XXIV
XXIVAu moment où Harly posait les dernières b****s de diachylon qui devaient maintenir le vésicatoire bien en place et l’empêcher de descendre ou de remonter, Mautravers entra dans la chambre.
En apercevant Roger le torse nu, il s’arrêta sur le seuil de la porte, tout surpris.
– Êtes-vous malade ? dit-il.
– Une précaution, répondit Harly, posant des b****s de toile par-dessus l’emplâtre.
– Mais alors, s’écria Mautravers, vous ne montez pas Balaclava ?
– À moins que je ne monte avec ça, dit Roger en souriant.
– Je vous en défierais bien, dit Harly.
– Vous auriez dû me prévenir, dit Mautravers d’un ton de mauvaise humeur, j’avais pris Balaclava ; c’est un mauvais tour que vous me jouez là.
– Dites cela au docteur.
Mautravers ne dit rien au docteur, mais en sortant il lui lança un mauvais regard.
– Je crois que M. de Mautravers est un peu fâché contre moi, dit Harly.
À ce soir.
Quand Harly fut parti, Bernard, qui, tout allant et venant, avait entendu ce qui s’était dit, demanda à son maître la permission de sortir pendant une heure.
– Et pourquoi donc ?
– Mais… pour me couvrir ; moi aussi j’avais pris Balaclava.
– J’ai besoin de vous, ne sortez pas, c’est impossible.
Bernard ne répliqua pas, mais une colère indignée se manifesta sur son visage. Comment, il daignait avoir confiance en son maître, ce qui ne se voit pas souvent chez les valets de chambre, il pariait pour lui, il mettait son argent sur son cheval, et voilà maintenant que ce maître impotent, invalide d’une façon ridicule, car enfin on est ridicule, quand on a un vésicatoire, voilà que ce maître ne lui permettait pas de rattraper son pauvre argent ! C’était indigne.
Ç’avait été une grande affaire dans un certain monde que la nouvelle de l’engagement de Balaclava dans le steeple-chase le plus important de l’année. Un cheval de fiacre, est-ce drôle, hein ? – Il fallait être un original comme le duc de Naurouse pour l’engager avec les meilleurs steeple-chasers dans un prix dont les conditions de distance et de poids étaient aussi dures. Probablement il ne partirait pas ; s’il partait, la course serait certainement des plus drôles ; il faudrait voir ça.
Ce mot, répété et colporté, avait amené dans l’enceinte du pesage de Vincennes plus de monde qu’on n’en voyait là ordinairement ; en tout cas un autre monde, particulièrement les amis de Roger, ceux avec qui il avait des relations ou qui le connaissaient : le prince Savine, Poupardin, le prince de Rappel, Sermizelles, Montrévault, enfin madame d’Arvernes et, ce qui provoquait toutes sortes d’observations, M. de Condrieu-Revel lui-même.
– Le comte de Condrieu qui vient voir si son « cher petit-fils » va se casser les reins, dit le prince de Kappel, en imitant le parler hésitant de M. de Condrieu, il faut que j’aille le faire causer, ça peut être drôle.
Et il aborda M. de Condrieu qui, un peu désorienté, fut heureux d’avoir quelqu’un à qui il pût s’accrocher.
– Vous n’avez pas vu mon cher petit-fils ? dit-il, c’est pour lui que je suis venu, oui, pour lui ; je voudrais qu’on le dissuadât de prendre part à ces amusements barbares ; je ne peux pas m’adresser à lui directement à cause de ces malheureux dissentiments qui règnent entre nous, mais il me semble… j’espère qu’un de ses amis pourrait… devrait le prévenir… vous, prince, par exemple.
C’était en se promenant devant les tribunes que M. de Condrieu parlait ainsi ; ils étaient arrivés en face la rivière, il s’arrêta :
– Qu’est-ce donc cela ? dit-il.
– La rivière.
– Est-ce que les chevaux sautent cette rivière ?
– Certainement.
– Mais c’est très large.
– Assez, quatre mètres cinquante centimètres.
– C’est effrayant ; c’est dangereux, n’est-ce pas ?… dangereux ?
– Quelquefois ; mais la banquette, cette butte en terre que vous voyez là-bas, est aussi dangereuse : on peut s’y casser les reins comme à la rivière ; d’ailleurs, tout obstacle est dangereux avec un cheval épuisé.
– Se casser les reins… se casser les reins ; mais c’est abominable cela. Pourquoi ne dites-vous pas à mon petit-fils ce que vous me dites là : moi je lui ferais peur, faites-lui peur, voulez-vous, hein ?
