XXVII

1394 Mots
XXVIILe système adopté par madame d’Arvernes pouvait être bon pour elle ; mais, par contre, il était déplorable pour son mari. Qu’un commerçant, qu’un bourgeois soit trompé par sa femme ou l’on se moque de lui ou bien on le plaint ; mais ses affaires n’en vont pas plus mal, quelquefois même elles n’en vont que mieux. Mais quand ce mari trompé, au lieu d’être un simple bourgeois, un inconnu, est un homme en vue, placé dans une haute position, un personnage dans l’État, un des conseillers du souverain, un ministre qui reçoit à sa table les représentants de toutes les puissances du monde, on ne s’arrête plus à la moquerie ou à la pitié, et c’est lui enfin de compte qui porte la responsabilité de la conduite de sa femme. Tant qu’on avait seulement parlé plus ou moins librement des fantaisies de madame d’Arvernes, cela n’avait pas pris un caractère bien grave ; ce qu’on disait d’elle, on le disait de bien d’autres, et puis le doute était possible : on racontait, on croyait, mais enfin on ne voyait pas, les preuves manquaient ; il n’y avait pas scandale ; les propos du monde ne reposaient pas sur des faits certains. Mais du jour où elle avait affiché son amour pour le duc de Naurouse la situation avait changé. Alors on avait vu ; les preuves s’étaient ajoutées aux preuves ; ce qu’on avait raconté avait reposé sur des faits certains. Elle avait voulu que tout Paris fût témoin de ses amours et tout Paris s’était amusé de ce scandale ou, tout au moins, s’en était occupé, ceux-ci pour le déplorer, ceux-là pour l’applaudir. – C’est une honte ! – Mais non, c’est audacieux. – Et la morale ? – C’est drôle. – Et le mari ? Si le duc d’Arvernes n’avait point en réalité autant d’ennemis qu’il se l’imaginait dans ses jours de faiblesse et de découragement, il en avait cependant un certain nombre, et de puissants, acharnés à sa perte. Il y a d’honnêtes gens qui se figurent qu’un ministère forme, – selon une phrase consacrée, – un tout homogène, et que c’est un corps de collaborateurs, une réunion d’amis qui n’ont qu’une même pensée et qu’un même but, qui vivent pleinement d’accord, sans se jalouser, sans se contrarier, prêts à défendre tous ensemble le premier d’entre eux qui est attaqué. Si cela se voit quelquefois, ce n’était point le cas pour le ministère dont M. d’Arvernes faisait partie ; les différents membres qui le composaient ne formaient point une réunion d’amis et, loin que l’accord régnât entre eux, c’était, au contraire, la jalousie, l’envie, et si l’un d’entre eux était attaqué, au lieu d’être prêts à le défendre, ils étaient prêts à l’accabler et à l’achever. Pour échapper aux coups de ces bons confrères, il fallait être bien nul, bien incapable et dans une position tout à fait secondaire, sans chance d’en sortir jamais. Ami du maître, son compagnon dans les mauvais jours, ayant vingt fois risqué sa vie, sa liberté, son honneur pour lui, M. d’Arvernes se trouvait plus que tout autre en butte à cette jalousie et à cette envie. On ne pouvait pas lui pardonner sa fidélité et son dévouement qui lui avaient acquis une influence et une autorité qui le rendaient presque inattaquable. Encore moins pouvait-on lui pardonner les récompenses dont cette fidélité et ce dévouement avaient été payés : la fidélité, le dévouement, belle affaire vraiment, beau mérite ; il avait profité d’une bonne occasion, voilà tout, fallait-il pour cela en faire un sénateur, un ministre, un duc ? À ce prix qui ne serait pas fidèle et dévoué ? Ce titre de duc lui avait fait des ennemis implacables de ceux qui, comme lui, l’avaient obtenu, aussi bien que de ceux qui l’avaient manqué et qui s’imaginaient l’avoir mérité mieux que lui. Pourquoi lui et non pas eux ? Morny, cela s’expliquait : Persigny, il n’y avait trop rien à dire ; mais lui ? Quels services extraordinaires avait-il donc rendus, sinon au prince, au moins à l’État ? On savait que dans toutes les circonstances difficiles ou délicates, il avait l’habitude d’adresser de longs mémoires à son maître pour peser sur les déterminations ou les choix de celui-ci et justement ces notes confidentielles, dans lesquelles il s’exprimait sur les choses et sur les hommes avec la liberté de langage d’un ami de vingt ans et d’un conseiller de la première heure, lui avaient valu la haine de tous ceux qui, à tort ou à raison, s’imaginaient qu’il les avait desservis ou combattus. Pour toutes ces raisons et pour bien d’autres encore : la violence du caractère, la liberté du langage, la confiance en soi, l’orgueil du parvenu, l’humeur chagrine d’un esprit aigri et inquiet, M. d’Arvernes était donc en état d’hostilité sinon déclarée, au moins latente, avec un grand nombre de ses collègues, et de plus il s’était fait un peu partout de puissants adversaires en situation de lui porter des coups formidables, les uns, pour le seul plaisir de la vengeance ; les autres, dans l’espérance de l’abattre et de se mettre à sa place. Aussi, depuis qu’il était au pouvoir, avait-il passé sa vie à lutter et à défendre sa position menacée de tant de côtés et par tant d’ennemis. Jusqu’à ce jour, si habiles, si redoutables qu’eussent été les attaques qu’on lui avait livrées, elles n’avaient cependant pas réussi ; elles l’avaient secoué, ébranlé, elles ne l’avaient pas abattu, et même il ne paraissait pas qu’elles l’eussent jamais mis en sérieux danger. Mais quand la liaison entre madame d’Arvernes et le duc de Naurouse était devenue publique, la situation avait changé et empiré d’une façon grave : par la femme, le mari était devenu vulnérable, et il avait offert un point faible, où l’on pouvait frapper à coup sûr. Dans le monde officiel, on n’avait plus parlé que de la duchesse d’Arvernes et du duc de Naurouse, et l’on avait fait un tapage autour d’eux comme si leurs amours étaient quelque chose d’extraordinaire pour l’étrangeté et le scandale ; il semblait que ce fût la première fois qu’on voyait une femme tromper son mari. Mais si l’on parlait de la duchesse, on parlait plus encore peut-être du duc d’Arvernes pour le plaindre et surtout pour discuter la situation que cela lui créait. – Pourquoi ne se débarrasse-t-il pas du duc de Naurouse ? – Comment ? – En le tuant. – En flagrant délit, d’un coup de pistolet ? Ou bien dans un duel ? Voyez-vous un ministre des affaires étrangères, un des plus hauts personnages de l’État passant aux assises, ou bien allant sur le pré se couper la gorge avec un petit jeune homme. – Il peut au moins se séparer d’avec sa femme, soit à l’amiable en la renvoyant, soit en justice. – Il le pourrait s’il n’était rien, mais voyez-vous un ministre des affaires étrangères plaidant en séparation de corps ; voyez-vous les réceptions à l’hôtel du ministère sans une femme pour les présider. Il est bien certain que le pauvre homme ne peut rien s’il ne commence pas par donner sa démission, ce qui le rend libre d’agir selon les lois de l’honneur et sans écouter les prudents conseils de l’intérêt. – Peut-être lui fera-t-on comprendre qu’il devrait la donner. Comme il n’est pas facile, si habile, si souple qu’on soit, d’aller dire à un homme : « Votre femme vous trompe, et votre honneur exige que vous rompiez avec elle », on se servit, pour faire faire cette commission délicate à M. d’Arvernes, des journaux étrangers. Ce moyen avait un double avantage : d’abord on agissait auprès du duc lui-même et cela sans se mettre en avant, sans danger pour soi, c’était un perfectionnement de la lettre anonyme ; puis, d’autre part on agissait en même temps sur ceux qui pouvaient avoir une influence décisive dans la question de la démission, soit pour la proposer, soit même pour l’exiger. Un jour M. d’Arvernes lut dans la correspondance d’un journal étranger une vague allusion à la liaison de sa femme avec le duc de Naurouse ; le lendemain, dans un autre, l’allusion fut rendue plus transparente ; le surlendemain, dans un troisième, l’histoire de cette liaison fut racontée avec des faits vrais et connus de tous à l’appui ; si les noms n’étaient pas imprimés, les détails étaient précisés de telle sorte qu’il était impossible à ceux qui étaient au courant des choses parisiennes de ne pas trouver ces noms tout de suite. M. d’Arvernes savait trop bien comment se faisaient ces correspondances pour ne pas voir d’où venait le coup, quels étaient ceux de ses collègues qui l’avaient préparé et quel but on se proposait d’atteindre. D’ailleurs on avait pris soin de l’avertir en lui demandant amicalement s’il ne désirait pas qu’on empêchât la distribution de ces journaux en France. Menacé dans sa position et se voyant perdu, Louvois n’avait pas hésité à lancer Louis XIV dans la guerre du Palatinat sans autre but que de montrer qu’on avait besoin de lui et se rendre indispensable. Que ne pouvait-il, comme Louvois, embrouiller les affaires de l’Europe et jeter la France dans quelque aventure si périlleuse, si difficile, qu’on ne pût point se passer de lui. Mais, avant que cela fût possible, si toutefois cela l’était jamais, il y avait une urgence extrême à agir de façon à ce que les propos du monde tombassent, faute d’aliment, et à ce que le scandale qu’on exploitait si perfidement contre lui cessât. Peut-être était-ce un simple caprice qui avait formé cette liaison. Peut-être n’était-elle pas ce qu’on disait. Peut-être pourrait-on la rompre.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER