XXV

1309 Mots
XXVUne des prescriptions de Harly avait été que son malade ne reçût personne ; à ce sujet les ordres les plus précis avaient été donnés à Bernard qui, quel que fût celui qui se présentât, devait refuser la porte. Cependant, lorsque le lendemain matin après une nuit agitée par la fièvre, Roger ouvrit les yeux, une femme était penchée sur son lit. – Valère ! J’allais t’écrire. – Pourquoi n’es-tu pas revenu hier après la course, je t’attendais. – Parce que j’avais peur de me trouver mal, ce qui, en public, eût été par trop bête. – Alors cette mouche ? – Elle avait 15 centimètres. – Et tu as monté ton cheval ? – Tu as vu. – Et moi qui t’admirais bêtement, sans savoir ; mais c’est héroïque, cela ! Et, reculant un peu pour mieux voir, elle attacha sur lui des yeux enthousiastes en joignant les mains. – Mais pourquoi as-tu commis cette imprudence ? – Parce que j’avais besoin d’une vingtaine de mille francs. – Il fallait me le dire. Il secoua la tête. – Rassure-toi ; je les aurais demandés à mon père. – Ne valait-il pas mieux les gagner ? – Non, puisque te voilà malade ; et cependant j’avoue que tu m’as donné hier la plus violente des émotions que j’aie éprouvées, avec cela un mélange d’angoisse et de fierté tout à fait étrange ; quand, au second saut de la rivière, on a crié : « Il est tombé, » j’aurais étranglé ceux qui avaient dit cela ; je ne voulais pas qu’on admît que tu pouvais tomber, et cependant cette peur me serrait la gorge et faisait danser ma lorgnette dans mes mains tremblantes. Mais quelle joie triomphante quand tu es arrivé ! les jambes m’ont manqué. Elle eût longtemps continué si Bernard n’était pas venu annoncer que le docteur Harly demandait à voir son malade. – Par où puis-je sortir ? demanda-t-elle à Bernard. – M. le docteur est dans le salon, madame la… peut passer par la salle à manger. – C’est bien, tout à l’heure. – Dites à M. Harly que je le prie d’attendre un moment, commanda Roger. Bernard parti, elle prit la main de Roger et la lui baisa passionnément : – J’ai eu bien peu le temps de te voir, dit-elle, et cependant je ne peux pas revenir ce soir ni demain : tes amis vont vouloir te visiter, et quand même tu ne les recevrais pas, il est bien certain qu’ils vont assiéger ta porte, encombrer ton escalier, envahir la loge de ton concierge. Je ne peux donc pas m’exposer à braver leurs regards curieux quand nous nous rencontrerions, ce qui arriverait infailliblement. Que faire ? T’écrire. Oui, je t’écrirai, et toi aussi, de ton côté, tu m’écriras tous les jours pendant tout le temps que tu seras malade ; mais ce n’est pas assez : on parle mal de soi quand on est malade ; et d’ailleurs est-ce qu’on sait. Il me faut donc plus que tes lettres : je vais écrire ce soir au docteur Harly de venir me voir ; il est ton médecin, il sera le mien ; nous parlerons de toi. – Mais… – S’il devine la vérité, qu’importe, tu ne rougis pas de moi, n’est-ce pas ? Moi, je suis fière de toi. L’essentiel était dit ; mais, entre amants, ce n’est pas l’essentiel qui compte, c’est le superflu, la fantaisie ; il fallut que Bernard revînt à nouveau les avertir que le docteur Harly trouvait le temps long. Eux, ils n’avaient point suivi l’aiguille de la pendule. Elle partit, alla jusqu’à la porte, revint au lit, fit deux pas en avant, un en arrière, et il fallut que Bernard se plaçât entre elle et le lit pour qu’elle se décidât. Mais dans la salle à manger elle s’arrêta. – Surtout, soignez-le bien, dit-elle à Bernard. – Que madame la duchesse soit tranquille. – Ah ! dit-elle un peu suffoquée. – Mon Dieu, dit-il avec confusion, je ne suis qu’un maladroit, cela est vrai ; mais c’est l’admiration qui me fait perdre la tête. Enfin Harly put entrer. Malgré ce réveil et cette visite, le pouls n’était pas mauvais ; il y avait une amélioration très sensible, mais Harly n’en dit rien de peur que ce fût un encouragement à des imprudences nouvelles ; au contraire, il formula toute une série de prescriptions sévères. Ce ne fut pas le lendemain que madame d’Arvernes tint sa promesse d’écrire, ce fut le jour même : trois heures après son départ, Roger reçut une lettre d’elle, puis le lendemain soir, et ainsi régulièrement deux fois par jour. Au temps où il n’était pas son amant et où il entendait parler d’elle, on disait qu’elle avait la manie d’écrire à ses amants et que, pour ne pas se mettre en peine d’imagination, elle copiait tout simplement un recueil de lettres qu’elle avait reçues autrefois d’un de ses amants, tué par elle, un poète qu’elle avait aimé pour sa réputation et ses longs cheveux ; mais si Roger avait pu ajouter foi à ces calomnies qui lui avaient paru drôles, il n’avait plus pour elles maintenant qu’un parfait mépris : ces lettres étaient bien de sa chère Valère elle-même. Dans le grand nombre de celles qu’elle écrivit ainsi, une seule prise au hasard suffira pour donner le ton de toutes : « La passion te va bien, mon cher Roger, et certainement tu es né pour l’amour ; personne, j’en suis certaine, ne dirait aussi joliment que toi "je t’aime", on te voit, on te sent tout frémissant. Est-ce que vraiment je te plais autant que cela, cher adoré ? Mais comment t’ai-je inspiré ce tendre sentiment ? En t’aimant ? Voilà qui n’est pas une raison. En sachant t’aimer ? C’est cela, n’est-ce pas ? Alors tu me reconnais donc quelque talent, quelque mérite, toi qui es un connaisseur ? Sais-tu que cela me rend fière. Sais-tu que pour cela je vais t’idolâtrer. Mais alors prends garde à toi, car si décidément tu es bien l’âme de mon âme, le choisi de mon cœur, si tu es celui vers qui allait mon rêve, celui que j’appelais, celui que j’attendais, celui que je voulais, alors je t’entraîne, je te plie à mon gré, je te domine et tu ne m’échappes plus. Tu vois que je suis franche. Toi, es-tu heureux ? Tu sais que je suis nerveuse, exigeante, impérieuse, entière dans mes volontés, absolue dans mes désirs et que la déception me rend méchante. Comment en serait-il autrement ? N’ai-je pas vainement attendu la passion depuis ma jeunesse ? Cela m’a pris vers mes dix-huit ans : un désir sans frein, une vraie maladie. Combien inutilement ai-je interrogé de visages, scruté de cœurs, palpé de mains qui se tendaient vers moi pour voir si un sang chaud battait dans leurs veines. Que m’importait qu’ils fussent beaux ou laids, ces visages ; qu’elles fussent fines ou grosses, ces mains ! Ce n’était pas du brun ou du blond que je prenais souci, du maigre ou du dodu : ce qu’il me fallait, c’était une nature violente, enfiévrée, curieuse, insatiable, une nature pire que la mienne ; splendide ou mauvaise, mais provocante et heurtée, extravagante et raffinée, afin de trouver près d’elle une lutte de folie et d’amour, un bonheur ou des désespoirs à me tuer, des jalousies féroces, des actions de grâces des fâcheries brutales, des retours subits avec de lâches réparations, des regrets désespérés, d’humbles prières, des serments invoquant les choses les plus sacrées ; ce que je voulais, c’était ne plus me reconnaître, sortir de moi, être enlevée dans un autre monde, être bouleversée, ravie, écrasée, pleurer de joie, rire de douleur, souffrir, jouir, m’étourdir, vivre enfin ; ce que je voulais, – cela ne s’écrit pas, – c’était ce que tu me donnes. Tu vois quelles qualités je te reconnais, celles justement qui doivent m’entraîner, car, je te le dis, tu es né pour l’amour. Mais peux-tu te perfectionner ? Peux-tu te continuer ? Oui, n’est-ce pas ! car la jeunesse a ce privilège, et comme il me semble que je te vaux bien, nous avons devant nous de beaux jours. Nous verrons qui de nous deux sera le plus souple et le plus inventif ; qui de nous deux aura le plus d’audace et d’imagination. Je te préviens qu’il y a longtemps que la passion me dévore. Peut-être es-tu quelquefois troublé de ses éclats et de sa fantaisie ; mais non effrayé, n’est-ce pas ? Qui de toi ou de moi sera le maître de l’autre ! En attendant que cette question se décide, et rien ne presse qu’elle soit décidée si même elle l’est jamais, je passe des nuits brûlantes à me rappeler nos entrevues, ton charme irritant et mystérieux, l’ardeur de tes étreintes, la douceur de tes caresses ; je gémis, je soupire, je pleure, je te veux. Voilà comme je t’aime maintenant. Devine comme je t’aimerai. Autrement que cela, mieux que cela, plus que cela. Sera-ce bien ? Sera-ce assez ? Ce sera peut-être trop ? Mais alors ne me le dis pas, afin que je respecte ta vie. »
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