Chapitre I

1637 Mots
IIl était midi, ce mercredi ensoleillé de juin. Ayant l’un et l’autre quelques jours de vacances, Marie et le commissaire étaient arrivés à Saint-Julien-Le-Haut, quelques jours auparavant, et avaient trouvé la maison telle que l’avait décrite Sarah. C’était une ancienne bergerie, aménagée de façon fruste, où sa tante avait habité dans un passé lointain. Quatre murs et un toit, certes, avec une porte, des fenêtres, une cheminée, l’électricité, mais pas grand-chose d’autre, à part la grange, passablement délabrée. Et c’était tellement sale et encombré de gravats et de meubles cassés qu’ils n’avaient pu se résoudre à s’installer à l’intérieur. Comme le temps était chaud et sec, ils avaient dormi sous la tente à côté de la maison. Dans la journée, ils passaient une partie du temps à nettoyer le plafond, les murs, le sol, à réparer, à colmater. À d’autres moments, ils allaient se promener avec Mathilde, la petite chienne, lisaient, se reposaient, allaient au restaurant dans les environs. Ça leur convenait parfaitement. La plus gros problème, c’était l’eau potable. L’eau de pluie, recueillie dans une citerne derrière la maison, pouvait aller pour la toilette, heureusement. Mais il fallait la faire bouillir pour la vaisselle. Le terrain paraissait immense à Marie. C’était un ensemble de prés, laissé à l’abandon depuis cinq ou six ans, comme les murs, depuis que la tante de Sarah s’était installée dans sa maison de retraite, puis dans le Finistère auprès de sa sœur. Quelques beaux arbres, des ronces, des ajoncs, des rochers moussus, des prairies hirsutes… Le commissaire et Alban prétendaient qu’il y avait une source quelque part. Ils se faisaient fort de la trouver en attendant de demander l’eau de la ville. À les entendre, l’installation de canalisations par la Compagnie des Eaux, dans ce coin éloigné de toute habitation, coûterait la peau des fesses et Sarah s’était déjà endettée pour rénover la librairie, malgré l’aide de presque toute la Brigade Criminelle de Vannes. Le commissaire disait que, pour la maison, il ne fallait pas se presser. Puisque Sarah et Alban étaient convenablement logés à Vannes, il fallait prendre le temps d’y installer le confort. Alban avait pris un air dubitatif. Marie pensait qu’il ne tenait pas à venir habiter ce trou à la campagne et qu’il ne croyait pas qu’on puisse restaurer une maison aussi délabrée. Mais le commissaire avait dit d’un ton péremptoire : — Tu verras, Alban, quand tu auras des enfants ! Il faut voir grand, je t’assure ! Le confort… Quand il y a tout à faire… Un jeune architecte qui fréquentait les séminaires de Marie à l’Institut* avait gracieusement offert ses services pour le projet de restauration et d’agrandissement. Il était passé voir la maison avec Marie, quelques semaines auparavant. Il était resté des heures sur le chantier à hocher la tête d’un air dubitatif, tâtant les poutres, enlevant quelques pierres descellées. Il s’était ensuite assis sur l’une des chaises les moins branlantes. Il avait posé sur ses genoux son carton à dessin et esquissé une vue cavalière, totalement improbable, des bâtiments tels qu’il les imaginait une fois restaurés. Sur son croquis, les humbles fenêtres à petits carreaux, ainsi que la porte vitrée de la cuisine avaient fait place à d’immenses baies qui mangeaient les murs du sol jusqu’à la couverture. La pente du vieux toit à deux pans avait été modifiée. C’était devenu un toit pointu, où les tuiles brunies venues du Lot étaient remplacées par de fines plaques d’ardoise. Le pot de cheminée avait disparu. La porte de la grange, qui était en chêne, sous une arcade en anse de panier, était remplacée par un hideux panneau coulissant en verre dépoli. Le jeune homme avait ensuite esquissé l’intérieur de la maison. — L’ensemble, disait-il en crayonnant à grands traits, doit s’articuler autour d’une problématique de la lumière, ou, si vous préférez, de l’absence d’enfermement. Le regard doit pouvoir cheminer librement d’un espace à l’autre. Je conseille aussi beaucoup de couleur. Comme vous le savez, la couleur agit sur la perception des volumes… — Vous avez oublié la cheminée ! coupa Marie, qui s’énervait un peu. Et dans la grange, il faut une porte à chaque chambre et à la salle de bains. Je veux de vraies portes, pas des portières en bambou. Mais ça prend de la place. Est-ce qu’il ne faut pas supprimer une des chambres ? Pour faire un couloir… — Cela ne se fait plus, dit le jeune homme. Mais je peux prévoir quelques panneaux coulissants en résine colorée. Quand il était parti, elle était complètement découragée. Elle avait eu l’impression que Sarah et Alban avaient des vues modestes, qu’ils voulaient aménager au mieux les vieux murs sans changer l’aspect général de l’habitation. Pour eux, restaurer la maison, c’était aussi garder le souvenir d’un être cher. Et la grande cheminée, pas question de la supprimer… Finalement, on avait enterré les projets du jeune architecte, et c’est elle qui avait été chargée de dessiner les plans d’aménagement et d’agrandissement de la masure. Elle en était heureuse parce qu’elle n’avait participé aux travaux du magasin que pour peindre les murs. Elle avait eu tant de travail à l’Institut qu’elle n’avait pas pu faire grand-chose d’autre. * — Commissaire ! Où êtes-vous ? Le déjeuner est prêt ! Les mains en porte-voix, Marie hélait son mari sur le pas de la porte. Elle avait préparé des moules à la crème et au curry sur la bouteille de Butagaz qui faisait office de cuisinière, en attendant mieux. Elle s’avança sur le terrain, appela encore son mari, puis aperçut dans le chemin creux une camionnette bleue aux chromes luisants qui approchait. Elle pensa à la Compagnie des Eaux. Ils avaient promis de se déplacer sur le terrain pour évaluer le coût d’une installation de l’eau de la ville. Mais c’étaient les gendarmes de La Roche-Bernard, un homme et une femme. Tous deux étaient jeunes. Lui, pas très grand, avait des cheveux blonds et raides qui dépassaient à peine de sa casquette bleue, des yeux couleur myosotis pâle. Son sourire d’enfant creusait d’un côté une joue lisse. Il sortit de la voiture et dit : — Excusez-nous de vous déranger. On nous a dit que la maison de madame Calvez était à nouveau habitée. Nous voulions vérifier que tout allait bien. Elle sortit après lui de la camionnette, comme si elle ne voulait pas le laisser seul en terre inconnue. Grande, à la fois ronde et mince, droite et voluptueuse, elle portait un uniforme strict à pantalon. Son chapeau en feutre bleu lui donnait une dignité de reine et suggérait un désir de distance ou un goût pour le décorum. Une queue de cheval ondulée, soyeuse et bien coiffée, atténuait la sévérité de sa tenue. Ses yeux, entourés de longs cils foncés, étaient grands et doux, d’une couleur d’automne, noisette peut-être, en tout cas soigneusement assortis à ses beaux cheveux. Des gendarmes en sucre… C’était… étonnant. Marie, fascinée, les pria d’entrer dans la maison, oubliant l’état peu engageant des lieux. La jeune femme lui adressa un sourire timide, entra calmement derrière son collègue. Elle ne prononça que deux ou trois mots, comme si elle n’était là que pour veiller sur lui. Le jeune homme, à la façon des gendarmes, regardait autour de lui et posait des questions. Était-elle une parente des Calvez ? Sa voiture, c’était