9.Que s’était-il passé la veille ?
M. le comte Georges de Hauteserre, arraché brusquement à sa lecture par l’arrivée de son ami le baron Vincent, n’avait plus songé un seul instant à cette troisième lettre qu’il n’avait point décachetée encore et qu’il avait précipitamment glissée sous son oreiller.
Il s’était habillé à la hâte, était monté dans la voiture que le baron avait à la porte, et tous deux s’étaient fait conduire rue de Verneuil.
Le vieux Germain, rentrant à l’hôtel, le matin, en revenant de la rue des Bons-Enfants, avait vu un rassemblement à la porte, chose tout à fait inaccoutumée.
En même temps les pompiers accouraient, tandis qu’un brigadier de sergents de ville, après avoir inutilement sonné, donnait l’ordre d’enfoncer la porte.
Germain accourut, s’informa et, pour toute réponse, on lui montra une épaisse colonne de fumée qui s’échappait du premier étage de l’hôtel.
— Ah ! mon Dieu ! s’écria le valet, saisi d’un horrible pressentiment, c’est dans la chambre de M. le marquis !
Les voisins, la police, les pompiers avaient envahi l’hôtel.
Mais le marquis était déjà mort, et quand on pénétra dans sa chambre, on ne trouva plus qu’un cadavre à demi-calciné.
Quant au feu, il fut rapidement éteint.
Le vieux Germain était assez en avant dans les secrets de son maître pour avoir deviné le motif de la haine que le marquis de Hauteserre portait au comte Georges, en même temps qu’une vague ressemblance existant entre le lieutenant Victor Bonnet et le marquis lui avait sur-le-champ donné à penser que l’officier pouvait bien être un fils naturel.
Malgré sa douleur, Germain ne perdit point la tête.
Avant de faire avertir le comte Georges de la mort du marquis, il envoya chercher le commissaire de police et le juge de paix.
Les scellés furent mis sur tous les meubles, et Germain attendit jusqu’au soir, prétextant qu’il ignorait l’adresse du comte ; mais, au fond, dominé par l’espérance de voir arriver le lieutenant Victor Bonnet.
Celui-ci n’ayant point paru, Germain envoya un commissionnaire au baron Vincent.
Il était donc plus de minuit lorsque M. le comte Georges de Hauteserre arriva rue de Verneuil, manifestant la plus vive douleur.
La chambre mortuaire était la seule pièce de la maison qu’on eut laissée ouverte.
Deux hommes veillaient, avec Germain, auprès du corps.
Le comte et son ami passèrent la nuit dans l’embrasure d’une croisée, de façon à pouvoir causer à voix basse sans être entendus.
— Sais-tu bien, dit alors le comte à son ami, que mes soupçons étaient parfaitement fondés ?
— Ah ! vraiment ?
— Le lieutenant est bien le fils du marquis.
— Ton frère, par conséquent.
— Non, dit le comte.
— Plaît-il ? fit le baron, qui ne comprenait pas cette restriction.
— Dis donc, reprit Georges, te souviens-tu de ton père ?
— Parfaitement.
— Il a été tué en duel ?
— Oui.
— Alors, dit froidement Georges de Hauteserre, c’est bien lui dont il est question dans le manuscrit.
— Que veux-tu dire ?
— Ne t’ai-je pas dit ce matin que le marquis avait envoyé un pli volumineux au lieutenant Victor Bonnet ?
— Oui.
— Ce pli renfermait le récit d’une histoire étrange.
— Voyons ?
— Je ne suis pas le fils du marquis.
— Allons donc !
— Ma mère avait un amant qui est mon père.
— Et… cet amant ?
— C’était le baron Vincent.
Georges s’attendait à une exclamation de surprise de son ami. Il n’en fut rien.
— Je le savais, dit froidement le baron.
J’ai quelques années de plus que toi et, enfant, j’ai eu les preuves des relations de ta mère avec mon père.
— Alors nous sommes frères ?
— A peu près. Maintenant, que contenait ce manuscrit ?
— L’histoire des amours de la marquise avec le baron Vincent, d’abord.
— Et ensuite ?
— Ensuite celle de la naissance de M. Victor Bonnet.
— Très bien. Plus un testament, j’imagine ?
— Quelque chose d’à peu près.
— Comment cela ?
— Ce cher marquis annonçait à son fils naturel qu’il lui laissait un coupon de rente de trente mille livres de rente.