Ce ne serait peut-être pas un bon moyen pour l’arrêter.
– Se casser les reins, c’est affreux, cela. Ah ! mon Dieu ! qui donc pourrait bien l’arrêter ? Il faut l’arrêter.
À ce moment ils furent rejoints par Mautravers.
– Ah ! monsieur le comte, dit celui-ci, vous étiez venu pour voir Roger : il ne montera pas son cheval.
– Comment cela ?
– On lui a mis un vésicatoire sur la poitrine ce matin.
– Ah ! mon Dieu ! s’écria M. de Condrieu.
Ce cri fut si désolé que M. de Condrieu se crut obligé de l’expliquer.
– Malade, dit-il, malade ! Quelle nouvelle… pour moi !
Et il s’écarta un moment.
– De quoi M. de Condrieu est-il désolé, demanda le prince de Kappel, de ce que Roger n’a pas l’occasion de se casser les reins aujourd’hui ou bien de ce qu’il est malade ?
Mais Mautravers ne répondit pas, il s’était tourné du côté des tribunes et il avait aperçu madame d’Arvernes qui, entourée de trois ou quatre jeunes gens, semblait ne pas les écouter et promenait ses yeux droit devant elle, comme si elle regardait le panorama du cours de la Marne se déroulant capricieusement depuis les coteaux de Chelles et de Noisy. Pour qui savait voir il était évident qu’elle ne regardait rien : elle réfléchissait, elle attendait. Il alla à elle pour s’amuser de la figure qu’elle ferait en apprenant la nouvelle. Elle n’en fit aucune et resta impassible ; seulement elle se mit à parler avec volubilité.
– Que dites-vous donc ? s’écria-t-elle tout à coup, voici M. de Naurouse que vous prétendez malade.
En effet c’était bien Roger qui s’avançait, marchant un peu raide, mais souriant cependant en saluant à droite et à gauche.
Mautravers avait couru au-devant de lui.
– Comment, vous ici ?
– Je viens monter Balaclava.
– Mais c’est impossible, vous ne ferez pas cela !
– Pourquoi donc ? Vous me reprochiez ce matin de ne pas le monter, et voilà maintenant que vous ne voulez pas que je le monte ! Il faut être logique, mon cher.
– Mais ce matin…
– Ce matin, dit Roger en riant, vous aviez mis votre argent sur Balaclava, et ce soir, vous étant retourné, vous l’avez mis contre.
Et quittant Mautravers, il monta deux gradins pour rejoindre madame d’Arvernes qui, fâchée de la longueur de cet entretien, lui faisait signe de venir près d’elle. À le voir marcher, il était impossible de deviner sur son visage ou dans son attitude que l’enjambement des gradins lui causait une souffrance.
– Est-ce que M. de Mautravers s’est moqué de nous ? demanda vivement madame d’Arvernes en tendant la main à Roger.
– En quoi donc ?
– Il prétend qu’on vous a posé ce matin un vésicatoire sur la poitrine.
– Mautravers exagère tout ; une mouche tout au plus.
Elle le regarda en l’examinant dans les yeux ; il souriait.
Brusquement elle se pencha pour lui parler à l’oreille :
– Me conseillez-vous de parier pour votre cheval ? demanda-t-elle à voix basse, de façon à n’être pas entendue de ceux qui les entouraient.
À son tour, il la regarda pour voir ce qu’il y avait sous cette question : évidemment c’était le doute et l’inquiétude ; répondre oui c’était calmer cette inquiétude, mais aussi c’était compromettre l’argent qu’elle voulait risquer.
– Non, dit-il.
– Vous voyez bien, murmura-t-elle.
– C’est de mon cheval que je ne suis pas sûr ; il n’a jamais couru sur cet hippodrome.
Il se mit à bavarder en riant pour bien prouver qu’il n’y avait rien de fondé dans les paroles de Mautravers : n’était-il pas évident qu’on ne l’avait jamais vu en meilleure santé ?
Quant à Balaclava, qu’un lad promenait sur la pelouse du pesage, il semblait être en excellent état, au moins autant qu’on en pouvait juger sous les couvertures qui l’enveloppaient. Si on n’avait pas su qu’il avait fait le misérable métier de cheval de fiacre on ne s’en serait jamais douté à le regarder : son allure était fière dans sa promenade circulaire ; ce qu’on voyait de son poil était luisant et velouté ; l’œil avait du feu, mais avec une certaine dureté dans le regard, comme cela se rencontre assez souvent chez les bêtes intelligentes que l’homme a fait souffrir. Avait-il les jambes bonnes, c’était ce que demandaient les parieurs pour ou contre, mais sans pouvoir se fixer à ce sujet, car elles étaient enveloppées de b****s de flanelle, – inquiétantes pour ses partisans, rassurantes pour ses adversaires.
C’était dans la troisième course que Balaclava était engagé et l’on venait de sonner le pesage pour la deuxième.
À son grand désappointement, M. de Condrieu n’avait presque rien vu de la première, qui se passait au loin, sur cet immense hippodrome, avec l’arrivée seulement devant les tribunes ; aussi s’était-il mis en belle place pour voir la deuxième, dans laquelle, lui avait-on dit, les chevaux devaient sauter la rivière et la banquette irlandaise, c’est-à-dire quelques-uns des obstacles qui devaient être franchis dans la troisième, la plus importante, la plus difficile et par conséquent la plus dangereuse de la journée.
Manœuvrant habilement, il avait fini pas accaparer le prince de Kappel et se cramponner à lui de façon à se faire faire expliquer par quelqu’un de compétent et doué d’une excellente vue ce qu’il ne connaissait pas ou ne voyait pas.
Par cela seul que cette course n’était pas très sérieuse, elle avait réuni un grand nombre de concurrents ; le départ donné, ils arrivèrent tous en peloton à la rivière, espacés seulement pour ne pas sauter les uns sur les autres. Six passèrent, deux s’abattirent, lançant au loin leurs jockeys ; un troisième désarçonna son jockey qui, restant engagé par le pied pris dans l’étrier, fut traîné au galop.
– C’est horrible, s’écria M. de Condrieu ; il va être tué, n’est-ce pas ?
Mais ils n’eurent pas le temps d’en dire davantage. Les chevaux lancés à fond de train allaient aborder la banquette irlandaise. Il s’était fait un grand silence dans le public, qui, quelques secondes auparavant, avait poussé une puissante exclamation d’effroi. Toutes les têtes maintenant étaient tournées vers la banquette ; seuls, les sergents de ville et les hommes de service s’occupaient des jockeys qui n’avaient pas pu se relever. Un cheval encore culbuta, et au bout de quelques minutes on vit deux hommes apporter sur leurs bras un jockey inanimé.
– On se tue beaucoup, dit M. de Condrieu d’une voix lamentable.
– Toutes les chutes ne sont pas mortelles, heureusement ; la terre est molle aujourd’hui.
– Enfin on peut se tuer. Je vous en prie, prince, je vous en supplie, empêchez mon petit-fils, mon cher petit-fils de monter son cheval dans l’autre course, car elle est plus dangereuse, n’est-ce pas, plus dangereuse ?
Il se tourna vers Roger ; mais le pauvre petit-fils n’était plus auprès de madame d’Arvernes. Il venait de la quitter pour aller s’habiller, après qu’elle lui avait longuement serré la main. Dans cette étreinte il avait senti qu’elle lui glissait quelque chose dans la main en le regardant avec des yeux passionnés. S’étant éloigné de quelques pas, il avait ouvert la main : ce qu’elle lui avait glissé était une petite médaille de sainteté.
Si Roger avait eu des curieux pour le regarder de loin, il en eut bien plus encore pour le regarder de près, lorsqu’il vint se faire peser : on s’était entassé autour de la balance et, en se dressant sur la pointe des pieds, on tendait le cou pour l’apercevoir et l’examiner : il était calme, froid en apparence, indifférent, mais avec un air de dédain qu’il avait souvent en public. On remarqua, lorsqu’il s’assit sur la balance, qu’une légère grimace avait contracté ses lèvres, mais ce ne fut qu’un éclair.
Les curieux le suivirent pour le voir monter à cheval, ce qu’il fit légèrement sitôt que Balaclava fut bridé et sellé ; puis tout de suite il sortit de l’enceinte du pesage, et l’on ne tarda pas à ne plus voir sur la pelouse sa casaque et sa toque or.