la petite Citroën ? Et la grosse auto bleue à côté ? … Avait-elle l’intention de rester plusieurs jours ? Et les voisins, les Le Bihan, ceux qui élevaient des moutons, les connaissait-elle ? Quand ils repartirent, auréolés par un rayon de soleil, Marie avait l’impression d’avoir rêvé. En même temps, elle était vaguement inquiète de cette visite. Le jeune homme avait parlé de rôdeurs, conseillé la prudence. Elle se demanda aussi si les voisins les avaient pris pour des squatters, son mari et elle, et ameuté la maréchaussée. Le commissaire, précédé par Mathilde, la petite chienne, finit par arriver. Il était chargé d’un gros fagot de bois mort. Mathilde elle-même portait dans sa gueule une baguette fourchue. Elle marchait d’une allure empesée et solennelle qui fit sourire Marie. La baguette, c’est l’instrument de travail du sourcier. Un objet sacré, en quelque sorte… Après s’être déshabillé et lavé dans un seau d’eau froide en jurant comme un charretier, le commissaire, en tenue d’Adam, entreprit de mettre le couvert sur la table de camping, sous le chêne devant l’entrée. Il alla chercher du vin blanc qui reposait dans un seau d’eau fraîche. Le pain, le fromage et les fruits étaient dans l’antique garde-manger grillagé au fond de la cuisine. Quand le commissaire passa près de Marie, qui goûtait la sauce des moules avec une vieille cuillère en bois, il s’arrêta. Elle tendit le bras, posa sa main libre sur le dos de son mari. — Vous avez bien chaud ! dit-elle en riant. Mais vous devriez vous habiller pour déjeuner. Si quelqu’un arrivait… — Ah oui ? Dites tout de suite que vous ne m’aimez pas dans cette tenue ! — Vous avez la peau douce et tiède, Commissaire ! C’est ça que vous vouliez m’entendre dire ? — Oui. Dites-le encore, dit-il en lui ôtant la cuillère des mains et en la prenant dans ses bras. Elle lui murmura des compliments extravagants. Il la caressa, la déshabilla, la caressa encore. Et puis il ferma le Butagaz, remit le couvercle sur la marmite, l’entraîna dehors vers le petit pré ombragé en contrebas de la grange… * Quand ils dégustèrent les moules, elles étaient tièdes. Ils les trouvèrent délicieuses. Le commissaire pensait qu’une source passait sous les rochers moussus, près du coin aux ajoncs. Tout en épluchant une pêche, il développa une théorie sur l’observation minutieuse des végétaux. — C’est primordial avant de passer à la détection proprement dite, dit-il. — J’ai eu des visites en votre absence, dit Marie, qui était un peu dans les nuages. — Ah oui ? — Un homme qui cherchait des maisons et des terrains à vendre. Il a voulu visiter l’intérieur, mais je ne l’ai pas laissé entrer. — Bien ! dit le commissaire. Qui d’autre ? — Heu… Les gendarmes. J’aurais peut-être dû venir vous chercher, mais je ne savais pas où vous étiez. — Qu’est-ce qu’ils voulaient ? — Je l’ignore. Ils m’ont demandé d’être prudente, à cause des rôdeurs. — Vous leur avez dit que je suis policier ? — Non. — Pourquoi ? — Joseph ! Pour qu’on ne vous embête pas ! C’est votre dernier jour de vacances ! — De toutes façons, les gendarmes savent tout ! Ils sont venus vérifier les racontars des voisins. Ne vous inquiétez pas ! Il s’étira, se leva, débarrassa la table et dit : — Je crois que je vais faire une sieste sous le chêne. Et vous ? — Je vais un peu nettoyer dans la maison. On pourrait dormir à l’intérieur ce soir, qu’en pensez-vous ? Le temps pourrait bien tourner à l’orage… * Il s’agit du vénérable Institut des Sciences Mérovéennes de Vannes, où Marie Lafitte dirige un laboratoire d’informatique destiné aux chercheurs en sciences humaines. Elle y enseigne aussi.
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