Point de vue d’Aurora
Après une quinzaine de minutes, nous finissons par nous stationner devant une jolie petite maison tranquille.
Je remarque tout de suite le calme. Le silence.
Pas de cris.
Pas de télévision hurlante.
Pas de portes qui claquent.
Juste un jardin bien entretenu qui sent la lavande et un porche impeccablement rangé.
Un endroit où personne ne se bat.
Un endroit où personne ne crie.
Il contourne la voiture et m’ouvre la portière. Sa main se pose dans le bas de mon dos pour m’aider à sortir — chaude, ferme, rassurante — comme si j’étais faite de verre.
Je frissonne malgré moi.
— Ça va ? Je te sens trembler… Tu as froid ?
Je secoue la tête, incapable d’avouer que ce n’est pas le froid.
Je n’ai simplement pas l’habitude d’être touchée comme ça.
Sans brusquerie.
Sans douleur.
Il pousse la porte et me fait entrer.
Une odeur douce de café froid et de bois flotte dans l’air. Quelque chose de familier et d’apaisant. Des livres partout, empilés sur les tables, sur les étagères, même au sol. Un vieux canapé usé mais moelleux me donne instantanément envie de m’y enrouler et de disparaître dedans.
— Désolé pour le bazar.
Je cligne des yeux.
Bazar ? Chez moi, ça ressemblerait à un palace.
Je reste plantée dans l’entrée pendant qu’il dépose ses clés sur la commode. Quand il se retourne un peu trop brusquement, mon corps réagit avant moi.
Je recule d’un pas.
Mon bras se lève pour protéger ma tête.
Comme toujours.
Il s’immobilise immédiatement.
Ses yeux changent. L’inquiétude remplace la légèreté.
— Hey… tout va bien, ma belle. Promis.
Sa voix est douce, presque un murmure. Il lève lentement les mains pour me montrer qu’il ne fera rien.
La honte me brûle.
— D-désolée… M-monsieur… j’ai pas voulu…
Il secoue doucement la tête et s’approche avec une prudence infinie, comme on approcherait un animal blessé.
Puis, sans me forcer, il m’enlace.
Ses bras m’entourent sans serrer. Ses pouces dessinent de petits cercles lents dans mon dos. Mon corps se détend malgré moi. Je n’arrive pas à me rappeler la dernière fois qu’on m’a tenue comme ça.
— Ne t’excuse pas.
Il pose un b****r léger sur mon front.
— Viens. On va s’occuper de toi.
Il m’installe sur une chaise pendant qu’il sort une trousse de premiers soins.
Ses gestes sont calmes, précis. Presque professionnels.
Il commence par ma joue, appliquant doucement une pommade fraîche. Puis la poche de glace sur ma lèvre fendue. Sa main libre reste sur ma nuque, glissant parfois jusqu’à mon épaule comme pour m’ancrer.
Chaque contact envoie des picotements étranges dans mon ventre.
Ce n’est pas désagréable.
Juste… nouveau.
Je déteste le fait d’aimer ça.
Quand il touche mon genou, je me raidis brutalement. Un souffle sifflant franchit mes dents serrées.
Ses yeux se plantent dans les miens.
— Qu’est-ce que tu as là ?
Sa voix est plus basse. Plus dure.
— R-rien… je vais b-bien…
Mensonge évident.
Ses mains glissent le long de mes cuisses, ses pouces appuyant doucement au-dessus du genou meurtri. La douleur explose. Je plaque ma main sur ma bouche pour étouffer un cri.
Les larmes montent malgré moi.
— Aurora.
Mon nom entre ses dents, chargé d’une tension nouvelle.
— Montre-moi.
Je secoue faiblement la tête. La honte est plus forte que la douleur.
Il tente un sourire pour alléger l’atmosphère.
— T’es un petit coffre à secrets, hein ? Ouvre-toi un peu… juste pour moi.
Je finis par hocher la tête.
Avec une lenteur presque cérémonielle, il remonte le tissu de mon pantalon.
Mon genou apparaît, gonflé, couvert de bleus violacés. Plus haut, les traces jaunâtres d’anciens coups.
Il se fige.
Ses doigts frôlent ma peau, très doucement, comme s’il craignait de me briser.
— Déesse… tu es toute cabossée, hein…
Son murmure n’a rien de moqueur. Il sonne presque… furieux.
Avant que je puisse répondre, mon ventre gronde bruyamment.
Je me fige, mortifiée.
Il éclate de rire — pas méchamment, juste surpris — puis attrape mon menton avec douceur.
— Viens. On va remplir ce petit bedon vide.
Il me relève. Sa main glisse à nouveau dans mon bas du dos, ses doigts effleurant la peau sous mon sweat. Un frisson me traverse de part en part.
Dans la cuisine, il sort des œufs, du pain, du lait, du sirop.
— Je vais te faire du pain perdu.
Je le regarde bouger comme si c’était irréel.
Personne ne cuisine pour moi.
Personne… sauf maman.
Quand il pose l’assiette devant moi, elle déborde.
Je parviens à manger un seul morceau. C’est chaud, sucré, collant. Délicieux.
Mon estomac n’a plus l’habitude.
Je relève les yeux pour le remercier — et le trouve tout près.
Il essuie une trace de sirop au coin de ma bouche du pouce… puis porte ce pouce à ses lèvres.
Un frisson v*****t me traverse.
Avant que je comprenne, il se penche et capture mes lèvres.
Doucement.
Chaudement.
Avec une lenteur presque respectueuse.
Puis plus fermement, comme s’il y prenait goût.
Mon premier b****r.
Le monde explose.
Je recule si brusquement que la chaise grince contre le sol. Mon souffle se brise, court, irrégulier. Mes mains tremblent.
Non.
Non.
Non.
Papa.
L’horloge.
L’heure.
Je suis en retard.
La panique me frappe comme une vague glaciale. Mon cœur cogne si fort que j’en ai la nausée. Je recule encore, bute contre la table, manque de tomber.
— Aurora… ?
Sa voix me parvient comme à travers de l’eau.
Je secoue la tête frénétiquement.
— J-je dois y aller…
Ma voix est étranglée, trop aiguë, trop rapide.
— Je suis en retard… je dois rentrer… il faut que je rentre…
Je cherche mes chaussures du regard, désorientée. Mes doigts refusent de coopérer quand je tente de les enfiler.
Il s’approche lentement.
— Aurora, attends. Calme-toi. Tu es en sécurité ici.
Ses mots devraient apaiser.
Ils ne font qu’empirer la terreur.
Sécurité.
Il n’existe aucun endroit sûr.
— N-non… je dois rentrer… s’il rentre avant moi…
Je n’arrive même pas à finir la phrase.
Il pose doucement une main sur mon épaule.
Je sursaute violemment.
— Ne me touchez pas !
Le silence tombe, lourd, étouffant.
Ses yeux se voilent, mais il ne recule pas complètement.
— Je ne vais rien te faire, Aurora. Personne ne va te faire de mal ici. Je te le promets.
Je secoue la tête encore et encore.
— Il va être en colère…
Ma gorge se serre.
— Je dois rentrer.
Je me lève trop vite. Une douleur fulgurante traverse mon genou et remonte jusqu’à ma hanche. Mes jambes vacillent, mais je refuse de tomber.
Pas maintenant.
Pas ici.
Il tente de se placer devant moi, sans brusquerie.
— Laisse-moi au moins te raccompagner.
— Non !
Le mot claque, tremblant, désespéré.
— S’il vous voit… si quelqu’un vous voit…
Il baisse légèrement la tête pour capter mon regard.
— Tu n’as pas à affronter ça seule. Je peux t’aider. Laisse-moi te protéger.
Protéger.
Le mot me brise plus que tout le reste.
Je recule d’un pas, puis d’un autre.
— Personne ne peut.
Ma main trouve la poignée de la porte. Je l’ouvre à la volée.
L’air froid de la nuit me frappe au visage, brutal, coupant.
— Aurora !
Je ne me retourne pas.
Je cours.
À peine ai-je franchi le perron qu’une pluie glaciale s’abat sur moi d’un coup, violente, soudaine, comme si le ciel avait attendu ce moment précis pour se déchirer.
En quelques secondes, mes cheveux collent à mon visage, mon sweat s’alourdit, mes vêtements deviennent une seconde peau glacée.
Peu importe la douleur.
Peu importe mon genou qui hurle.
Peu importe ma hanche qui semble se déboîter à chaque foulée.
Je cours comme si ma vie en dépendait.
Parce que c’est le cas.
Derrière moi, j’entends la porte s’ouvrir, sa voix qui m’appelle, mais le vent et la pluie qui fait rage, avale tout. Mes poumons brûlent. Mes yeux se brouillent.
Je trébuche, me rattrape au mur d’une maison voisine, puis repars.
Plus vite.
Toujours plus vite.
Ne pas être en retard.
Ne pas le mettre en colère.
Ne pas empirer les choses.
Les larmes coulent sans que je m’en rende compte.
Je ne m’arrête pas.