IILe lendemain, à 8 heures du matin, Marie se retrouva seule dans la librairie de La Roche-Bernard. Elle s’était levée aussi tôt que le commissaire qui repartait travailler à Vannes parce qu’elle voulait répéter encore in situ certains gestes indispensables à son nouveau rôle de libraire, qui commençait ce matin-là.
Assise derrière le comptoir, Mathilde à ses pieds, elle réfléchissait.
Avait-elle eu raison de proposer de tenir la librairie au pied levé ?
« Tu voulais absolument dépanner Alban, d’accord, mais quel culot, Lafitte, d’offrir ton aide alors que tu ne connais rien à tout ça… »
Alban avait prévu une stagiaire, Florence Binot, pour aider dans le magasin pendant quinze jours. Elle devait se présenter le surlendemain qui était un samedi, jour chargé chez les commerçants. « C’est une jeune fille charmante », avait-il dit, « une étudiante en droit passionnée par les livres et qui a besoin de gagner de l’argent. Elle est de Nivillac. »
« En attendant, il faudra bien que tu te débrouilles toute seule, Lafitte… »
Est-ce qu’elle avait bien en tête la place des livres sur les rayons, est-ce qu’elle saurait faire une commande, conseiller les gens ? « C’est ça, Lafitte, tu voulais jouer à la marchande ! Eh bien, tu vas voir un peu ce que c’est, le public ! Ne te fais pas d’illusions, ce ne sera pas comme dans ton institut où il n’y a que des étudiants, des chercheurs et des profs ! Ce ne sont pas les mêmes gens, ici. Tu ne vas pas savoir comment t’y prendre ! Et rendre la monnaie ! Tu as déjà rendu de la monnaie ? Et les cartes bleues… Tiens, tu vas encore faire un essai avec la machine à cartes bleues ! »
Elle ouvrait un tiroir pour prendre l’appareil quand la clochette de la porte retentit. Sarah avait voulu garder le carillon de la mercerie en souvenir de sa tante. Ce tintement avait pour Marie une tonalité nostalgique, venue du fin fond de l’Auvergne, là où elle passait ses vacances quand elle était enfant. La sonnette de l’épicerie du village où, avec son frère Charles, elle allait acheter des bonbons, avait le même son cristallin. Elle ne pouvait entendre cette petite musique sans que surgisse dans sa conscience le parfum des caramels à la vanille, des rubans de réglisse et des coquelicots pour la gorge.
En même temps faisait irruption l’image de madame Boudon, l’épicière, toute courbée, revêtue d’une superposition de tabliers gris à petites fleurs mauves.
La librairie n’ouvrait qu’à 9 heures, mais Marie avait oublié de tourner du côté « Fermé » la pancarte accrochée à la porte.
Un homme entra.
Trapu, de taille moyenne, habillé d’un costume élégant, il tenait à la main une volumineuse serviette de cuir noir. Il avait des cheveux châtains ondulés, des yeux très bleus, un nez droit, des lèvres généreuses.
— J’ai vu de la lumière… dit-il en souriant.
— Et vous êtes entré ! La librairie n’ouvre qu’à…
— Je sais ! Mais je représente Sheraton, de Londres…
— Ah oui ! dit-elle. Un des plus grands distributeurs de romans anglo-saxons en France… Est-ce que je me trompe ?
— Vous ne vous trompez pas ! J’ai l’exclusivité de cette maison pour le Grand Ouest. Je m’appelle Yvan Le Guénec. Voici ma carte. Je n’ai pas pu vous parler le jour de l’inauguration de votre magasin et j’ai des propositions intéressantes à vous faire.
— Très bien ! dit Marie.
Elle saisit son petit bloc à carreaux et ajouta :
— Je vais noter, mais pour toute commande, c’est madame Calvez, la propriétaire, qui décide. Elle est absente en ce moment.
— Ah !
Il n’avait pas l’air découragé le moins du monde. Il ouvrit sa serviette noire tout en parlant et présenta à Marie les derniers titres d’une collection de romans policiers qui faisait fureur outre-Manche.
— J’ai lu The Dandelion, dit-elle d’un air dubitatif.
— Vous n’avez pas aimé ?
— Eh bien… La plupart des auteurs de cette collection ont, semble-t-il, un penchant pour un mélange d’érudition, de sexe, de violence, de scatologie… Et leur goût pour l’ésotérisme à la mode…
Elle fit une petite grimace. Il rit :
— Vous avez raison, Mademoiselle ! Mademoiselle ou Madame ?
— Oh ! Madame, si vous voulez ! Je m’appelle Marie Lafitte.
— Vous permettez que je vous appelle Marie ?
Elle sourit sans rien répondre. Puis, pendant qu’il farfouillait dans ses documents, elle dit :
— Avec madame Calvez, nous désirons satisfaire tous les publics, c’est vrai, mais pas les snobs. Nous suivons notre instinct, pas forcément la dernière mode parisienne ou londonienne. Nous aimons les histoires bien écrites, construites, documentées, pleines de surprises.
Comme par hasard, il connaissait les auteurs anglo-saxons de romans policiers qu’elle préférait et les aimait lui aussi. Ils bavardèrent un bon moment tout en parcourant la librairie. Au grand étonnement de Marie, il s’attarda un moment dans ce qu’elle appelait le coin fouillis.
Sarah et elle pensaient que beaucoup de gens, quels que soient leur profession ou leurs goûts, adorent farfouiller sans contrainte dans les magasins, histoire de se faire des surprises ou de trouver des cadeaux inédits.
Elles avaient soigneusement organisé le coin en question. Il y avait, bien sûr, des bacs de livres d’occasion et d’ouvrages neufs qui avaient des défauts. À côté, dans les tiroirs ouverts d’une vieille commode peinte par Marie, ornée d’oiseaux et de fleurs, elles avaient disposé quelques articles provenant du fond de l’ancienne mercerie : des ciseaux à couture dorés ornés d’une cigogne, un plateau de dés ouvragés de toutes les tailles, des rouleaux de soie, des bobines de fils multicolores, du coton suisse à crocheter, du fil à broder, des rubans, sans compter des aiguilles à coudre venues de Sheffield, que l’on trouve rarement en France.
À tous ces trésors, Tournebise, un collègue d’Alban féru de rugby, avait ajouté d’office, malgré leurs protestations, une grosse panière pleine de tee-shirts à l’effigie de son club.
Yvan Le Guénec admira la commode et finit par acheter deux mètres de soie blanche, une paire de petits ciseaux dorés et un album de Benjamin Rabier* auquel il manquait la page de garde.
— C’est pour ma mère, dit-il en riant.
Elle finit par lui proposer du café.
— Il y a une cafetière dernier cri dans la petite pièce à côté, dit-elle. Je ne l’ai pas encore essayée. Savez-vous vous servir de ces engins ?
— Vous voulez dire une cafetière qui fait aussi du capuccino ?
— Mais oui ! Du chocolat aussi !
Un moment après, ils étaient en train de déguster des capuccinos tout fumants quand la sonnette tinta encore. Le commissaire entra dans le magasin.
Il s’arrêta net quand il vit que Marie n’était pas seule, puis s’avança vers le comptoir. Il avait l’air contrarié et salua le représentant avec froideur.
— Marie ! dit-il avec brusquerie. Je voudrais vous parler. Seul à seule, ajouta-t-il d’un ton péremptoire.
— J’allais m’en aller, dit Yvan Le Guénec avec un sourire. Au revoir, Marie ! Au revoir, Monsieur !
Il se leva, ramassa sa serviette et se dirigea vers la porte.
— Au revoir, Yvan ! lui dit Marie. Je vous appellerai, pour la commande des Ruth Rendell** et des Barbara Cartland. À mon avis, madame Calvez sera d’accord…
*
— Qu’est-ce que c’est que ce nabot bellâtre ? dit le commissaire dès que la porte fut refermée. Il vend des Barbara Cartland ? ajouta-t-il d’un ton moqueur. Vous commencez bien, je vois ! Vous l’appelez par son prénom ? Vous lui faites du café, en plus ?
— Commissaire ! Qu’est-ce qui vous prend ? Acheter et vendre des livres, c’est mon rôle ! Vous n’allez pas me faire de reproches ! … Voulez-vous du café ? Grâce à lui, je sais me servir de la cafetière de l’escouade ! ***
— Ah… Oui, merci, Marie !
Il la suivit dans l’arrière-boutique, la prit dans ses bras. Murmurant des excuses pour son accès de mauvaise humeur, il souleva ses cheveux, l’embrassa derrière une oreille.
