Chapitre un
« Ce que je peux jurer — le griot poussa un peu sa chaise —, ce que je peux jurer,
répéta-t-il, jamais, jamais un jour, un seul jour, Matali n’a oublié ses parents. La
colonisation a passé sur mon dos comme une brise : le griot père de la femme du
commandant était toujours excepté. Famine ou abondance, hivernage ou harmattan, des
envois, des commissions de Matali n’ont pas tari, même avec ces époques dures des
Indépendances et du parti unique. Savez-vous ce que sont mes deux mulâtres de petits-
enfants ? L’un est gouverneur de province, secrétaire général et député-maire, l’autre
médecin, ambassadeur et directeur de quelque chose dont je ne retiens jamais le nom. Eux
aussi envoient au grand-papa et à leur maman. Louange à Allah ! Louange et prospérité à
Matali ! C’est grâce à eux que je suis vivant. »
En effet, le vieux griot avait été soigneusement conservé et séché. Tout serein et blanc,
brillant comme rarement on en rencontre dans le Horodougou, maigre, mais de la bonne
maigreur de l’âge, le crâne ras, quelques rides sur la nuque, sous les pommettes et sur le
front, des yeux brillants au milieu de cils, sourcils et favoris blancs comme le duvet du
héron du bœuf. Des mots rapides, une intelligence bouillonnante. En vérité, la sérénité
qu’Allah réserve à quelques vieux parmi les meilleurs croyants, les élus. Un griot, un
homme de caste, alors que le cousin de Fama…
— Parlons, maître, de ton cousin ; mais vraiment il en a vu avec les Indépendances ;
parlons-en…
C’était trop tard ; le brouillard s’était enfui derrière le village et de partout
débouchaient les groupes de salueurs.
— Houmba ! Houmba !
— Qu’Allah vous remercie !
— Ce sont les Cisse. Leur concession est sur le chemin du marigot. Une Cisse a été
mariée à Doumbouya.
Et le griot présentait.
— Houmba ! Houmba !
— Que tombent sur vous les grandes bénédictions d’Allah !
— Les Keita. Rappelez-vous, Fama, que vous avez une cousine mariée à un Keita.
Les Kouyaté, les Konaté, les Diabaté, tous avaient un lien de parenté. Les aïeux de
toutes ces familles avaient été introduits sous tel ou tel Doumbouya. Le griot Diamourou
était intarissable et savant.
Et Fama trônait, se rengorgeait, se bombait. Regardait-il les salueurs ? À peine ! Ses
paupières tombaient en vrai totem de panthère et les houmba ! jaillissaient. Au petit de ce
matin d’harmattan, au seuil du palais des Doumbouya, un moment, pendant un moment,
un monde légitime plana. Les salueurs tournaient. Fama tenait le pouvoir comme si la
mendicité, le mariage avec une stérile, la bâtardise des Indépendances, toute sa vie passée
Malinkés musulmans, il devint le plus riche, le plus craint, le mieux nourri. Vous les
connaissez bien : les Malinkés ont beaucoup de méchancetés et Allah se fatigue d’assouvir
leur malveillance ; beaucoup de malheurs, et Allah s’excède de les guérir, de les soulager.
Alors, au refus d’Allah, à son insuccès devant un sort indomptable, le Malinké court au
fétiche, court à Balla. Le fétiche frappe, même parfois tue. Et le malveillant client de Balla
paie et sacrifie aux fétiches ; la victime aussi, ou ses héritiers, pour arrêter la destruction
d’un sort maléfique accroché à la famille. Tous les deux. En deçà ou au-delà du marigot il
y avait de l’herbe à brouter pour Balla. Pour les malheurs éloignés ou non ; pour les
maladies guéries ou non ; l’on paie toujours ; toujours l’on sacrifie le poulet, le bouc. Bref,
par n’importe quel chemin cela sortait ou entrait, tout rapportait, tout bénéficiait à Balla.
C’était son secret. Voilà pourquoi le vieux fauve gros et gras avait survécu et résisté.