— Ah ! mais, à propos, dit le baron, où donc as-tu pris connaissance de tous ces papiers ?
— Je les ai fait voler par mon valet de chambre.
— A merveille ! Où est le coupon ?
— Ah ! voilà, dit le comte, si tu étais arrivé quelques minutes plus tard, je le saurais sans doute, car j’ai laissé cachetée une dernière lettre sur laquelle le marquis avait écrit en marge : A ne lire qu’après ma mort.
— Et tu as laissé cette lettre chez toi ?
— Oui.
— C’est un tort. On ne sait ce qui peut arriver.
M. Georges de Hauteserre tressaillit et songea qu’il avait laissé le manuscrit tout ouvert sur son lit, et que son domestique pourrait bien en prendre connaissance.
— Si j’allais chez moi, dit-il au baron.
— Tu ne le peux, tu ne dois pas sortir d’ici.
— C’est juste.
Et M. Georges de Hauteserre se résigna à passer le reste de la nuit auprès du corps de celui dont il portait le nom et qui avait toujours passé pour son père.
Le feu avait hâté l’œuvre de décomposition de la mort.
M. Georges de Hauteserre en prit prétexte pour avancer les funérailles du marquis.
Le défunt fut mis au cercueil dès le point du jour.
— M. le comte, vint dire Germain à Georges, vous savez qu’il y a un usage à Paris.
— Lequel ?
— C’est de donner, aux gens qui ont veillé le mort, la literie, si ce sont des femmes, les habits du défunt, si ce sont des hommes.
— Donne ! donne tout ce que tu voudras ! répondit le comte.
Quand le cercueil fut clos et qu’on l’eut descendu dans le vestibule où il fut exposé sur-le-champ, le comte songea à aller s’habiller.
Il envoya chercher un fiacre et dit au cocher :
— Mène-moi rondement rue Richelieu ; je paie bien.
Ce fut alors qu’il fut aperçu par son valet de chambre.
M. de Hauteserre arriva chez lui, s’étonna de ne point trouver Jean et courut à son lit pour y chercher les papiers en question.
Mais tout avait disparu, même la lettre cachetée.
— Jean m’aurait-il volé ? se demanda-t-il.
Cependant il ne s’arrêta point à cette pensée, tout d’abord.
Jean avait été son complice ; en outre, la lettre si précieuse pour lui, comte de Hauteserre, n’avait aucun intérêt pour son valet de chambre.
Le comte ne songea pas un seul instant que la pensée de le trahir au profit de M. Victor Bonnet lui fût venue.
Il descendit chez le portier et s’informa.
Le portier lui apprit que Jean était sorti, il y avait à peu près une heure.
— Sans doute, pensa le comte, il aura serré tout cela dans quelque tiroir, après avoir fait mon lit ; puis, s’étonnant de ma sortie nocturne, il sera allé me chercher chez le baron.
Georges s’habilla, remonta dans son fiacre un peu inquiet et retourna rue de Verneuil.
Ce fut en entrant dans la cour de l’hôtel mortuaire qu’il aperçut Victor Bonnet.
Alors, il eut comme une révélation subite de la vérité.
— Le lieutenant sait tout ! se dit-il. Jean m’a trahi !…
Il fallait une grande force de caractère pour affronter la présence de cet homme qui était le véritable fils du défunt et qui venait chercher cet héritage.
Georges de Hauteserre eut cette force.
Il conduisit le deuil d’un air affligé, versa des larmes à propos, chancela au bord de la fosse, et se fit transporter de la porte du cimetière à sa voiture, comme un homme prêt à s’évanouir.
Le baron Vincent et Victor Bonnet l’avaient pris chacun par un bras.
Cette feinte douleur du comte avait ému le lieutenant et l’abusa complètement.
Les soupçons qu’il avait eus d’abord s’évanouirent, et il se dit :
— Je ne puis croire que ce soit lui qui m’ait fait voler la lettre et ait intérêt à me dépouiller.
Le comte acheva de l’abuser, en lui disant :
— Montez auprès de moi, monsieur.
En même temps, il échangea un rapide regard avec le baron qui lui serra la main et se retira.
Victor monta dans la voiture du comte.
— Vous voyez bien, disent quelques personnes en sortant du cimetière, cet officier est un fils naturel du défunt. Le comte l’a fait monter dans sa voiture.
