Chapitre 4Les fiançailles.
Tout le village est bien sûr au courant. Une grande fébrilité, plutôt inhabituelle s’empare de notre rue. Les voisins nous saluent avec grâce.et ont des airs avenants que je n’ai jamais connus : un mélange d’excitation et de prévenances délicates.
— Quelle belle journée !
— Je suis heureuse pour vous, Madame Ischaria.
— Rien qu’à y penser, ça me fait tout drôle de voir votre fille partir.
— J’ai hâte de les voir ensemble !
Le bonheur flotte et rayonne sur les visages devenus subitement aimables. Les gens ont dans les yeux une espèce d’ivresse superbe à célébrer, à aimer son prochain comme soi-même.
Je me laisse envahir par cette sorte de folie douce prête à exploser. J’ai envie de leur crier tout haut : ma sœur Kérima va se fiancer. J’ai reçu un poignard magnifique, je suis heureux.
La rue bouillonne également. Des odeurs agréables de cuisine se répandent au milieu de couleurs chatoyantes qui parent les fenêtres.
L’heureux élu va bientôt arriver. L’effervescence qui règne à présent évoque l’ambiance d’une gigantesque fourmilière en pleine activité. Une bonne centaine d’enfants de Malana et des villages environnants se sont regroupés devant l’entrée de notre maison. On dirait qu’il y a un afflux sans cesse renouvelé avec ces va-et-vient constants et bruyants. Ça y est, les invités sont là. Les enfants s’en vont derrière comme une escorte. La fête va bientôt commencer. La joie se lit sur les joues enflammées des marmots. Leurs yeux cherchent vainement en rencontrant le regard décidé du futur mari. Il n’est vraiment pas beau ! De petite taille, les yeux globuleux, assez maigre, il a le sourire niais du paysan qui étire ses lèvres jusqu’au contentement de soi. Le cœur bondit, il me fait horreur ! Les corps des enfants frémissent de la tête aux pieds. Ils le suivent dans ses moindres faits et gestes et attendent en fait le signal de départ des festivités.
À l’intérieur, les invités jettent des coups d’œil attentifs sur les décors de gâteaux orientaux disposés dans la pièce de réception : des montagnes de sucreries, des plateaux de fruits aménagés en pyramides géantes sur des tables. Les gens évaluent plus ou moins discrètement la richesse des Ischaria dans ces ornementations. Les femmes poussent des gloussements, les hommes parlent fort en gesticulant sans retenue. Aux quatre coins, du santal et du musc se consument lentement. Les fiancés entrent soudain ensemble et fendent la foule des invités. On les applaudit chaleureusement. À leur passage, des pétales de rose sont éparpillés de toutes parts sur le sol. Ils vont se placer près des gâteaux, ils portent déjà les alliances, mais à la main droite. Elles passeront sur la main gauche le jour du mariage. Mon père m’appelle.
— Yonan, je te charge de surveiller le concassage des sucres.
— Mais Papa…
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je ne vais pas pouvoir profiter de la fête.
— Chaque chose en son temps. D’abord tu essaies d’éviter les incidents fâcheux puis après tu participeras comme tout le monde.
— Ce n’est pas juste !
— Si, c’est ton rôle, je ne veux plus t’entendre protester.
Mon père me quitte sur-le-champ avant d’autres plaintes et va rejoindre Kérima. Il se penche vers elle et lui demande de donner le coup d’envoi. Elle prend un tar avec ses cymbalettes et le secoue plusieurs fois. Aussitôt, nous assistons à la ruée sauvage de tous les gamins. En moins de deux, la pièce est envahie. Ils entrent en hurlant. Les petits diables se heurtent, se bousculent en attendant la distribution. Il y a un silence, la tension monte encore d’un cran. Les hommes concassent les pains de sucre et jettent les débris par terre. Une émotion extraordinaire s’empare de tous. Le moment tant attendu est enfin arrivé ! Tels des moineaux, les enfants se dispersent dans la salle à l’assaut des morceaux. Je joue des coudes pour éviter les bagarres. Des cris fusent de partout, c’est un véritable vent de folie qui souffle maintenant dans la maison.
J’interviens à de nombreuses reprises.
— Ne cours pas, tu vas tomber.
— Arrête, tu ne vas pas te disputer.
La maison frémit, remue. Ils courent en zigzags comme s’ils entraient dans une danse endiablée, effrénée, décuplée par le désir de tout prendre. J’ai les oreilles agressées par les sons aigus et violents. En tant que chef d’orchestre de cette cérémonie débridée, j’entre en scène vigoureusement.
— Il en faut pour tout le monde !
— Écarte-toi un peu !
J’ai envie de fuir. Je m’accroche pour rester calme, j’attends que cela se termine. Cette corvée m’exaspère. Ils croquent, dévorent les sucres entre deux éclats de voix puis recommencent inlassablement. Soudain, mon père prend le tar et le fait vibrer. Il y a des remous, des exclamations, mais tout s’arrête. Ils sortent en hurlant, tournent dans tous les sens, ivres de joie et de douceurs. Leurs rires nous emportent dans leur manège. Mes parents sourient. La gaîté des enfants est perçue comme un signe de prospérité pour la future vie des époux. C’était le but recherché, la fête peut vraiment débuter…
Le mariage de Kérima, une semaine après.
Des bruits de voix me réveillent en sursaut. Je m’élance vers la fenêtre. Aujourd’hui est un grand jour, je l’attendais avec une vive impatience ! Dehors, le soleil n’est pas bien haut. La lumière est légère, elle fait résonner sa douce musique dans le voile indigo du ciel. Mon esprit flotte loin, très loin dans la clarté bleuâtre des montagnes qui se colorent d’un rose délicat. Comme pour les fiançailles, les gens vont, viennent près de chez nous et ont tous l’air heureux. Je suis pris d’un serrement de cœur, je vais assister à mon premier mariage dans la famille. Mes frères ont dormi dans l’écurie. Ils n’ont pas le droit d’entrer dans la maison qui est devenue pour quelques heures un univers exclusivement féminin. Mon père et moi demeurons les seuls et uniques hommes autorisés à s’introduire dans ce « repaire de femmes ». J’entends un grand branle-bas dans la grande pièce d’à côté...
Je suis pressé de voir Kérima comme si j’étais en retard dans le déroulement de la cérémonie. Dans la salle, une hilarité générale anime une joyeuse petite troupe. Ma mère donne les ordres et s’occupe activement de tout. Elle exerce ainsi un contrôle rigoureux sur les préparatifs. Ce n’est pas tous les jours qu’on marie sa fille ! Les parentes, les amies s’agitent en tous sens et n’arrêtent pas de tournicoter avec entrain autour de Kérima. Assise en tailleur sur un tapis, elle se laisse faire. Un grand mouchoir blanc couvert de teinture à base de henné enveloppe entièrement sa tête. Elle a été obligée de le garder toute la nuit afin que les cheveux teints la veille ne salissent pas l’oreiller. Soudain, se rendant compte de ma présence, ces soldats en jupe me regardent en prenant un air faussement surpris. Des rires fusent, la pièce s’échauffe avec des cris hystériques.
— Attention, un homme !
— Au secours !
Ma mère intervient rapidement pour stopper cette espèce de frénésie.
— Vous n’avez pas honte de faire peur comme ça à un enfant ! Arrêtez de jacasser comme des perruches… immédiatement !
Chacune reprend aussitôt son activité. Personne n’a envie de contrarier la maîtresse de maison. Je prends conscience tout d’un coup de la tristesse de ma sœur, je ne comprends pas ce qui se passe. Je voudrais rire avec elle, mais de petites larmes perlent le long de ses paupières. De quoi souffre-t-elle ? On rince sa chevelure en la frottant dans les mains. En même temps, on applique un autre henné, plus rouge, sur les ongles. Avec beaucoup de dextérité, une amie utilise pour cela un bâtonnet et veille à ne pas faire dépasser la coloration sur la peau. Elle lui sourit de temps à autre, mais Kérima reste toujours d’une impassible froideur qui n’a rien à voir avec son apparence calme, apaisée. Elle est hors d’atteinte, murée dans le silence. Les paroles consolatrices n’ont pas beaucoup d’effet, même si on évoque un passé heureux. Comme dans une coquille creuse d’escargot, les beaux souvenirs s’enroulent autour d’une spirale vide. Sa détresse, peu à peu, m’envahit. J’ai l’impression d’entendre par-dessus les voix l’écho de ses sanglots. Je ne peux plus résister, je pose ma tête sur ses genoux comme autrefois quand elle me réconfortait. Elle ne peut retenir une exclamation de surprise, mais n’oppose aucune résistance. Au contraire, sa main caresse ma nuque. Je me sens mieux dans cette vague de câlins. Les regards s’arrêtent sur nous. Nous formons un duo fraternel attendrissant, les invitées ne se lassent pas de nous contempler.
— Eh bien, en voilà un garçon qui sait y faire avec les femmes.
