XXVICe qui empêchait madame d’Arvernes de venir voir son amant chez lui tous les jours, ce n’était point la peur de compromettre sa réputation, mais c’était qu’elle ne voulait point s’exposer à se trouver face à face dans l’escalier ou dans le vestibule de Roger avec Mautravers, Savine, le prince de Kappel ou autres gens de son monde, arrivant en visite chez leur ami.
Qu’on dit qu’elle était la maîtresse du duc de Naurouse, que tout le monde le répétât, cela ne la gênait en rien ; elle était au-dessus de ces propos.
Mais qu’elle se rencontrât nez à nez à la porte de Roger avec Mautravers, lui entrant, elle sortant, de cela elle prenait souci et s’inquiétait ; il y avait là un fait matériel, immédiat, qui la blesserait s’il se produisait ; et il pourrait très bien se produire. Elle n’aimait point les surprises : se trouver dans l’embarras l’humiliait ; elle avait horreur des situations fausses ; elle devait donc éviter ce danger.
Au contraire, l’équivoque l’amusait et la provoquait d’autant plus, que, pour une femme intelligente, il est toujours facile de se maintenir dans l’équivoque, à moins d’être prise en flagrant délit. Combien de bonnes raisons n’avait-elle pas pour expliquer avec un ton convaincu, mais aussi avec un sourire railleur, l’intimité qu’on remarquait entre elle et M. le duc de Naurouse. Pour elle, c’était une joie de se lancer dans ces explications ; cela chatouillait son esprit ; et si, en l’écoutant, on laissait paraître une certaine incrédulité, elle était tout à fait heureuse, car tout en affirmant hautement la parfaite innocence de cette intimité, elle tenait essentiellement à ce qu’on n’acceptât point sa parole ; il l’aimait, le jeune duc, il l’aimait passionnément, et elle eût été désolée qu’on ne le sût pas, humiliée qu’on en doutât.
Lorsque au bout d’une quinzaine de jours Roger put sortir et reprendre ses habitudes, elle chercha toutes les occasions pour faire éclater cette passion de telle sorte que tout le monde la vît bien clairement.
Déjà l’intimité à Vauxperreux, la petite table du tête-à-tête au déjeuner, le voisinage de leurs deux appartements, le besoin d’être toujours ensemble et de se chercher l’un l’autre, leurs regards, leur manière de se donner la main et dix et vingt autres signes certains avaient été plus que suffisants pour faire la lumière sur leur liaison ; mais tout naturellement cette lumière n’avait pu frapper que ceux qui avaient été à Vauxperreux, des amis, en tout cas un petit groupe assez restreint, et cela n’était point assez pour elle.
Il lui fallait plus.
Pour sa vanité, pour sa gloire, il fallait que cette passion fût connue de tout Paris.
Elle avait trente ans, le duc en avait vingt-trois et il l’aimait. – Pour une femme qui savait que sa beauté était contestée, n’était-ce pas une affirmation de cette beauté et de sa puissance ?
Et puis, d’autre part, n’était-ce pas une sorte de réhabilitation pour elle, en tout cas un démenti donné à certains propos ? Bien qu’elle n’eût pas connu tous les bruits qu’on faisait courir sur elle, cependant elle n’ignorait pas qu’on avait interprété à son désavantage la brièveté de ses liaisons ; ceux avec qui elle avait rompu avaient parlé, rejetant sur elle, bien entendu, les causes de ces ruptures ; ces indiscrétions avaient été colportées, grossies, envenimées et elles étaient devenues de véritables accusations contre lesquelles la constance de Roger la défendait ; il l’aimait, non depuis quelques jours, mais depuis plusieurs mois, et ce n’était pas un enfant, un ignorant, un déshérité, un timide : il avait eu pour maîtresses les femmes les plus en vue de Paris, celles qui avaient conquis la célébrité par la beauté, l’élégance, l’esprit, le savoir, celles qui possédaient l’art de se faire aimer ; pour elle il les avait quittées, ces maîtresses.
Il fallait que cela fût notoire.
Et elle se chargea de le publier bruyamment.
Autant les femmes mettent ordinairement de prudence, d’habileté, de ruse à cacher leurs amours, autant elle mit de franchise et d’audace à afficher les siennes. Elle ne fit plus un pas sans avoir Roger à ses côtés ; au théâtre, dans le monde elle voulut qu’il l’accompagnât, le faisant inviter partout où elle était invitée elle-même, et cela non pas en prenant d’adroits détours, mais ouvertement, en le demandant franchement.
– Vous aurez le duc de Naurouse ?
– Nous le connaissons peu.
– Cela ne fait rien ; invitez-le, il est charmant.
– Viendrait-il ?
– Je me charge de l’amener.
Et en réalité elle l’amenait, le mot était d’une exactitude parfaite, aussi vrai qu’il l’eût été pour une mère amenant sa fille.
Ne voulant pas lui donner tout haut dans le monde le nom de Roger, elle imagina, en lui parlant ou en l’appelant, de se servir d’un mot italien beaucoup plus tendre que ne l’eût été ce petit nom de Roger : Carino.
Elle n’eut plus que Carino sur les lèvres.
– Où est Carino ?
– C’est Carino qui m’a dit cela.
– Carino va arriver.
– Carino ne veut pas.
Cela devint une sorte de nom, si bien que ceux qui ne savaient pas l’italien pouvaient croire que le duc de Naurouse s’appelait ainsi ; quant à ceux qui savaient que Carino signifie mon chéri, mon mignon, ils trouvaient que madame d’Arvernes en prenait vraiment bien à son aise avec les convenances.
Mais c’est qu’en réalité elle n’avait jamais, depuis qu’elle était mariée, pris souci des convenances, cet Évangile du monde qu’elle s’était toujours amusée à braver : les convenances pour elle c’était ce qui lui convenait, ce qui lui plaisait, et ce qui lui convenait, c’était qu’on sût qu’elle aimait et qu’elle était aimée.
Pourquoi se fût-elle contrainte ?
Pour qui ?
Par respect humain ? Mais le respect humain n’existe que pour les petites bourgeoises à l’esprit timide, à la conscience timorée qui veulent bien se soumettre à ses lois, si vagues d’ailleurs. Est-ce que, dans son monde, à elle, ces lois étaient prises au sérieux ? Combien de femmes, parmi les plus brillantes, devaient leur célébrité et leur gloire à leurs amours ; elles n’eussent été rien si elles n’avaient pas été aimées, aimées au grand jour, publiquement. Les exemples et les noms ne manquaient pas ; il lui plaisait d’être rangée parmi ces amoureuses.
Pour son mari, pour ses enfants ? Son mari ? ah ! vraiment, la naïveté eût été trop forte de se sacrifier à lui. Ses enfants ? mais est-ce que pour donner la vie à des enfants on leur doit sa vie ?
Sa vie c’était d’aimer, c’était d’être aimée.
D’ailleurs il n’y avait pas que son amour-propre qui fût engagé dans cette question, son amour lui-même était en jeu.
Quand il serait bien reconnu que le duc de Naurouse était son amant, quand tout le monde saurait, verrait qu’il l’aimait passionnément, on ne chercherait point à le lui enlever, puisque celles qui pourraient avoir cette fantaisie seraient averties à l’avance de l’inutilité de leurs tentatives.
Bien qu’elle affichât la prétention de n’être point jalouse et qu’à chaque instant elle affirmât à Roger qu’elle ne savait point ce que c’était que ce sentiment de la jalousie, qui était une injure à l’amour, en réalité, elle vivait dans une inquiétude continuelle depuis qu’il était son amant.
Elle le trouvait beau, charmant, spirituel, élégant, plein de distinction et de noblesse, en un mot le plus parfait des amants, et elle était convaincue que bien des femmes, sinon toutes les femmes, devaient le regarder des mêmes yeux qu’elle le voyait elle-même ; il était en vue, il portait un grand nom, il avait eu des aventures et des amours qui avaient fait tapage dans le monde, combien de raisons pour qu’on le voulût, pour qu’on cherchât à appeler son attention, pour qu’on courût après lui.