— Vous me chatouillez ! dit-elle en riant.
Elle posa ses lèvres sur la barbe courte et piquante du commissaire. Ils se sourirent.
Pendant qu’elle lui préparait un capuccino, il lui apprit qu’il était allé voir les gendarmes avant de partir pour Vannes.
— Par simple politesse, Marie. Et pour leur expliquer que nous sommes des amis et occupons la maison pendant les vacances. Mais ils m’ont retenu un bon moment, pour me raconter leurs soucis, les pauvres.
— Quels soucis ?
— Vendredi soir, la semaine dernière, ils ont trouvé le cadavre d’une jeune fille dans les bois qui longent le terrain de la tante de Sarah. Il était près du petit lac…
— Seigneur !
— Comme vous dites ! Elle a été étranglée.
— C’est pour ça que les gendarmes sont passés hier matin ?
— Ils patrouillent partout et on leur a dit qu’il y avait du monde à la vieille maison. Mais je voulais vous prévenir. Quand vous serez seule, je préfère que vous ne campiez pas là-bas. Après tout, vous avez tout ce qu’il faut dans le studio au-dessus de la librairie.
— Oui ! Même une salle de bains ! … Dommage ! Il fait tellement beau ! Et je voulais finir de nettoyer le coin cheminée… Mais vous avez raison ! Je vais faire un saut à midi à la maison pour récupérer ma valise.
— C’est seulement pour le cas où je ne rentrerais pas ce soir, mon poussin. J’espère bien revenir !
— Pour chasser les nabots ?
— Exactement !
Quand il partit, Mathilde le suivit avec enthousiasme. Il ouvrit la portière de sa voiture, elle sauta sur la banquette. Marie la laissa aller avec son maître.
*
Après le départ des deux hommes, elle fut contrariée en s’apercevant qu’Yvan Le Guénec avait oublié sa calculette sur le comptoir. Elle soupira. Il allait revenir… Elle mit la calculette dans un tiroir.
Le reste de la matinée fut bien occupée. Un groupe de mères de famille, ayant conduit leurs aînés à l’école et fait leurs courses au marché tout proche, vint visiter la librairie, les bébés dans leurs poussettes, tous cabas débordants.
Notre libraire, qui était décidée à conquérir ce public qu’elle n’attendait pas, les conduisit dans le coin pour enfants, au bout du magasin. On mit les bébés dans le parc qui leur était destiné, les mamans s’assirent, burent du café, papotèrent. Une des dames était anglaise. Elle donnait des leçons d’anglais aux autres jeunes femmes et avait entraîné le groupe dans la librairie.
Après le café, Marie les emmena devant chaque rayon et leur expliqua comment chercher un ouvrage, par thème ou par genre et aussi par auteur.
Quand la sonnette retentit, elle les laissa explorer le magasin et s’avança dans l’entrée.
Le client était un jeune homme à lunettes, aux épaules larges, aux cheveux noirs et raides, enduits de gel. Il avait l’air timide.
— Puis-je vous aider ? demanda-t-elle.
— Heu… Je cherche des livres d’occasion.
Elle le conduisit vers le coin fouillis.
Pendant que le jeune homme examinait les bacs de livres, elle alla accueillir le client suivant, un homme élégant à cheveux gris.
— Je voudrais des livres distrayants pour mes deux enfants qui débutent en anglais, dit-il.
— Si vous voulez bien me suivre là-bas, je vais vous montrer ce que j’ai.
Elle lui désigna du doigt le coin pour enfants.
Les jeunes femmes, qui étaient encore assises là à bavarder tranquillement, se turent. Elles se levèrent brusquement, ramassèrent leur progéniture, habillèrent tout le monde. En un clin d’œil, elles étaient à la porte. Ayant salué leur hôtesse, elles disparurent avec armes et bagages. Marie, qui avait du mal à cacher sa stupéfaction, resta imperturbable.
— Quel âge ont vos enfants, Monsieur ? demanda-t-elle.
— Ma fille a dix ans et mon fils huit ans.
Elle parcourut les rayons avec minutie, se remémorant les histoires qui l’avaient amusée à cet âge. Elle finit par trouver une réédition des Water Babies.****
Elle se tourna vers son client, qui s’était assis dans un fauteuil et fixait le vide. Elle fut frappée par son visage hagard.