Kérima exprime enfin un peu de joie en soulevant légèrement un coin de lèvre. Une cousine lance cette réflexion.
— Yonan, tu es un petit coquin ! Avec tes cajoleries, tu vas faire fondre le cœur de toutes les filles plus tard !
Ma mère met son grain de sel dans la conversation qui débute.
— En attendant, il va se lever et nous laisser préparer Kérima. Nous avons du pain sur la planche. Allez, mesdames, on continue. La récréation est terminée dit-elle en claquant des mains.
Elles poursuivent l’ajustement des habits du mariage. On la parfume, on la pare de beaux bijoux. Kérima est de plus en plus belle.
— Dehors, mon petit renard.
En me prenant par les épaules, elle joint le geste à la parole. Elle me dirige tout droit vers la sortie. Derrière moi, le remue-ménage lié aux préparatifs reprend de plus belle après ce court moment fort émouvant…
Plusieurs heures après.
Dehors les hommes de Malana ainsi que ceux de Kosrowa, le village des Nazrou, sont là, du moins, ceux qui possèdent un cheval. Ils accompagnent la famille du marié et forment une impressionnante cavalerie. Devant, un pur sang arabe, équipé d’une selle d’apparat en cuir rouge cerise, avec des étriers en bois décorés de clous dorés, est tiré par trois hommes à pied. C’est celui de la mariée. Les hommes tiennent fermement l’animal, car tout autour une multitude d’enfants accourt et tourne pour être au plus près du spectacle. Les trois émissaires se dirigent vers notre maison pour venir chercher Kérima. Derrière, les cavaliers se lancent dans une sorte de parade au cours de laquelle ils exécutent des figures d’acrobaties avec leurs montures tout en tirant en l’air avec leurs fusils. C’est à celui qui défiera les lois de l’équilibre avec des voltiges équestres à couper le souffle. Les mouvements sont spectaculaires, ils témoignent d’une parfaite maîtrise. Un orchestre, composé de musiciens à pied, les suit de près en prenant parfois de sacrés risques. Un instrumentiste bat une grosse caisse couverte de peaux de chèvre avec deux baguettes dépareillées. Elle est tenue par deux lanières, ce qui permet à l’homme de jouer debout sans difficulté et de tourner sur lui-même. Il est accompagné par des joueurs se servant d’une espèce de cornemuse avec une grosse flûte finement ciselée. Ils soufflent si fort que leurs joues semblent prêtes à éclater. Leurs yeux donnent aussi l’impression de sortir de leurs orbites. Les enfants aiment se moquer d’eux en leur jetant parfois des pierres sur les pieds. Cela fait partie du spectacle, du manège. Au milieu de cette joyeuse cacophonie de cris, de hennissements, d’aboiements, les sons criards et rauques des instruments percent les bruits du cortège. Ils se répercutent dans la spirale des ruelles et s’élèvent de manière assourdissante au-dessus du village. C’est presque intenable, mais très beau.
Voilà, la vaillante escorte arrive à la porte de la maison avec ses enfants, ses musiciens et les fusillades qui crépitent de temps à autre. Kérima, à l’intérieur, pleure à crever le cœur. Toute la famille, le père, la mère, les frères, les sœurs, mais aussi les grands-parents, les oncles, les tantes, enfin tous ceux qui se sentent proches d’elle, l’embrassent avec beaucoup d’émotion. Les étreintes sont longues et passionnées.
— Ma petite fille, tu vas terriblement nous manquer dit ma mère, secouée.
— Maman, je ne veux pas vous quitter.
— Il ne faut pas s’opposer à la volonté de Dieu. Il t’a mis au monde pour qu’un jour tu deviennes à ton tour une femme.
Je me précipite pour l’enlacer une dernière fois. On ne pourra plus jamais la toucher, la serrer dans ses bras. Une fois allée à l’autel, elle appartiendra uniquement et entièrement à son époux et à sa belle-famille. Avant de sortir, comme pour la faire disparaître à nos yeux, ma mère dissimule son visage en lui mettant sur la tête un voile en soie rouge. Le tissu soyeux la couvre jusqu’aux pieds. C’est notre voile de mariée, symbole de virginité et de pureté qui pendant la cérémonie la dissimulera aux yeux des autres. Il incarne aussi la fragilité de la femme qui accepte avec résignation et humilité sa condition de future épouse soumise à son conjoint. La femme est durant toute sa vie « aveugle », ainsi son mari la guidera pas à pas, en la prenant par la main vers un chemin droit et très étroit.