Lucie
La deuxième journée à Milan m’a laissée vidée, mais étrangement légère.
Les réunions se sont enchaînées sans pause. Des heures à écouter, analyser, traduire parfois, intervenir quand il le fallait. J’ai tenu le rythme, concentrée, efficace. Et quand enfin tout s’est terminé, j’ai ressenti une satisfaction simple, presque euphorique. Celle d’avoir bien fait mon travail.
Je me sentais bien.
En remontant dans ma chambre pour déposer mes affaires, une pensée m’a traversé l’esprit, légère, presque innocente : et si je descendais boire un verre ?
Juste un. Pour relâcher la pression. Pour profiter encore un peu de cette ville lumineuse.
Je n’avais aucune envie de rester seule enfermée dans ma chambre.
Le bar de l’hôtel baignait dans une lumière tamisée, élégante. Une musique discrète flottait dans l’air. Je m’assis au comptoir et commandai un verre. Rien de fort. Juste de quoi me détendre.
C’est à ce moment-là qu’il s’est approché.
Il était grand, soigné, souriant. Son regard était franc, sa voix agréable. Il fit une remarque pleine d’humour sur Milan, puis sur mon accent. Je souris malgré moi. Il n’était ni envahissant, ni lourd. Respectueux. Drôle.
Sa compagnie me plaisait.
Je me surpris à rire, à répondre avec entrain. Je me dis que j’aimais bien ce moment. Pourquoi boire seule quand on pouvait partager une conversation agréable ? Je ne voyais aucun mal à cela.
Puis, sans que je comprenne vraiment pourquoi, tout changea.
Une chaleur étrange me monta à la tête. Les lumières me semblèrent trop vives. Mes pensées devinrent floues. Je clignai des yeux, essayant de me recentrer.
Je suis juste fatiguée, me dis-je.
Thomas
Quand je l’ai vue au bar, j’ai d’abord ressenti une pointe d’agacement que je n’ai pas comprise immédiatement.
Lucie riait. Et elle ne riait pas seule.
Un homme se tenait près d’elle. Trop près à mon goût. Il parlait, elle répondait, son visage s’illuminait d’un sourire que je connaissais trop bien.
Je me surpris à l’observer plus longtemps que je n’aurais dû.
Pourquoi elle rigole autant ?
Sa blague n’est même pas si drôle…
Même moi, je fais mieux.
Cette pensée me fit froncer les sourcils. Elle n’avait aucun sens. Je n’avais aucune raison de me sentir ainsi.
Et pourtant.
Quelque chose, dans sa façon de bouger, attira mon attention. Son rire devint moins précis. Son regard, légèrement voilé. Je la vis porter son verre à ses lèvres… lentement.
Elle n’avait bu qu’un seul verre. Je le savais. Je l’avais vue.
Ce n’était pas normal.
Mon estomac se noua.
Quand l’homme posa une main sur son bras et l’aida à se lever, une certitude froide s’imposa à moi.
Quelque chose clochait.
Lucie
Mes jambes me semblaient lourdes.
L’homme parlait doucement, me disant que je devrais aller me reposer. Sa voix me parvenait comme à travers un voile. Je savais que quelque chose n’allait pas, mais je n’arrivais plus à raisonner correctement.
Je me laissai guider jusqu’aux ascenseurs.
Une part de moi criait que je devais m’arrêter. Que je devais dire non. Mais mes mots se perdaient avant d’atteindre mes lèvres.
Quand la porte de ma chambre se referma derrière nous, la peur m’envahit brutalement.
Il s’approcha trop près.
Je tentai de reculer. Mes gestes étaient lents, imprécis.
— Non… murmurai-je.
Il tenta de m’embrasser. De force.
Je luttai. Comme je pus. Mon cœur battait à tout rompre. La panique me submergea.
Thomas
Quand j’ai vu la porte de sa chambre entrouverte, mon sang s’est glacé.
Je suis entré.
Et je n’ai pas réfléchi.
La scène devant moi a fait exploser quelque chose en moi. Il était trop près d’elle. Elle se débattait, visiblement désorientée.
Je me suis jeté sur lui.
Je l’ai frappé, sans compter, sans réfléchir. Toute la colère, toute la peur, toute la culpabilité que je refoulais depuis des jours ont éclaté d’un coup.
Mes hommes sont arrivés. Ils m’ont retenu.
— Occupez-vous de lui, ai-je ordonné d’une voix que je ne reconnaissais pas.
Je me suis précipité vers Lucie.
Elle tremblait. Elle était pâle. Perdante.
Je l’ai prise dans mes bras.
Et j’ai compris, avec une rage glaciale : elle avait été droguée.
Lucie
Je me souviens vaguement d’être portée.
De lumières blanches.
De voix calmes.
D’une main qui ne me quittait pas.
Quand je me suis réveillée, le silence de la chambre d’hôpital m’a envahie. Ma tête me faisait mal. Mon corps était lourd.
Puis je l’ai vu.
Thomas.
Assis au bord de mon lit. Endormi.
La panique m’a saisie.
— Thomas… ?
Il s’est réveillé aussitôt.
— Tout va bien. Tu es en sécurité.
Le médecin est entré. Il a parlé doucement. Il m’a donné un calmant. Peu à peu, mon souffle s’est apaisé.
Je me suis tournée vers Thomas.
— Qu’est-ce qui s’est passé… ?
Thomas
Je lui ai tout raconté.
Le bar.
L’homme.
Le verre.
Mon intuition.
Ma peur.
Ma voix tremblait malgré moi.
Puis la colère est revenue.
— Tu dois faire attention, Lucie… Ce n’est pas parce qu’un homme est charmant qu’il est digne de confiance. Si tu voulais boire un verre, tu aurais dû me le dire. J’aurais été là.
Je me suis interrompu.
— J’ai vraiment cru que je t’avais perdue.
Lucie
Des images floues me sont revenues.
Ses mains.
Son souffle.
Ma peur.
Les larmes ont coulé.
— Je sais qu’il a essayé de me… mais est-ce qu’il m’a… ?
Je n’ai pas pu finir.
Thomas a posé un doigt sur mes lèvres.
— Non. Je suis arrivé à temps.
Je me suis effondrée contre lui.
Je pleurais. De soulagement. De peur. De gratitude.
Il m’a serrée. Longtemps.
Thomas
Plus tard, les images de vidéosurveillance ont confirmé ce que je savais déjà.
Je l’ai vu verser quelque chose dans son verre.
La direction de l’hôtel a payé cher sa négligence.
J’ai annulé les réunions restantes.
Nous sommes rentrés.
Dans l’avion, quand les turbulences ont commencé, elle a paniqué.
Cette fois, je l’ai prise dans mes bras.
Sans hésiter.
Lucie
Chez moi, la peur est revenue.
Je me sentais coupable. Faible. Responsable.
— Tout ça est de ma faute…
Thomas m’a prise contre lui.
— Non. Tu n’as rien fait de mal.
Il est resté.
Parce que j’avais peur.
Parce que lui aussi.
Et parce que, depuis cette nuit-là, plus rien n’était vraiment comme avant.