— Ma mère, qui était irlandaise, nous lisait ce livre quand nous étions petits, dit-elle. J’adorais ces histoires. Est-ce que ça vous paraît trop enfantin ? … Regardez tranquillement les illustrations… À moins qu’ils ne préfèrent quelque chose de plus moderne…
Le monsieur prit le livre sans rien dire et le feuilleta pendant qu’elle choisissait quelques b****s dessinées en anglais. Le silence régnait dans la librairie. Elle se rappela brusquement le jeune homme à lunettes qui cherchait des livres d’occasion. « Lafitte, tu te laisses distraire ! », se dit-elle. « Et s’il avait mis quelque chose dans sa poche ? Tant que Tournebise n’aura pas installé les caméras de surveillance, tu dois avoir les yeux partout… »
Elle posa quelques b****s dessinées sur la petite table à côté de son client et partit de l’autre côté du magasin.
Le jeune homme à lunettes avait à la main trois livres. Debout devant la commode peinte, il scrutait les tiroirs ouverts.
— Pourquoi vendez-vous des rouleaux de soie ? demanda-t-il.
— Ici, autrefois, c’était une mercerie, dit-elle. Nous vendons le fond de magasin. Les prix sont très raisonnables. Si vous avez un cadeau à faire… Regardez ces petits ciseaux dorés !
— Ma mère a les mêmes, dit-il d’un ton rogue. Ce n’est pas rare !
— Votre mère est certainement une femme raffinée, dit-elle en souriant. Ces ciseaux viennent d’un atelier de Thiers qui est très réputé.
Le visage du jeune homme resta de marbre. Puis il demanda brusquement :
— Vous aimez coudre ?
— Oui, dit-elle.
Elle eut l’impression qu’il haussait mentalement les épaules. Elle sourit encore, pensant qu’il la trouvait vieux jeu.
— Ce qui m’intéresse, c’est la commode, reprit le jeune homme. Est-ce que vous la vendez ?
— Ah non ! Enfin… la propriétaire n’est pas là en ce moment et je ne peux pas la vendre sans son accord.
— C’est dommage ! Le dessin des oiseaux est très fin. Et les couleurs…
— Vous me faites plaisir, c’est moi qui l’ai peinte ! Pour la première fois, le jeune homme regarda Marie en face. Il avait l’air incrédule.
Il dit :
— Vous faites de la peinture sur bois ? … Ça me rappelle… Ah ! Je ne sais plus où j’ai vu des oiseaux comme ça…
— Je me suis inspirée de L’Histoire Naturelle de Buffon.
— Ah !
Il la suivit vers le comptoir, paya ses achats et s’en alla sans lui dire au revoir.
Revenue dans le coin des enfants, elle trouva son client absorbé dans le livre qu’elle lui avait présenté.
Il finit par lever la tête. Il était tout souriant.
— Oh ! Je ne sentais pas le temps passer ! dit-il. Je vais le prendre ! Mes enfants vont adorer ! Et ma femme aussi ! Je vous l’enverrai, elle lit couramment l’anglais. Bien mieux que moi !
En partant, il paraissait détendu. Elle estima qu’elle avait bien travaillé.
* Benjamin Rabier (1864-1939) : auteur d’histoires en images destinées aux enfants, dont les personnages sont des animaux. Certains auteurs le considèrent comme le “La Fontaine de la b***e dessinée”. Un des personnages les plus fameux de ses albums est le canard Gédéon, sans oublier, bien sûr, la très célèbre “Vache qui rit” de la publicité.
** Ruth Rendell : auteur anglais de romans policiers. Au fil des années, elle a reçu de nombreux prix littéraires anglais et américains et a été ennoblie par la reine en reconnaissance de son œuvre. Barbara Cartland : auteur anglais prolifique de romans à l’eau de rose très appréciés par les jeunes filles romantiques.
*** Cafetière ainsi appelée parce qu’elle a été offerte à ma Sarah par la Brigade Criminelle.
**** Ouvrage pour enfants d’un auteur anglais, contemporain de Charles Dickens, Charles Kingsley (1819-1875). Il s’agit de : The Water Babies : a fairy tale for a land baby (Les bébés des eaux : un conte de fée pour un bébé terrien). Édition de 1885, illustrations par Linley Sambourne.