Son laboratoire est entouré de vitres. Je tape le code pour ouvrir la porte et j’entre alors qu’il lève la tête. Il éteint le chalumeau et retire la visière de protection.
Il sait que ça ne peut être que moi. Personne d’autre n’a le code. Non pas qu’il me l’ait donné, j’ai fini par le trouver toute seule. De toute façon, une fois qu’on connaît le personnage ça n’a pas été bien compliqué de comprendre.
Pfeuf ! Ce qu’ils sont prévisibles les hommes.
– Adams ! Je ne savais pas que vous étiez encore ici !
– Je n’ai pas bougé depuis ce matin.
– Je comprends mieux qu’Ingrid ait eu le courage de me déranger pour que je mange ce midi.
Je souris.
– Oui, je lui fais plus peur que vous.
Il me fusille du regard.
– Pas la peine de vous en vanter.
Je me pince les lèvres pour ne pas rire et retenir une réplique cinglante. Je m’approche doucement et je lui tends les papiers à signer ainsi que le stylo.
Il plisse les yeux et plonge son regard dans le mien tout en retirant ses gants.
– Il faut que je lise ?
– Non.
Et il signe sans lire.
Dans l’absolu, j’ai envie de dire, je lirais tout à sa place. Mais il me fait confiance ! Ralala… Je pense que même mon hypothétique futur mari ne me fera pas autant confiance que Beresford… mais en même temps, cet homme est bizarre.
Je récupère les papiers et le stylo et je lui souris en guise de remerciement en m’éloignant. Alors que je vais quitter son sanctuaire, je me retourne.
– Votre mère devrait passer tout à l’heure.
Il sursaute, soudain inquiet.
– Quoi ? Mais pourquoi ?
– Je l’ignore. Ingrid vient de me prévenir.
Et je m’en vais. Je n’ai pas envie de répondre à ses questions ni de faire face à sa mauvaise humeur. Et vu comme d’un coup il attrape le chalumeau quand je pars, il doit être furieux. Bien fait, ça lui apprendra !
Je ne sais pas quoi, mais il a forcément fait quelque chose. Les hommes ont besoin que leur mère les remette à leur place de temps à temps à défaut que ce soit une épouse.
J’ai repris ma place devant la télé et je termine ma deuxième tasse de café lorsque madame Thompson fait son entrée. Pas très grande, cheveux mi-longs caramel, yeux bruns emplis d’une grande gentillesse, cette femme est la douceur incarnée. Je pense qu’elle est un modèle féminin de la maternité. Même ma propre mère ne m’aime pas autant que madame Thompson aime Jonathan et Evan. Plutôt fine, toujours bien habillée et sobrement, elle est architecte paysagiste. Et comme elle aime beaucoup les fleurs, elle en apporte régulièrement à Ingrid pour, je la cite, « égayer un peu cette immense maison vide ». Ce en quoi elle n’a pas tout à fait tort. Je me lève pour la saluer et elle me sourit.
– Mademoiselle Adams, je ne vous savais pas ici !
– Bonjour madame Thompson, comment allez-vous ? je fais en évitant discrètement la question.
– Très bien ma petite, merci. Mon fils vous mène encore la vie dure ? me fait-elle sur un ton doux mais sérieux.
Je ris.
– Ne vous en faites pas, j’ai l’habitude.
– Hum…
Elle ne me paraît pas très convaincue.
– Comment se porte votre mari ? je demande.
Ingrid ayant posé les affaires de la visiteuse, elle revient vers nous et s’arrête à quelques pas, derrière cette dernière.
– Très bien, je vous remercie. Je lui passerai le bonjour de votre part.
– Puis-je quelque chose pour vous ?
– Ho, je suis venue gronder un peu Jonathan. Où est-il ?
Je hausse un sourcil.
– Au sous-sol.
Elle me rend mon regard puis grimace.
– Moui, évidemment.
– Je vais le chercher.
– Ho non ma chère, ne vous donnez pas cette peine, me sourit-elle en posant sa main sur mon bras. J’y vais.
Quand elle quitte la pièce, je regarde Ingrid qui hausse les épaules. Elle quitte la pièce à son tour et je me retrouve à nouveau seule avec la télévision. Mon téléphone sonne.
Sérieusement, je déteste de plus en plus cet engin.
Un passage aux toilettes et deux coups de téléphone plus tard, des éclats de voix me parviennent. Ha, ça y est, mon saop-opéra commence ! J’éteins le son de la télévision, je mets mon téléphone sur la table et je m’installe dans le canapé. Il ne me reste plus qu’à attendre.
Et bingo, en moins d’une minute, les protagonistes sont dans le salon.
Madame Esther Thompson et son fils adoptif Jonathan Beresford.
– … va pas !
Ha je comprends les premiers mots. J’adooooooooooooooooore cette famille ! Il ne manque que le pop-corn… peut-être qu’Ingrid pourrait m’en apporter ? Non, ça ne serait vraiment pas poli…
– Non, Jonathan, tu restes ici quand je te parle mon garçon !
Lorsque madame Thompson utilise ce ton, elle ne plaisante plus du tout. Je crois que même moi je l’écouterais.
– Quoi ? Que veux-tu que je te dise à la fin ? Non je ne vais pas le faire, je n’en ai pas envie, c’est tout !
– Eh bien…
– Non maman !
Jonathan s’arrête à côté de moi.
– Jonathan ! le gronde sa mère.
– Et vous, vous n’avez rien de mieux à faire ?
– Jonathan ! le réprimande-t-elle, scandalisée cette fois.
Je me contente d’hausser un sourcil. Je ne suis qu’un bouc-émissaire, je sais pertinemment qu’il se moque que je sois là ou non. Mais madame Thompson ne l’entend pas de cette manière on dirait. Elle se rapproche de son fils.
– Jonathan ! Tu vas présenter tout de suite tes excuses à cette demoiselle !
– Et pourquoi ferais-je cela ? rétorque-t-il en croisant les bras comme un enfant capricieux de… allez, sept ans.
– Parce qu’elle est ton employée, pas ton esclave et que…
– Je signe ses chèques, je fais ce que je veux et elle ne dit rien que je sache !
– Parce qu’elle est trop bien élevée ! Cette fille est la meilleure chose qui te soit arrivée mon garçon, il va falloir que tu t’en rendes compte un jour.
Je trouve très risible le fait de les voir se disputer à cause de moi alors que je suis à côté, entre les deux même, et que je n’ai rien demandé.
– Mais n’importe quoi ! D’accord, elle est douée dans ce qu’elle fait mais c’est pour ça qu’elle est encore là !
– Non, elle est encore là après trois ans parce que…
Elle s’arrête là et pose son regard sur son fils puis sur moi. Là, je suis surprise. Hey ! J’attends la suite moi ! Pourquoi est-ce qu’elle s’est arrêtée en milieu de phrase ? Je veux savoir !
Sa bouche est en forme de « o » et elle cligne plusieurs fois des yeux. A toute vitesse. Ça pourrait être drôle à observer si je comprenais ce qu’il se passe.
Elle a peut-être une attaque.
Je tourne la tête vers Beresford qui fait la même chose à cet instant et nous échangeons un court regard. Il est aussi perplexe que ma petite personne.
Le silence retombé dans le salon est des plus étranges.
– Maman ?
– Madame Thompson ? Est-ce que vous allez bien ?
– Ne dites pas de bêtises Adams, roule des yeux mon patron, évidemment que ça va ! Maman ?
– Ha parce que vous trouvez ça normal sa réaction là ?
Il grimace.
– Elle suit notre conversation des yeux… donc je pense que ça va.
– Oui, oui ça va, confirme-t-elle soudain, nous arrachant à notre début de dispute.
J’échange un nouveau regard avec Beresford. Il n’en sait pas plus que moi.
– Maman, tu devrais t’asseoir.
– Mais non je vais bien, je t’assure. Merci mon grand.
Les retrouver aussi calmes d’un coup, c’est bizarre quand même, même pour eux.
– Dites-moi, me fait soudain madame Thompson. Avez-vous déjà couché avec mon fils ?
Alors que Beresford s’offusque et répond un magnifique « non ! » scandalisé, j’éclate de rire. Je ne réfléchis même pas, c’est instinctif… peut-être aussi un peu nerveux. Ils posent leur attention sur moi et mon patron s’assombrit.
– Si je ne vous connaissais pas Adams, je serais blessé par votre rire.
– Monsieur, je pourrais l’être par votre exclamation. Madame Thompson, je lui réponds, non je n’ai jamais couché avec votre fils, sinon cela fait longtemps qu’il aurait eu ma démission.
Beresford se raidit.
– Quoi ? Vous pensez que je suis tellement mauvais au lit ? Ha mais vous avez tort je suis…
Je le coupe, tuant ainsi son sourire aguicheur.
– Cela n’a rien à voir. Mais je ne suis pas comme vos anciennes assistantes. Le jour – s’il arrive – où nous coucherons ensemble, vous aurez le lendemain matin ma lettre de démission. De toute façon, vous me renverriez au bout d’une semaine.
– Pff… n’importe quoi.
– Je suis celle qui doit raccompagner vos conquêtes à la porte depuis trois ans monsieur Beresford, je pense qu’avec vous j’ai tout vu… au sens propre comme au sens figuré. Je ne vous ai jamais vu sortir plus de quatre fois avec la même femme, ou passer plus de dix jours en couple… et encore.
Beresford me foudroie du regard, ouvre la bouche, la ferme, la rouvre… puis il se tourne vers sa mère.
– Voilà où mène ta curiosité. Tu es contente ?
Et étonnement, elle semble l’être. Beresford s’éloigne, les mains dans le dos et en marmonnant des paroles incompréhensibles. Madame Thompson me lance un regard affectueux avant de poursuivre son fils.
– Non mais Jonathan, je n’en ai pas terminé avec toi, tu sais que ton frère vient d’avoir un contrat avec la ligue ? Son projet est en bonne voix, tu pourrais sans doute le sponsoriser…
Et je n’entends pas la suite.
Cette conversation est l’une des plus étranges que je n’ai jamais eue de mon existence. Mais une chose est certaine, ils sont tarés génétiquement dans cette famille.
Mercredi 20 juin, en rentrant du boulotJe claque la porte de chez moi et j’allume la lumière. Je m’étonne une seconde que Joyce ne soit pas présente mais ça n’est pas très grave, ça arrive parfois. Je suis crevée. Je balance mes clefs sur le meuble de l’entrée et mon sac à main va retrouver sa place au portemanteau. Je sors mon portable, que je balance sur le canapé, je retire ma veste de tailleur et je la pose sur le dossier d’une des chaises de la table du salon. Enfin, mon moment de pur bonheur, je retire mes chaussures. Mes escarpins sont magnifiques mais à la fin de la journée je n’en peux plus, surtout quand je cours partout comme aujourd’hui.
Soupir d’aise en me laissant tomber dans le canapé.
Après quelques secondes de silence que je m’octroie, je rouvre les yeux et cherche la télécommande de la télé. Je zappe quelques minutes avant de mettre une série pas très intellectuelle mais tellement divertissante. Pendant la publicité, j’ai le courage de me lever et je vais me chercher une canette de coca dans la cuisine ainsi qu’un paquet de chips, j’ai absolument pas la foi de me faire à manger et j’ai la dalle.
Je pense que je regarde la télévision en compagnie de madame canette et de monsieur chips depuis une bonne heure lorsque mon téléphone sonne.
Ha d’ailleurs il m’indique gentiment que je n’ai presque plus de batterie.
– Ouais ?
– Salut c’est Joyce.
– Je sais.
Pourquoi est-ce que les gens s’obstinent à dire qui ils sont alors qu’ils savent parfaitement que leur nom s’affiche sur l’écran ? Comprends pas.
– Oui… euh…
– Joyce, ça va ?
– Oui, oui.
– Non parce que je n’ai plus de batterie… au fait, pourquoi tu n’es pas à l’appart ?
– Justement… je… je vais rentrer tard.
Ha ? Ma curiosité est éveillée.
– Un joli garçon au rendez-vous ?
– On… on s’est rencontré par hasard et…
– Joyce, je soupire, tu n’as pas à te justifier devant moi.
– Euh… oui. Bah voilà, on va aller boire un verre… donc ne m’attends pas.
– Pas de souci. Au moindre problème, téléphone-moi.
– Hin-hin.
– Ho et si tu ne rentres pas de la nuit, envoie-moi un SMS, que je ne m’inquiète pas demain matin.
– Non ! se scandalise-t-elle à l’autre bout du fil. Elle baisse la voix, ce qui me fait ricaner. Je… je viens de le rencontrer, on va simplement discuter…
– Mais oui mais oui… mais tu sais si vous êtes deux adultes responsables…
– Ho Emma, arrête, gémit-elle.
Ha Joyce et le sexe ! Parfois je me demande si elle ne sort pas tout droit de « Sept à la maison ».
– Non mais je dis juste que…
– Oui, oui, oui mais non… je… à plus tard, bisous.
– Bonne soirée !
Elle raccroche et j’éclate de rire.
J’adore ma meilleure amie !
Jeudi 21 juin, au milieu d’une montagne de trucs, comme d’habitude– Où est-il ?
Cette voix de crécelle insupportable me fait sursauter. Je relève la tête par réflexe et pose une main sur mon cœur qui bat la chamade. Génial, manquait plus que SuperGarce.
– Bonjour Candice.
– Mademoiselle Woods pour vous, me fait-elle en plissant le nez de dégoût.
– Vous m’appelez par mon prénom, je ne fais que vous rendre la pareille.
– Saleté de petite…
Ha, je crois que je l’ai déjà mise en rogne. Un record. Moins de trente secondes. Hé, je deviens forte à ce petit jeu !
SuperGarce entre complètement dans mon bureau et je ne peux m’empêcher de penser qu’elle ne fait pas un avocat très crédible. Ha elle est belle, il n’y a pas de doute mais tout est faux et artificielle chez elle. Sa teinture blonde, ses sourcils redessinés au crayon, son nez, sans doute ses lèvres et sa poitrine… Ses yeux gris-bleu me transpercent, elle doit vouloir me faire peur avec ce regard mais elle me fait simplement sourire.