— Menterie ! Menterie ! contesta Balla. Un grand chasseur, connaisseur des animaux,
des choses, des médicaments et des paroles incantatoires, adorateur des fétiches et des
génies, ne crève pas comme un poussin. La colonisation, les maladies, les famines, même
les Indépendances, ne tombent que ceux qui ont leur ni (l’âme), leur dja (le double) vidés
et affaiblis par les ruptures d’interdit et de totem.
Le gros du souci du vieillard ne descendait pas de sa mort proche, mais de la
décrépitude, de la sécheresse de la dynastie des Doumbouya : d’accord en cela avec
Diamourou. Les Indépendances avaient supprimé la chefferie, détrôné le cousin de Fama,
constitué au village un comité avec un président. Un sacrilège, une honte ! Togobala était
la chose des Doumbouya. Au soir de leur vie les deux vieillards œuvraient à la
réhabilitation de la chefferie, au retour d’un monde légitime. Malheureusement, Togobala,
les Doumbouya et même le Horodougou ne valaient pas en Afrique un grain dans un sac
de fonios. Qu’importe, ils y croyaient, ils s’y employaient. Déjà Diamourou avait creusé
ses cachettes, sorti ses fortunes, distribué des colas à tous les salueurs au nom de Fama.
Balla avait mis à l’attache des cabris et bœufs derrière le village pour les funérailles. Les
Doumbouya ne finiront pas, ce sont les Indépendances, les partis uniques et les présidents
qui brûleront. Le cousin avait laissé deux femmes aussi fécondes que des souris ; Fama
pouvait faire de nombreux Doumbouya mâles (Balla en avait le médicament !). Fama
devait seulement se garder de mêler la bouche aux bouches de ceux du comité, ses pieds
aux leurs. Ils étaient des damnés, des ennemis. À la limite Balla dégainera son fétiche pour
frapper de mort ceux qui barreraient le chemin ; Diamourou allait plaider la cause chez le
gouverneur.
Donc, pour reconquérir son pouvoir, Fama possédait un sorcier, un griot, de l’argent,
des appuis politiques ; bref, les derniers enthousiasmes de deux vieillards sur leurs
derniers pas. C’était beaucoup, mais pas tout. Il manquait que le prince lui-même n’y
croyait pas, et qui aurait pu affirmer que dans son for intérieur il le voulait, ou même le
souhaitait ?
Le soleil déclinait, s’adoucissait. Et arrivait l’heure de la troisième prière ; troisième
prière de ce jour que Fama devait courber sur la tombe. La visite à la dernière demeure du
défunt — qui le conteste ? — est une cérémonie aussi importante que les funérailles.
Maussade ! C’est un Fama maussade : yeux aigres, cils rocailleux, lèvres tirées, qui prit
la piste du cimetière. Depuis la sortie du jour les deux vieillards s’étaient complu à le
flatter et à l’agacer. Il n’y avait pas une des incroyables, une des innombrables bâtardisesdes Indépendances et du parti unique, qu’ils n’avaient pas présentée, les injures, injustices,
ruptures d’interdits et défis au Doumbouya. Et ce ne fut pas tout, car juste au moment de
partir, il fallut se dépêtrer d’un nouveau palabre. Balla voulait être de la compagnie. Un
aveugle, que pouvait-il y voir ? Rien. Un vieillard aux jambes gonflées de douleurs, quand
pouvait-on arriver avec lui ? Peut-être au soleil couchant. Un Cafre dont le front ne frôle
jamais le sol, qu’allait-il y faire ? Rien de rien. On crut à une plaisanterie. Mais non, et
non ! Balla insistait. Il rappelait le devoir de saluer le défunt à sa demeure. Comme le
palabre se ravivait, Fama, coléreux, d’un mouvement de la main droite éteignit net. Balla
ne sera pas de l’escorte.
Le cimetière commençait juste après les dernières cases et le dépotoir, au flanc de la
petite côte latérite, à l’est du village. Silencieux ils passèrent, Fama et un marabout en tête,
entre deux cours, traversèrent une concession, sortirent du village au pied du grand
manguier aux branches fournies et tombantes ; le même itinéraire que le cortège funèbre
du père de Fama, sauf que cela avait été conduit au plein de l’hivernage, par un soleil
dévirilisé et réfléchi par les nuages et la verdure en crue de la saison. Alors que maintenant
donnait et exultait l’harmattan. Les feux de brousse de l’harmattan et le souffle de
l’harmattan avaient tout dénudé. Dénudé même le petit bosquet du milieu du cimetière.
Pauvre petit bosquet démystifié ! Un qui avait pour Fama enfant le profond et l’immensité
d’une forêt hantée de diables, de revenants et de mânes ! Ils enjambèrent les fosses vidées
de leurs morts par les hyènes, et même parfois assemblèrent les boubous, déchaussèrent
les babouches pour les passer. Et l’on arriva. La tombe du cousin était une butte rouge de
latérite récemment retournée. À chaque extrémité était posée une lampe-tempête. Mais
pourquoi ces branches et cette lampe ? Les hyènes du Horodougou fouilleuses de tombes
sont très voraces, trop avides de cadavres. Il faut les éloigner, les dix premières nuits. Par
chance elles sont aussi peureuses que la tête d’une tortue, une lampe allumée et le
craquement des feuilles agitées par le vent de la nuit les épouvantent et les font fuir et
éjaculer des laissées chaudes.
— Merci ! À tous, merci ! Que tombent et la bénédiction et la reconnaissance d’Allah
sur tous les prometteurs de tant de soins, de protection et d’humanité !
La voix de Fama était plutôt cassée par l’émotion. Il assembla son boubou blanc et
s’accroupit comme tout le cortège, et au groupe de tête, au deuxième rang après le
marabout, à un seul pas à l’ouest de la tombe, la prière commença.
Le marabout grogna un soufflant « bissimilai », mais bafouilla le titre de la sourate à
réciter dix-sept fois, grasseya le nom du verset à dire sept fois. Et un vent, un soleil et un
univers graves et mystérieux descendirent et enveloppèrent. Le vent léger soufflait le
brûlis de la savane avec des sautes d’une puanteur insupportable et faisait craqueter les
feuilles des branches-épouvantails. Le soleil caressait les nuques et ses rayons sans raison
prolongeaient les murmures en faisant pétiller les tombes et les feuilles jonchant le
cimetière. C’était le susurrement des mânes et des doubles des enterrés sortant de l’autre
monde pour s’asseoir et boire les prières. Une assemblée nombreuse et invisible entourait,
pressait et étouffait les prieurs. Elle était grosse de tous les valeureux et honorés aïeuxDoumbouya. Cent fois piteux Fama devait leur paraître ! Leur unique descendant mâle
tondu, séché et déshabillé par la colonisation et les Indépendances. Là, et pas ailleurs que
dans ce cimetière même, devait finir, disparaître la dynastie Doumbouya. Mais serait-ce
avec Fama ? Fama se pensa mort, sans saisissement, imagina son double, son dja sortir de
son corps, s’asseoir au milieu des mânes, sans effarement, son dja le juger, le plaindre. Le
Fama accroupi en boubou blanc était un homme de grande responsabilité, ayant
d’importants devoirs : il avait à prolonger la dynastie, à faire prospérer Togobala et tout le
Horodougou. Les fatalités, le destin, le sort, les bénédictions, les volontés et les jugements
derniers d’Allah descendaient, se superposaient, se contredisaient. Tout le destin
apparaissait comme un parcours préexistant et la petite herbe emportée par la crue du
grand fleuve était Fama. Les preuves ? Les innombrables cas où il avait échappé, défié et
vaincu cette mort qui, quand le destin le voudra, le finira. Tout porte à la fois la mort et la
vie. La pluie tombe la foudre et l’eau nourricière, la terre sort la moisson et retient les
restes dans la mort, le soleil diffuse la clarté et la sécheresse ; les années déroulent l’âge et
les famines, les enfants et les Indépendances.