À cette pensée, c’était plus que de la jalousie qui s’emparait d’elle, c’était de la fureur : ne plus l’avoir tout entier, quand déjà elle ne l’avait pas assez ! le partager !
Elle voulait pouvoir le défendre, se défendre elle-même.
Et cela ne serait réellement possible que si elle était en état d’intervenir franchement, et si une lutte se présentait se jeter bravement dans la mêlée.
Ce n’était pas en cachant ses amours, ce n’était pas en gardant le respect des convenances qu’elle pouvait prendre ce rôle. Sans doute il y a des femmes qui savent manœuvrer au milieu des dangers en rasant les murs et agir utilement sans jamais se découvrir ; lorsqu’il s’agissait de choses qui ne la touchaient point au cœur elle pouvait se ranger parmi ces femmes, mais aussitôt que sa passion était en jeu elle devenait une passionnée, et si le danger ne l’effrayait pas, au moins la troublait-il au point de lui faire perdre toute prudence et toute mesure : plus de détours, plus de ménagements ; c’était en face qu’elle abordait ce danger, à découvert, sans précaution, sans autre souci que celui de la victoire.
Elle se connaissait à cet égard et un fait qui s’était passé peu de temps après que Roger, rétabli, avait commencé à reprendre ses habitudes mondaines, lui avait montré jusqu’où elle pouvait se laisser entraîner quand, sous le coup de la passion, elle était l’esclave de son sang et de ses nerfs.
Au nombre de ses invitées à Vauxperreux elle avait eu la marquise de Lucillière, et alors il avait été convenu qu’à l’automne elle irait passer quelques jours dans la terre de la marquise à Chalençon : bien entendu, le duc de Naurouse devait être de la fête.
Le premier jour, madame d’Arvernes avait été enchantée de cette réunion ; mais bien vite elle s’était inquiétée, trouvant que madame de Lucillière déployait trop de coquetterie pour plaire à Roger, qui, lui, de son côté, ne repoussait point, comme elle l’aurait voulu, les attentions dont il était l’objet.
Selon la règle qu’elle s’était imposée, elle n’avait pas montré son inquiétude, ni dit un mot de jalousie à Roger ; mais avec son amie madame de Lucillière, qui menaçait de devenir sa rivale, elle n’avait pas pu se contenir.
Après le dîner on avait été à pied à une fête de village, à une petite distance du château, et madame de Lucillière, qui avait pris le bras de Roger, avait redoublé de coquetterie, tandis que madame d’Arvernes ne pouvait se débarrasser de M. de Lucillière. On devait revenir à pied aussi par un chemin à travers bois ; la nuit était sombre, sans lune, éclairée seulement par quelques étoiles ; cela inquiétait madame d’Arvernes. Vingt fois ! exaspérée, elle avait voulu rompre le tête-à-tête de Roger et de madame de Lucillière, mais sans y parvenir : peu à peu une colère furieuse l’avait envahie, et eux, ils continuaient à rire. Enfin, au moment où l’on allait se mettre en route pour le retour, elle parvint à se débarrasser de M. de Lucillière et aussitôt, allant à la marquise et à Roger :
– Chère amie, dit-elle, j’ai un mot à vous dire.
Roger s’éloigna de quelques pas tandis que madame d’Arvernes et madame de Lucillière restaient en tête à tête.
– Je croyais, dit madame d’Arvernes, parlant les dents serrées, que vous saviez voir ; mais puisqu’il n’en est rien, je vous préviens que M. le duc de Naurouse m’aime, qu’il est mon amant, et que je saurai le garder pour moi.
Puis tout de suite, revenant vivement à Roger, elle lui prit le bras, et ne le quitta plus : il ne traverserait pas le bois avec madame de Lucillière.