Le champ ne se composait que de trois chevaux : Balaclava, le vieux Satan, au baron Friardel, monté par Cassidy, et Bock, monté par Lamplugh ; mais la course pour cela n’en promettait pas moins d’être pleine d’intérêt. Bock et Satan étaient deux gloires des steeple-chases aussi bien que leurs jockeys. Qu’allait faire le cheval de fiacre contre ces deux adversaires redoutables qui, tant de fois, avaient couru sur cet hippodrome qu’ils connaissaient comme leur piste d’entraînement ? Et le duc de Naurouse, qu’on disait malade, qu’allait-il faire contre deux jockeys qui n’avaient pas de rivaux ? Son cheval était dans un état de préparation parfaite, il est vrai, sans une livre de chair en trop ni en moins, il bénéficiait aussi d’une forte décharge de poids ; mais serait-ce assez pour gagner ?
Tout le monde avait pris place pour bien voir cette course, M. de Condrieu au premier rang, toujours accroché au prince de Kappel, qui avait tout fait, mais inutilement, pour s’en débarrasser. Quant à madame d’Arvernes, au lieu de rester assise nonchalamment et de promener çà et là son regard éteint, elle s’était levée et elle tenait sa lorgnette attachée sur les trois chevaux réunis. Un des jeunes gens qui l’entouraient ayant voulu continuer à l’entretenir, elle lui dit un : – « Ah ! mon cher, laissez-moi tranquille », – si raide et si sec, qu’il s’établit un complet silence autour d’elle.
Le départ avait été donné et les chevaux arrivaient, non plus follement en casse-cou comme dans la course précédente, mais dans un bon train, tenus ferme par des mains habiles ; ils touchaient la rivière ; elle fut franchie avec tant de légèreté, tant de sûreté, tant de justesse, que les applaudissements éclatèrent de toutes parts.
– Pas de chute, murmura M. de Condrieu.
– Vous voyez : Balaclava va très bien ; c’est merveilleux.
Il en fut de la banquette comme il en avait été de la rivière : c’était à croire que, pour ces chevaux, ces obstacles étaient un jeu.
Ils s’éloignèrent et disparurent dans les arbres. Quand on les revit au loin ils étaient tous les trois à la queue leu leu, mais se tenant presque : au centre on apercevait la casaque du duc de Naurouse qui faisait une tache éclatante sur la sombre verdure du bois.
Ils devaient passer deux fois devant les tribunes. On les vit grandir, se rapprocher, arriver toujours dans le même ordre. Mais en franchissant la rivière, Bock, qui tenait la tête, fit une faute, ce qui obligea Balaclava, qui le suivait, à sauter un peu en biais. Jeté en avant le duc de Naurouse parut devoir passer par-dessus la tête de son cheval.
– Tombé ! il est tombé ! s’écria M. de Condrieu.
M. de Condrieu se trompait, Roger s’était redressé et remis en selle ; quand il aborda la banquette il avait repris son aplomb et il était maître de son cheval.
La course se continua sans incident, on revit les trois chevaux arriver en face des tribunes et gravir la côte de Gravelle, Bock en tête, Balaclava en queue. Était-il battu ? C’était là que devait se décider la course. Il s’étendit, tandis que Satan fouettait l’air de sa queue.
La dernière haie fut franchie par les trois chevaux en même temps ; c’était Balaclava qui tenait la corde.
Une clameur s’éleva :
– Balaclava gagne ! Hurrah !
Mais la lutte n’était pas finie, bien que les chevaux, blancs d’écume, fussent épuisés ; on voyait se lever et s’abaisser le bras des jockeys et les cravaches tournoyer furieusement.
Balaclava ! Balaclava ! hurlait la foule.
C’était lui, en effet, qui se détachait du groupe à cent mètres du poteau et arrivait premier, acclamé par le public, qui battait des mains et trépignait.
– Winner ! le cheval de fiacre !
Quand Roger descendit de cheval, on se pressa autour de lui pour lui serrer la main ; mais il ne répondit à personne, et aussitôt qu’il eut fait constater son poids, sans même se déshabiller, s’enveloppant seulement dans un pardessus et une couverture, il se jeta en voiture pour rentrer à Paris grand train.
Le soir, en arrivant, Harly le trouva au lit avec un pouls à 140.
– Que s’est-il donc passé ?
– J’ai fait 6 000 mètres en steeple-chase.
– C’est impossible !
– Non, puisque j’ai gagné ; maintenant, faites de moi ce que vous voudrez. Avec les vingt mille francs que me valent le prix et les paris, me voilà quelques mois de tranquillité ; je pourrai peut-être attendre la fin de mon procès. Mais n’est-il pas honteux qu’un Naurouse en soit réduit à courir comme un jockey pour gagner sa vie ?