Fama constata qu’il s’était fourvoyé dans le décompte des sourates et versets. Il s’arrêta
de psalmodier. Un vent plus fort souffla plus drue la puanteur. Fama se demanda ce qui
pouvait tant empester le lieu et sans trop chercher pour trouver une réponse il se relança
dans les réflexions.
Pourtant un destin dur comme fer, lourd comme une montagne, se dévie à coups de
sacrifices, avec le concours des morts. Aïeux ! grands Doumbouya ! je tuerai des
sacrifices pour vous, mais tous, dans la volonté d’Allah, extirpez l’illégalité, la stérilité,
tuez l’indépendance et le parti unique, les épidémies et les nuages de sauterelles ! À ce
moment, le marabout lança un soufflant « alphatia ». Tous les prieurs joignirent les mains,
accueillirent les bénédictions et les portèrent sur leurs fronts. Des vœux, beaucoup de
vœux pour rendre l’au-delà favorable à l’enterré. La prière était terminée.
— Où sont les tombes de mon père et de ma maman ? demanda Fama.
Le griot le guida jusqu’à la tombe du papa et là ils s’arrêtèrent. L’incendie de la brousse
avait préservé les herbes poussées dans le creux. Le griot et Fama prièrent et après ils
allaient se courber pour nettoyer, quand un margouillat a surgi et a glissé entre les pieds
pour disparaître dans un trou au flanc de la tombe. Stupéfait, Fama se releva.
— La mort, sublime défi ! murmura le griot.
Ils nettoyèrent la tombe effondrée, avec ses fentes dans lesquelles les rats et les
margouillats s’étaient creusé des refuges. La tombe de la maman se tenait du côté du
bosquet central. À quelques pas un subit abasourdissement fit bondir leurs cœurs. Des
vautours s’envolaient ou détalaient. Horreur ! Dans une pestilence à vous brûler la gorge,
dans un tourbillon de mouches, gisait un chien mort, yeux et nez arrachés. Ils prièrent au
pied de la tombe malgré la puanteur qui donnait comme s’ils étaient enfermés dans les
boyaux. Les vautours rasssurés par leur silence se dandinèrent vers la bête. La prière fut
brève ! Et tous ensemble ils descendirent du cimetière, tout remués jusqu’aux moelles.
Sauf le vieux griot : il parlait, parce qu’il avait à profiter de l’absence de Balla, pour placer
près de son maître les appels à l’Islam, les conseils contre les pratiques cafres du féticheur
et les menteries des gens du comité et du parti unique. Fama n’entendait rien.En face, derrière le fromager, le soleil mourant s’empêtrait dans un marais de pourpre.
Et des feuillages se détachaient des dizaines de vols de charognards réveillés et appelés
par le fumet du chien mort. Le village vivait le soir, tout préparait la nuit : le dernier
tintamarre de gazouillis lancés par les tisserins des tamariniers, les cris des enfants et les
aboiements des cabots après les cabrins pour les faire entrer avant la sortie des fauves, le
retour des champs des chasseurs, des creuseurs de trous de rats et des chercheuses de bois
mort, et cette exhalaison des derniers restes des journées d’harmattan qui vous pénètrent
jusque dans le bout du cœur et vous jettent dans les tam-tams des souvenirs de l’enfance,
des grands jours, des sautes de l’histoire et des incertitudes de l’avenir. Brusquement
l’appel à la quatrième prière a retenti. Un soleil avait fini.
La nuit fut couchée dans le lit du défunt sans aucun danger ; les mânes avaient été
calmés par les sacrifices. Quand les bubulements des hiboux, les tutubements des
chouettes, et les hurlements des hyènes chargèrent la nuit déjà peuplée d’esprits, Fama
s’inquiéta et sa pensée se mit à vagabonder. Elle s’égara dans les tombes vidées,
pourchassa les margouillats et les charognards, se heurta aux chiens morts, détala devant
les doubles et à bout de souffle réussit à se dissoudre dans le sommeil et la nuit. Il dormit
très profondément.
