Prendre sa place

791 Mots
Lucie La réunion était prévue pour l’après-midi, dans les locaux mêmes de l’entreprise de Thomas. Un immeuble moderne, impressionnant, où chaque pas semblait résonner plus fort que le précédent. Ce matin-là, je m’apprêtais à partir plus tôt que d’habitude. J’avais calculé mon itinéraire, anticipé les correspondances de métro. Tout était réglé. — Lucie. Je me retourne. Thomas est déjà prêt, manteau sur le bras. — La réunion est à l’autre bout de la ville. Je prends la voiture. Si vous voulez… vous pouvez venir avec moi. Je sens immédiatement la gêne monter. — Oh… ce n’est pas nécessaire, vraiment. Je peux prendre le métro, ça ne me dérange pas. Et c’est vrai. Enfin… presque. Thomas Je vois bien qu’elle hésite. Comme toujours. Elle ne veut jamais déranger. Jamais prendre plus de place que nécessaire. — Ce ne serait pas un dérangement, Lucie. Au contraire. Nous pourrons revoir le dossier pendant le trajet. Je marque une pause, puis ajoute, plus doucement : — Et ce sera plus simple. Elle me regarde quelques secondes, puis hoche la tête. — D’accord… merci. Elle rougit légèrement. Encore. Lucie La réunion commence dans une grande salle vitrée. Les clients sont déjà installés. L’atmosphère est tendue. Je le sens tout de suite. Les échanges sont polis, mais froids. Quelque chose cloche. Les clients hésitent. Leur regard se détourne, leurs réponses deviennent vagues. Mon cœur se met à battre plus vite. Ils vont partir. Je regarde Thomas. Il argumente, reste calme, mais je vois bien que le dossier lui échappe peu à peu. Je n’ai pas réfléchi longtemps. — Excusez-moi. Ma voix résonne dans la salle. Je sens plusieurs regards se tourner vers moi. Mon estomac se noue, mais je continue. — Si vous me permettez… je pense que ce point mérite d’être clarifié. Je me lance. J’explique. Je reformule. Je montre que je connais le dossier. Chaque chiffre. Chaque détail. Petit à petit, je vois les clients se redresser. Hocher la tête. Poser des questions. Je réponds. Et soudain, l’atmosphère change. Thomas Je la regarde, stupéfait. Elle est calme. Posée. Précise. Elle maîtrise parfaitement le sujet. Je sens la tension quitter mes épaules. C’est le bon choix. Je le sais avec une certitude absolue. Quand la réunion se termine, les clients sourient. Les mains se serrent. Le contrat est signé. Un succès. Lucie Je n’arrive pas encore à y croire. Tout le monde est satisfait. Les sourires sont francs. Je me sens… fière. Mais aussi terriblement consciente d’avoir peut-être dépassé ma place. Thomas discute avec un des clients. Je m’approche de lui. — Je vous attends dans la voiture, dis-je doucement. Il me sourit et hoche la tête. — J’arrive. Je sors de la salle, le cœur encore battant. Thomas Je termine rapidement la conversation et me dirige vers la sortie. Et c’est là que je vois Lucie arrêtée dans le couloir. Face à elle : Marc Delcourt, directeur financier de l’entreprise. Un homme influent. Rigide. Et beaucoup trop sûr de lui. Je m’approche sans bruit. Lucie — Mais pour qui vous prenez-vous ? Sa voix est sèche. Tranchante. — Cela fait à peine une semaine que vous travaillez ici, et vous vous permettez de prendre la parole dans une réunion aussi importante ? Je me sens rapetisser. — Vous vous rendez compte que nous aurions pu perdre ce contrat à cause de vous ? Je baisse les yeux. Mes mains tremblent légèrement. Je n’ai pas le temps de répondre. Thomas — Mais ce n’est pas le cas. Ma voix est ferme. Les deux se tournent vers moi. — Au contraire. C’est grâce à Lucie que ce contrat a été signé. Marc ouvre la bouche, prêt à protester. — Les clients étaient sur le point de partir. J’étais moi-même en difficulté. Et vous n’avez pas bougé. Je m’approche encore d’un pas. — Lucie connaissait le dossier. Elle a agi avec professionnalisme. Et elle a fait ce qu’il fallait. Marc pâlit légèrement. — Et je vous rappelle une chose, ajoute-je. Lucie est mon employée. Ma secrétaire. Si quelqu’un doit la réprimander, c’est moi. Et personne d’autre. Un silence lourd tombe. Lucie Je n’ose pas lever les yeux. — Je… je suis désolé, mademoiselle. Sa voix est plus basse. — Cela ne se reproduira pas. Puis il s’éloigne. Je reste figée. Thomas Je me tourne vers Lucie. — Je suis désolé. Elle me regarde, surprise. — Vous n’auriez jamais dû subir ça. Lucie — C’est… c’est moi qui suis désolée. Je sens mes joues rougir violemment. — Je ne voulais pas dépasser mon rôle. Il me regarde longuement, puis sourit. Un sourire doux. Sincère. — Vous avez pris votre place, Lucie. Et sans rien ajouter, il se dirige vers la sortie. Je le suis. Mon cœur bat fort.
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