Victor était fort ému et il se passa plus d’un quart d’heure avant qu’il n’eût prononcé un mot.
Le comte gardait le silence et semblait attendre l’explication que lui avait annoncée le lieutenant.
Enfin celui-ci fit un effort et lui dit :
— Vous souvenez-vous, monsieur, qu’hier, lorsque vous êtes venu chez moi, votre nom m’a arraché une exclamation de surprise ?
— Parfaitement, monsieur.
— Je venais de recevoir un pli que je n’avais point ouvert encore.
— Et qui vous était adressé par mon père, m’avez-vous dit ?
— Hélas ! monsieur, reprit Victor, il paraît que c’est pendant que son valet de chambre venait chez moi que le marquis s’est laissé tomber dans le feu.
— Rien n’est plus vrai, monsieur, murmura Georges, qui essuya une larme.
— Cette lettre volumineuse, poursuivit Victor, qui jugea inutile d’apprendre au comte qu’on la lui avait volée, puis restituée le matin, cette lettre contenait l’histoire de ma naissance.
— Vous l’ignoriez donc ? fit le comte avec une naïveté supérieurement jouée.
— Oui, monsieur !… Je suis enfant naturel, et mon père… c’était le vôtre !
Victor Bonnet s’attendait à une exclamation de surprise de la part du comte.
Il en fut tout autrement.
Georges tendit la main à l’officier :
— Je l’ai deviné il y a une heure, dit-il ; je savais que mon père était allé à Saint-Pétersbourg, il y a près de trente ans, qu’il y avait aimé une jeune princesse russe, la fille d’un général, et qu’il en avait eu un enfant.
Votre douleur m’a tout appris.
Il saisit de nouveau les mains de Victor dans les siennes et les pressa en l’appelant :
— Mon frère !
Victor se jeta dans ses bras.
Le comte reprit :
— Mon père a dû faire un testament, et j’espère bien qu’il ne vous a point oublié.
Victor tressaillit, mais il se tut.
— Il est impossible, poursuivit Georges, qui voulait savoir à tout prix ; il est impossible, puisqu’il vous a écrit hier…
— Mon frère, répondit le naïf lieutenant, notre père m’écrivait, en effet, qu’il m’avait réservé un coupon de rente, et, ne prévoyant point sa fin prochaine, il me priait de venir le voir.
— Mais, dit Georges, il a dû vous indiquer le notaire chez qui était déposé ce coupon ?
— Non, répondit Victor.
M. Georges de Hauteserre respira bruyamment.
— Il n’a pas lu la troisième lettre, se dit-il.
Mais en même temps il songea :
— S’il ne l’a pas lue, c’est que Jean l’a gardée, et Jean essayera de voler le coupon. Heureusement on a mis les scellés partout.
Puis il dit tout haut :
— Soyez tranquille, mon frère, les volontés de celui que nous pleurons sont sacrées pour moi. Demain on procédera à la levée des scellés et nous retrouverons le coupon quelque part.
Le comte avait la discrétion de ne point demander à quel chiffre montait l’inscription de rentes.
Le naïf lieutenant pensait :
— Le marquis a été trop sévère pour cet homme. C’est une loyale et généreuse nature, et s’il est ruiné, je partagerai ma fortune avec lui.
La voiture de deuil arrivait sur le boulevard.
— Mon frère, dit le comte, on ne lèvera les scellés que demain, à l’hôtel de notre père, veuillez accepter l’hospitalité chez moi.
Et il le conduisit rue de Richelieu, dans son appartement de garçon.
Victor était trop ému pour avoir une volonté ; il se laissa conduire avec la docilité d’un enfant.
Le comte se fit apporter à dîner chez lui.
Les deux frères passèrent la journée ensemble.
Le comte répéta plusieurs fois :
— Il me semble que je n’aurai jamais le courage de rentrer dans l’hôtel de notre père.
Comme la nuit approchait, un sergent de ville se présenta rue de Richelieu.
Il venait prier M. Georges de Hauteserre de passer chez le commissaire de police.
Georges pensa qu’il était question de la levée des scellés et il s’y rendit.
— Monsieur, lui dit le commissaire, ce matin, pendant l’enterrement de M. le marquis, votre père, un homme qui était à votre service s’est introduit dans l’hôtel…
Georges tressaillit, le commissaire continua :
— Cet homme a été surpris par mes agents au moment où il forçait une porte.