Un peu avant le premier chant du coq, il sursauta et se leva, remué par la vision d’un
affreux cauchemar. Des chiens, yeux, oreilles et nez arrachés, poursuivaient des meutes de
margouillats et de vautours qui trouaient ses côtes et ses reins pour s’y réfugier. La frayeur
calmée il récita scrupuleusement les sourates qui éloignent les esprits dans la nuit.
Le matin il se confia à Balla. Celui-ci était au fait du cauchemar. Le double, le dja de
Fama avait quitté le corps pendant le sommeil et avait été pourchassé par les sorciers
mangeurs de doubles.
— Fama, crois-moi ! tes ennemis ne dorment pas ! J’ai suivi et écouté dans la nuit les
vols des sorciers fonçant sur ta case. Je les ai dispersés et chassés à l’aide des incantations.
Donc Fama pouvait vivre sans inquiétude, tant que Balla son affranchi respirait.
Seulement, Fama devait tuer des sacrifices aux mânes des aïeux. Les prières coraniques et
même le paradis sont insuffisants pour contenir les morts malinké, surtout les restes des
grands Doumbouya. Leurs djas, leurs doubles sont fougueux, indomptables. Des
sacrifices, beaucoup de sang ; les sacrifices sont toujours et partout bénéfiques.Déjà cinq soleils de tombés, de parcourus. Il en restait dix-huit à voir se lever avant
qu’arrive la date des funérailles du quarantième jour du cousin Lacina.
Les journées d’harmattan comme les œufs de la même pintade pointaient et tombaient
les unes semblables aux autres. Les mêmes matins avec le même brouillard kapok et la
même senteur de charbon ardent arrosé de pissat, les mêmes soirs avec les vents de
poussière qui tombaient et se calmaient, mais avec la terre qui soupirait. D’abord le matin.
Le jour commençait au premier chant de coq. La lune se noyait dans le ciel bas (on était
au dernier quartier). Le muezzin lançait l’appel pour la première prière puis parcourait les
ruelles en chantant des versets, s’arrêtant parfois. « Toi ! c’est à toi que je m’adresse ! »
gueulait-il derrière la case dans le matin cotonneux. « Arrête de l’étreindre, de la tourner,
de dire d’autres mensonges à la femme. Lève-toi et prie, songe, et compare ! Le Tout-
Puissant, le dernier appel, le dernier jugement, l’enfer, la douleur terrifiante des flammes
de l’enfer est infinie ! Et l’appel de Dieu ne s’annonce pas ! La prière est le viatique de
l’éternel voyage. Lève-toi et salue ton Seigneur ! »
Ce muezzin avec une malignité évidente criait chaque matin derrière la case de Fama,
alors que c’était inutile. Fama ne couchait avec aucune femme et avant l’appel il était prêt,
déjà douché et habillé. À la mosquée il priait gros et égrenait trop longtemps le chapelet,
du moins de l’avis de Balla. Il y rencontrait son griot Diamourou et ensemble dans le petit
matin ils parcouraient les concessions une après une pour saluer et demander aux habitants
si la nuit avait été paisible. Puis ils s’installaient au seuil de la case patriarcale des
Doumbouya et, le cure-dents dans la bouche, recevaient les honneurs des salueurs du
matin.
Et le matin d’harmattan comme toute mère commençait d’accoucher très péniblement
l’énorme soleil d’harmattan. Vraiment péniblement, et cela à cause des fétiches de Balla.
Le féticheur jurait que le soleil ne brillait pas sur le village tant que ses fétiches restaient
exposés. Comme le matin il se réveillait tard, il les sortait tous pour leur tuer le coq rouge.
Donc pendant un lourd moment le soleil gêné s’empêtrait et s’embrouillait dans un fatras
de brouillard, de fumée et de nuages. Les fétiches de Balla rengainés, entrés et enfermés,
le soleil réussissait à se libérer, alors qu’il était au sommet du manguier du cimetière. D’un
coup il éclatait. Et après le soleil éclatant et libéré, comme les poussins après la mère
poule suivaient tous les enfants de l’harmattan : les tourbillons, les lointains feux de
brousse, le ciel profond et bleu, le vol des charognards, la soif, évidemment la chaleur ;
tous, tous les enfants de l’harmattan.