— J’ai peur, maman, j’ai peur… c’est tout sombre !
Elle referme ses bras autour du cou de Kérima en lui disant
— Du calme, ma fille, tu vas y arriver.
— Je ne vois plus rien !
— Mais si ! Ouvre les yeux et regarde bien. Tu peux voir à travers le tissu.
En effet, la soierie n’est pas complètement opaque. De cette façon, elle pourra observer, surveiller autour d’elle. À l’inverse, personne ne distinguera nettement son visage. Mon père commence à s’impatienter de tant de retard.
— Cesse de te conduire comme une poule mouillée ! Il faut partir, on t’attend ! Ta belle — famille va bien s’occuper de toi maintenant.
Le corps drapé comme une momie, elle suit les trois hommes qui sont venus la chercher. Elle se retourne une dernière fois.
— Je voudrais juste vous dire que je ne vous oublierai jamais.
Je lui réponds sur le champ.
— Je penserai à toi tout le temps, tu peux en être sûre !
Dehors, malgré la curiosité qui les dévore, les gens n’osent pas l’approcher de peur de se faire refouler par son escorte. Un futur beau-frère la guide en lui donnant le bras et l’aide à monter sur le cheval. Pendant la traversée du village, il marche devant en tirant les brides avec tant de force que l’animal est parfois obligé de baisser la tête pour le suivre. Deux autres membres de la famille Nazrou qui cheminent à droite et à gauche, bloquent Kérima sur les étriers. Le trajet, parsemé d’embûches, est mouvementé. À tout instant, le cheval fougueux hennit. Il est terriblement effrayé au milieu de ces tambourinages, de ces fusillades et de tous ces bruits ambiants festifs qui font un vacarme indescriptible. Il faut maintenir constamment sa position pour l’empêcher de cabrer. Ainsi, trois cavaliers s’ouvrant un passage à travers la foule, crient à tue-tête en hurlant dans nos pauvres oreilles. À notre grande surprise, ils s’amusent à poursuivre des poules qui ont eu la mauvaise idée de couper la route du cortège. Ils tirent d’abord en l’air puis tournent autour d’elles. Les pauvres gallinacés volent sur place à petits coups d’aile. Elles se posent puis essaient de changer de direction en donnant des coups de bec dans le vide. N’y arrivant pas, elles poussent des gloussements de désespoir dans des battements d’ailes ininterrompus. Elles sont prises au piège et perdent pas mal de plumes. L’exercice périlleux amuse la foule, les gens rient à gorge déployée. Les enfants se moquent :
— Quand les poules auront des dents, elles pourront se défendre.
— Une poule sur un mur qui picore du pain dur. Picoti, picota lève la queue et puis s’en va.
À tout moment, pendant ces débordements, le cheval de Kérima semble vouloir s’emballer. Il ne faut surtout pas qu’elle soit jetée à terre, ce serait la honte pour nos deux familles.
Finalement, les poursuivants criblent les pauvres bêtes de balles au grand désarroi des propriétaires qui ne s’avisent pas de protester. Le cortège poursuit sa route et amène contre son gré, presque pieds et poings liés, ma sœur jusqu’à saint Thomas. L’édifice religieux est déjà bondé. Même en tant que frère de Kérima j’ai du mal à trouver une place correcte. Je suis au fond, beaucoup d’adultes me bouchent la vue. Je ne peux pas suivre toute la liturgie du mariage chaldéen. J’aperçois enfin le prêtre ! Il reçoit le consentement des époux en récitant avec eux le Cantique des cantiques. Le texte que j’entends très mal me touche particulièrement surtout lorsque Kérima déclame à haute voix...
— Oui, mon bien-aimé est à moi et moi je suis à lui…
Issa avec son air de mâle conquérant lui répond.
— Lève-toi, mon amie, viens, ma toute belle…
Kérima finit ainsi :
— Ton nom est gravé dans mon cœur, qu’il soit marqué sur mon bras…
Plus tard, le prêtre sort deux couronnes et ceint la tête des mariés en les bénissant. L’église est soulevée par des acclamations qui se répandent dehors. Elles sont accompagnées par des concerts de cymbales. Cela marque la fin de la cérémonie. On distribue le pain rompu durant l’office. Il me semble apercevoir un grand sourire sur le visage hébété et extasié du marié. Une sorte d’autosatisfaction un peu béate du paysan… Ce mariage flatte son ego. Il peut se targuer au bout du compte de posséder une femme. Digne du nom d’homme, il est enfin reconnu par sa communauté villageoise ! Quelle fierté mal placée ! Ma sœur n’est ni une jument, ni une chèvre !
La noce va pouvoir être célébrée avec beaucoup d’éclat. Elle va durer trois jours et trois nuits dans Kosrowa, le village des Nazrou. Plus exactement trois jours et trois nuits de danses et de réjouissances !
Ce sont les Nazrou qui ont tout préparé. Ce sera la plus grande fête jamais organisée dans nos villages chrétiens avant les massacres. Elle est restée dans nos mémoires comme un repère dans cette tragédie. Il y a un avant et un après.
Le banquet se déroule dans l’ancienne résidence d’un prince oublié par l’Histoire. La vaste demeure conserve encore quelques traces de son ancienne splendeur. Le toit est couvert d’un petit dôme en tuiles vernies bleues. Sur les façades, quelques colonnades finement sculptées contrastent avec la simplicité des bâtiments des alentours. À l’intérieur, des vitres bariolées de mille couleurs laissent pénétrer une faible lumière dans une grande pièce richement ornée. Des tapis persans tous plus somptueux les uns que les autres recouvrent les murs. Nous ne la quitterons pas sauf pour aller dormir dans les salles attenantes. Le premier jour, les mariés assis contre un tapis d’une belle brillance, au milieu de jolis coussins, attendent les hôtes des Nazrou. Assis au sol, les jambes croisées, le corps dressé, ils bougent peu. Kérima porte toujours son voile de soie rouge. Ne changeant pratiquement pas de posture, on dirait qu’elle est emmurée dans cet habit. Les invités s’empressent et arrivent maintenant au fur et à mesure en se faisant annoncer par les serviteurs. Certains portent des plats sur la tête. C’est de la nourriture, mais aussi des cadeaux de mariage que chacun tient à remettre en mains propres : un poignard, un fusil, un bracelet, une montre, un mouton… C’est un défilé qui va durer des heures durant lesquelles pratiquement aucun repas n’est servi. Chaque groupe de donateurs est accompagné par des musiciens qui s’arrêtent de jouer quand la discussion s’engage avec le déplaisant Issa. Il est ainsi l’objet de toutes les attentions. À tout propos, les convives lui souhaitent tous les bonheurs du monde en le prenant dans leurs bras ou lui serrant chaleureusement la main. Ils n’oublient pas de féliciter, de loin, son épouse. Ma sœur est condamnée à patienter dans l’antichambre du pouvoir de son mari. Ce cortège est interminable ; pendant tout ce temps, je me tiens souvent debout ! La journée se prolonge, s’étire dans cette file ininterrompue d’individus toujours plus souriants, plus gentils, plus aimables. C’est un devoir de prendre part à cette cérémonie. De cette manière, il faut promouvoir sa participation en se faisant remarquer : des candidats au concours dans l’art de se conduire en société pour lier, entretenir des relations utiles… Par chance, les journées suivantes sont plus animées.
Durant le deuxième jour, il flotte dans la salle un parfum de gaîté, d’hilarité. La pièce est pleine à craquer, il y a au moins deux cents invités. La moitié des villageois de Malana est là. Les heures filent dans le bourdonnement des voix. Les hôtes se déplacent joyeusement. Mes parents passent d’une personne à une autre. Tout le monde connaît plus ou moins tout le monde. L’alcool coule à flots, les langues se délient. Le ton monte, les conversations s’échauffent, des rires bruyants et quelques cris retentissent. Il fait chaud, les hommes commencent à ôter leurs vestes. Certaines femmes dénouent leurs cheveux. Elles sont resplendissantes dans leurs jupes écarlates. Des senteurs de jasmin, de pétales de rose se dégagent au milieu de ces chiffonnages de tissus. Soudain, des sortes de youyous se répandent. Ces hurlements répondent aux tambours qui battent dans des roulements comme un rappel. Attirés par ce vacarme, les fureteurs se précipitent. Les mariés, à ce moment précis, traversent la foule, soutenus par des acclamations. L’air fort détaché, Kérima marche d’un pas altier, presque dédaigneux. Elle n’a plus son voile qui l’emprisonne. Elle est rouge pourtant, le sang coule dans ses veines. On se bouscule pour les voir. On claque des mains à leur passage, le mouvement gagne tous les invités. Les bruits enflent autour d’eux. On les accompagne aussi en fredonnant même si on ne danse pas encore. Les mains n’arrêtent pas de battre le rythme. Les youyous, les chants parcourent la kyrielle de curieux en ne cessant d’augmenter. Le public vibre à l’unisson, les sons cent fois amplifiés oppressent les oreilles, c’est une cacophonie généralisée. Un cercle immense se forme autour du couple qui se met à danser sur place. Ça y est, le bal commence. Les hommes et les femmes exécutent des pas à leur tour, ensemble, séparément. Des rafales de rires s’élèvent par moments d’un peu de partout. Les bavardages ont cessé, la musique s’épanouit librement.