On l’a arrêté et il a été envoyé au dépôt.
— Oh ! le misérable ! murmura M. de Hauteserre en respirant.
— On l’a fouillé, poursuivit le commissaire, et voici ce qu’on a trouvé sur lui : c’est une lettre de monsieur votre père.
Georges, frémissant, prit la lettre et lut :
Le coupon de rente est cousu dans la doublure de la manche gauche de mon habit de pair de France.
En sortant de chez le commissaire, Georges de Hauteserre, dont le cœur battait violemment, courut à la rue de Verneuil.
Le vieux Germain s’y trouvait seul.
Il regarda le comte de travers et lui dit :
— Vous aviez un valet de chambre qui est un voleur.
— Hélas ! je le sais, répondit Georges, car je viens de chez le commissaire de police qui m’a tout appris.
Germain leva sur son nouveau maître un œil défiant ; mais il garda le silence.
— Quelle est donc la porte qu’il a forcée ? demanda Georges.
— Celle-là, dit le valet, en montrant le cabinet de toilette qui était demeuré ouvert. Comme il n’y avait là que des habits, on n’a pas cru nécessaire de remettre les scellés.
Le comte entra, la sueur au front, et d’un regard il inspecta la garde-robe du défunt.
Puis, tout à coup, il s’écria d’une voix fiévreuse :
— Le misérable ! il a volé l’habit de pair de France !
— Non, monsieur, répondit Germain, cet habit fait partie de ceux qu’on a donnés ce matin aux hommes qui ont veillé le corps.
Le comte jeta un cri terrible et faillit tomber à la renverse.
M. Victor Bonnet, tandis que M. Georges de Hauteserre se rendait à l’invitation du commissaire de police, était rentré chez lui, rue des Bons Enfants.
Une lettre l’y attendait.
Cette lettre portait un large timbre bleu, sur lequel on lisait : Administration des prisons.
L’écriture de la souscription était inconnue au lieutenant.
Il l’ouvrit et lut :
Monsieur,
L’homme qui s’est présenté chez vous ce matin est maintenant en prison. Il vous supplie, au nom de votre fortune, de venir le voir, sur-le-champ, à la Conciergerie.
Victor pensa un moment à courir chez M. Georges de Hauteserre, mais la prudence l’en empêcha.
— Qui sait, se dit-il, si cet homme n’a pas des révélations à me faire que nul ne doit entendre ?
Et il se rendit à la Conciergerie. Son uniforme lui permit d’arriver jusqu’au gardien chef.
— C’est vous, lui dit ce fonctionnaire, qu’attend un homme qui a été arrêté ce matin. Le directeur, avec qui cet homme a eu un entretien, a donné l’ordre qu’on vous laissât pénétrer à quelque heure de jour ou de nuit.
Victor fut donc introduit dans le cachot de Jean.
— Monsieur, lui dit le valet sans préambule, le coupon de rentes que vous a laissé le marquis se trouve cousu dans la doublure de son habit de pair de France. Si vous ne vous hâtez, M. Georges, qui est une canaille, s’en emparera.
Ces derniers mots éclairèrent Victor. Il comprit l’hypocrisie du comte, et, après avoir promis au prisonnier de s’intéresser à lui, il courut à l’hôtel de la rue de Verneuil.
Maintenant on devine ce qui s’était passé.
Le comte de Hauteserre, un moment écrasé, n’avait point tardé à retrouver toute son énergie.
Il s’était enquis de la demeure des deux hommes qui avaient veillé le mort, et il avait couru chez eux.
Ces hommes étaient absents.
L’un veillait un mort, l’autre vendait des contremarques à la porte d’un théâtre.
Ce fut ce dernier que Georges trouva à deux heures du matin dans un cabaret du carré Saint-Martin.
Cet homme lui apprit que les habits qu’on leur avaient donnés le matin, avaient été vendus à un marchand d’habits du nom de Jacob Isambart.
C’était tout ce que le comte voulait savoir.
De son côté, Victor Bonnet avait appris le départ précipité de Georges de Hauteserre.
— Ah ! courez, monsieur ! courez ! lui avait dit Germain, retrouvez cet homme, ou tout est perdu ! C’est un misérable !
Victor avait erré toute la nuit à la recherche du comte, et il avait fini par le trouver, comme on s’en souvient, dans la boutique du juif Jacob Isambart.
Maintenant on comprend ce qui s’était passé.
Première partie