Prologue
PROLOGUEMoi, capitaine Alban, de la Brigade Criminelle de Vannes, je n’ai jamais été aussi stupéfait que lorsque j’ai lu la lettre du notaire.
C’était il y a un an, un samedi matin.
Je n’étais pas encore très réveillé, ayant assuré la permanence au commissariat une partie de la nuit. Incapable de lire le journal, en tout cas.
Par dessus ma tasse de café, je contemplais Sarah, ses cheveux noirs, son teint doré et ça me suffisait.
Le courrier était passé. Après avoir examiné le timbre d’une lettre, elle l’avait ouverte avec des gestes précis, se servant d’un coupe-papier – pas comme moi, du couteau à beurre ou d’un doigt. Le respect du papier…
Elle me dit ensuite :
— Minouchat ! Excuse-moi ! Ça a l’air important.
C’était une longue lettre. De ma place, je voyais qu’elle avait été imprimée avec des caractères vaguement chichiteux, un peu comme certains faire-part de mariage surannés.
Elle a commencé à lire, s’interrompant de temps en temps pour boire une gorgée de café et pour caresser Bogart, installé sur ses genoux.
Caresser un chat calme les anxiétés, c’est bien connu. Je me demandais si la lettre contenait de mauvaises nouvelles quand elle leva la tête et me tendit la lettre.
— À toi ! dit-elle avec son sourire à fossettes.
Je lus moi aussi. C’était une lettre d’un notaire de Nivillac. Il avisait Sarah que sa grand-tante, Léonie Calvez, célibataire sans enfant, récemment décédée, lui avait légué une ancienne mercerie rue Tour de L’Isle, dans le centre historique de La Roche-Bernard, avec un logement au-dessus, ainsi qu’une maison “paysanne” entourée de trois hectares de terrain, sise à Saint-Julien-Le-Haut, sur la route de La Grée, à 3 kilomètres de la ville. Une somme d’argent était mentionnée aussi, laquelle, disait le notaire, couvrait les droits de succession. Si Sarah désirait vendre ces biens, il se faisait fort de trouver un acquéreur à un bon prix… Je m’interrompis :
— Tu savais que ta tante était morte ?
— Oui, Minouchat, je le sais depuis deux jours !
— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? Tu l’aimais bien !
— Oh ! Je voulais t’en parler ! Et puis tu as été si occupé…
— Mais on n’est pas allés à l’enterrement !
— Je n’ai pas été prévenue à temps. À part Maman et mon frère, ma famille ne voulait plus me voir.
— Parce que tu es divorcée et que tu vis avec moi ? C’est ça ?
Elle hocha la tête et dit :
— Je ne voulais pas laisser tomber tante Léonie, je t’assure. Elle, elle me comprenait. Mais, comme tu sais, elle a quitté sa maison de retraite de Saint-Julien-Le-Haut pour aller vivre chez sa sœur et son beau-frère à Quimper. Je ne te l’ai jamais dit, mais la dernière fois que je suis allée la voir là-bas, ils m’ont fermé la porte au nez. Ça m’a fait de la peine. Je suppose qu’étant si âgée, elle n’avait plus son mot à dire. Ces derniers temps, elle ne répondait plus à mes lettres.
Je vis une petite larme glisser discrètement sur sa joue. Je me levai et la pris dans mes bras.
— Elle t’aimait ! C’est sûr ! Elle t’a légué tout ce qu’elle avait !
*
C’était donc il y a un an. Après bien des hésitations, d’un commun accord, nous avons décidé de garder l’héritage.
Sarah travaille dans une grande librairie à Vannes et a toujours rêvé d’un magasin bien à elle.
Nous avons donc décidé de transformer l’ancienne mercerie en un paradis pour amateurs de livres.
— Je vendrai des livres anciens ou rares. Des livres étrangers aussi, dit-elle, tout excitée. Il y a beaucoup de touristes à La Roche-Bernard. Comme je parle allemand et un peu anglais…
Ça n’a pas été de la tarte. Comme nous étions dans le centre historique de la ville, il a fallu demander toutes sortes d’autorisations pour agrandir la devanture du magasin et modifier une fenêtre au premier étage. On ne peut pas faire n’importe quoi dans la rue Tour de L’Isle ! Même moi qui suis plutôt ignare en architecture, je reconnais que le coin est superbe. Ainsi, tout à côté, j’ai admiré une maison ancienne à pignon pointu recouvert de bois, à étages en encorbellement sur la rue. En face, de beaux bâtiments en granit avec des petits jardins muraillés… Sans parler de “La Crêperie Sarrasine”, devenue notre annexe pendant la durée du chantier… C’est une demeure fort ancienne. Si vous voyiez les deux salles avec leurs poutres ! Une baie a été aménagée vers l’arrière, elle s’ouvre sur un jardinet d’où les clients peuvent contempler l’à-pic sur la vallée du Rhodoir.
Nous n’avions pas un sou devant nous pour faire faire les travaux nécessaires dans le magasin et dans le petit appartement au-dessus. Pour le gros œuvre, nous avons donc emprunté. Pour les finitions et la décoration, tout le monde à la Brigade Criminelle a participé, selon ses talents, à ses heures perdues. C’est pour ça que ça a duré si longtemps.
Enfin, tout a été prêt. L’inauguration du magasin, prévue pour le 1er juin, a été annoncée à son de trompe. Les journaux du Morbihan ne parlaient que de ça. Des invitations ont été lancées, un pot royal organisé.
Et puis il y a eu ce coup de fil… Sarah est partie en catastrophe au chevet de sa mère malade.
Qui a dû inaugurer la librairie ? Bibi, évidemment. Mais j’étais bien entouré. Le commissaire Cazaubon, notre divisionnaire, qui avait entièrement refait l’installation électrique, présidait la fête ; sa femme, Marie Lafitte, recevait les arrivants, parlant aux visiteurs étrangers dans toutes les langues ou presque ; mes collègues Tournebise et Guillou servaient à boire…
Les festivités se sont donc bien passées, même si l’ouverture proprement dite du magasin a été retardée pendant une semaine.
C’est après que ça s’est méchamment gâté, pendant ces quelques jours où Marie, en vacances, a tenu la librairie à la place de sa propriétaire qui était toujours auprès de sa mère à Quimper.
Suis-je en train de suggérer que la toupie a porté la poisse à l’entreprise ?
Vous me connaissez, je suis incapable d’une pareille mauvaise foi. D’ailleurs, certains pourraient dire qu’elle a sauvé la vie de Sarah. Eh oui !
Et si vous vous faisiez votre propre opinion ? Puisque je prends la peine de vous raconter cette histoire, allez, chaussez vos lunettes, lisez.