Plus tard à la fin du jour, la fête continue. Elle bat son plein, les gens s’amusent. Les visages sont illuminés par les bougies, la nourriture est servie à profusion. On chante des refrains d’amour, tous en araméen. Au fur et à mesure que la soirée avance, des sortes de farandoles plus ou moins débridées se forment où seule la spontanéité guide la chorégraphie. Parmi ce vacarme, un danseur en dirige une, très longue, à l’allure enfiévrée. La file tourne sur elle-même, inlassablement. De temps à autre, le meneur change de pas, de cadence. Les pieds sont affolés par tant de précipitations. Les musiciens essayent de le suivre. Le cercle se resserre, les gens sautent de plus en plus vite… Le serpent va se mordre la queue. Non ! Le chef de file se met, seul, au milieu tandis qu’un autre prend la tête. Il va défiler plus loin. L’ancien meneur donne une pièce aux musiciens qui font sans tarder des vocalises avec son prénom pour le remercier. Pendant ce temps, des gamins passent derrière une danseuse et attrapent en catimini sa tresse pour la fixer à celle d’une autre. Absorbées par leurs ballets et par les changements effrénés de rythme, elles ne s’aperçoivent de rien. Au moment où elles s’arrêtent, se voyant attachées l’une à l’autre, elles se mettent à hurler de douleur et surtout de rage. On les libère immédiatement tout en riant de bon cœur de la plaisanterie. Les coupables sont vite attrapés, mais faiblement sermonnés. La nuit s’écoule de cette façon dans la bonne humeur.
Je cherche du regard ma sœur. Je la découvre entourée par des amies et cousines, complètement délaissée par son « cher et tendre mari ». Ce dernier n’en finit pas de blablater tout en buvant. Il trinque à tour de bras en enchaînant les verres avec une b***e de joyeux lurons. Mon « petit » beau-frère a un besoin impétueux de parler plus fort, plus haut que les voix tonitruantes des jeunes gens qui l’entourent. L’agitation grandit, mais pas sa taille. Sous les applaudissements, il glousse à la moindre blague de potache. Ses yeux globuleux ressortent encore plus avec la blancheur de ses dents. La sueur goutte sur son front, des grimaces plissent ses joues. C’est horrible à entendre, à observer ! Ses muscles se contractent, des rictus ignobles déforment son visage. Il rit si fort, si intensément qu’il donne l’impression qu’il va s’arracher les cordes vocales. Son ivresse le rend ridicule, pathétique. Le public enchanté pouffe de plus belle au moindre esclaffement. On se moque de ses fanfaronnades ! Quel triste spectacle qui s’offre à mes yeux ! Comment peut-on sombrer dans une telle médiocrité ? Il passe pour l’idiot du village que l’on vient voir pour s’amuser. Regardez, écoutez : le fou rit, le fou chante, le fou danse. La honte et la colère m’accablent. Ne pouvant en supporter davantage, je me précipite dehors. Je me réfugie dans une cour, devant la demeure et y passe un bon moment à fulminer en marchant de long en large. Et dire que cette brute épaisse et avinée sera dans la chambre de Kérima cette première nuit et toutes les autres nuits de sa vie ! Je ne peux pas m’empêcher d’y penser…
Le noir me cerne de toute part, les étoiles glissent dans le ciel de Perse. Le vent s’est levé, il fait voleter mes cheveux. On n’entend que le sifflement dans les arbres. Je me calme et retourne faire la fête. Les réjouissances du mariage ne sont pas terminées, mais je n’ai plus envie de vous les relater avec force détails. J’entre, il règne encore plus une vive effervescence, je la cherche à nouveau. Je la retrouve enfin. Kérima accompagne ses beaux — parents qui discutent avec des invités. Elle ne prend pas part à la conversation et garde encore le silence comme si elle détenait un terrible secret. Les gens passent de manière continue entre nous. Tout d’un coup, elle m’aperçoit. Un signe de la main, un petit sourire, elle souffle du bout des doigts un bécot qu’elle m’expédie dans les airs. Je lui en renvoie un de la même façon qui prolonge indéfiniment la scène. Ses yeux sont si tristes, elle me jette un dernier regard de commisération. Je pressens une catastrophe contre laquelle je ne pourrai rien. Cette œillade furtive et discrète, ces petits baisers volés seront comme une ultime caresse à notre duo fraternel. Ce sera en effet la dernière fois que nos regards se croiseront.
La suite de son histoire, ce sera mon père qui me la fera découvrir. Voici en quelques lignes la substance de ce qu’il m’a raconté. Le père du marié, décédé peu après le mariage d’une crise cardiaque fulgurante, laisse sa famille dans un désarroi total. Mon père leur rend visite à plusieurs reprises afin de leur apporter une aide, mais à chaque fois l’accueil réservé est glacial. Ses visites s’espacent de plus en plus, bientôt il n’a plus de contact avec Kérima. Tout ce qu’il apprend, il le tient alors d’amis de Kosrowa. Le fils Nazrou devient rapidement le chef de la famille. C’est désormais sur lui que reposent l’honneur et la prospérité de tous les siens. Issa rencontre des difficultés de tous ordres pour perpétuer la domination du clan sur le village. Pendant de longs mois, rien de notable ne se produit, en tous les cas aucune information ne nous parvient. Et puis soudain, la situation sur place se dégrade. Les Kurdes se mettent à descendre de plus en plus fréquemment des montagnes pour piller sans vergogne les terres comme des voleurs. Leurs razzias, souvent nocturnes, réussissent avec des attaques-surprises, violentes, répétées qui font beaucoup de dégâts et de morts. De jour en jour, le quotidien des habitants est chamboulé au point d’être invivable. La population est à bout, il faut réagir. Sous l’égide des Nazrou, les hommes décident de se mettre en état de marche pour lancer une contre-attaque punitive.