Trop près

791 Mots
Lucie La réunion a duré plus longtemps que prévu. Des chiffres, des projections, des échanges en italien ponctués de sourires polis et de silences stratégiques. J’ai pris des notes, répondu quand il le fallait, concentrée, professionnelle. Thomas a été impeccable. Calme. Charismatique. À sa place. Quand nous quittons enfin la salle, la nuit est déjà tombée sur Milan. Je me sens étrangement fatiguée. Pas physiquement. Autrement. Comme si cette journée avait laissé une trace plus profonde que prévu. Nous marchons côte à côte jusqu’aux ascenseurs de l’hôtel. Le hall est animé. Des voix, des talons qui claquent, des conversations mêlées. Les portes s’ouvrent. Nous entrons. Il n’y a que nous deux. Je sens son parfum. Sa présence. Le silence soudain me semble trop lourd. Puis, avant même que je puisse m’en rendre compte, d’autres personnes entrent. Un couple. Puis deux hommes en costume. Puis encore d’autres. L’ascenseur se remplit peu à peu. Je me retrouve repoussée vers le fond. Thomas est toujours près de moi. Mais plus assez. Un homme se glisse entre nous. Puis un autre. Les corps se rapprochent. L’espace se réduit. Je sens une gêne monter en moi. Pas de la peur. Juste… un inconfort. Je n’aime pas cette promiscuité. Je cherche instinctivement Thomas du regard. Thomas Je n’aime pas ça. Je la vois disparaître peu à peu derrière les épaules, les sacs, les manteaux. Je sens l’ascenseur se refermer sur elle, la coincer contre la paroi sans qu’elle n’ose rien dire. Je serre la mâchoire. Je fais un pas. Puis un autre. Quelqu’un proteste légèrement. Je m’en fiche. Je la rejoins. Elle est dos à la paroi. Les épaules légèrement rentrées. Le regard fuyant. Sans vraiment réfléchir, je la tire doucement vers moi. Juste assez pour la dégager des autres. Je me place devant elle, instinctivement. Mes bras se referment autour d’elle. Pas pour la serrer. Pour créer une barrière. Pour qu’elle ne puisse plus être bousculée. Pour qu’elle soit protégée. Je sens son souffle se bloquer une fraction de seconde. Moi aussi. Je suis trop près. Mais je ne bouge pas. Lucie Tout va trop vite. Je sens sa main m’attirer. Puis soudain, je suis contre la paroi froide de l’ascenseur. Et Thomas est là. Juste devant moi. Trop proche. Beaucoup trop proche. Ses bras m’entourent. Je ne suis pas prisonnière. Je pourrais reculer. Mais je ne le fais pas. Je sens son torse à quelques centimètres du mien. Sa chaleur. Sa respiration calme, maîtrisée. Le reste du monde disparaît. Je n’entends plus les conversations. Je ne vois plus personne. Il n’y a que lui. Et moi. Mon cœur bat si fort que j’ai peur qu’il l’entende. Je relève légèrement la tête. Nos regards se croisent. Un frisson me traverse. Il ne me touche pas autrement. Ses bras restent là. Stables. Protecteurs. Je me sens en sécurité. Et troublée. Thomas Je réalise ce que je fais. Trop tard. Je suis devant elle. Mes bras autour d’elle. Mon corps lui barre toute possibilité de s’éloigner. Et pendant une seconde interminable, je me demande ce qui m’a pris. Elle ne dit rien. Elle ne recule pas. Elle me regarde. Et ce regard… me désarme. Je garde mon visage neutre. Je ne veux pas qu’elle pense que ce geste signifie autre chose que ce qu’il est. L’ascenseur monte. Les secondes s’étirent. Quand enfin les portes s’ouvrent, les gens sortent les uns après les autres. L’espace se libère. L’air revient. Je lâche aussitôt. Je fais un pas en arrière. — Pardon…, dis-je à voix basse. Elle secoue la tête. — Ce n’est rien. Mais ce n’est pas vrai. Lucie Ce soir-là, dans ma chambre, je n’arrive pas à dormir. Je suis allongée sur le lit, la lumière éteinte, Milan scintille derrière la baie vitrée. Je revois la scène en boucle. Ses bras. La paroi froide. Son regard. Je me demande pourquoi je ne me suis pas écartée. Pourquoi je n’ai pas ressenti le besoin de fuir. Au contraire. Je ferme les yeux. Et mon cœur s’emballe de nouveau. Thomas Je suis assis dans le fauteuil en cuir, face à la vitre. La ville est magnifique. Mais je ne la vois pas vraiment. Je repense à l’ascenseur. À ce geste impulsif. À cette proximité. À la façon dont elle est restée immobile. Qu’est-ce qui m’a pris ? Je n’avais pas le droit. Même si ce n’était rien. Même si c’était instinctif. Je passe une main sur mon visage. Je suis censé maîtriser ce genre de situation. Toujours. Et pourtant… ce soir, quelque chose m’échappe. Je vide mon verre lentement. Je sais que cette scène va me hanter. Et je sais aussi que je n’en parlerai pas. Parce que si je mets des mots dessus, je risque de ne plus pouvoir reculer.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER