XXVIIIUn matin que Roger était en train de s’habiller, il vit Mautravers entrer dans son cabinet de toilette.
Comme ils avaient passé ensemble la soirée de la veille, il fut assez surpris de cette visite matinale, et puis Mautravers avait une figure grave et réfléchie qui n’annonçait rien de bon.
– Que se passe-t-il donc ? demanda Roger.
– Vous lisez peu les journaux, n’est-ce pas ? dit Mautravers, interrogeant au lieu de répondre.
– Très peu.
– Et pas du tout les journaux étrangers, je pense ?
– Je n’en ai jamais ouvert un. Mais pourquoi toutes ces questions ?
– Parce qu’on m’a parlé hier, après que je vous ai eu quitté, d’un journal allemand, le Messager du Danube, qui contient une correspondance parisienne que vous devez lire.
– Que m’importe ; les journaux m’ont déjà tué. Que voulez-vous qu’ils me fassent de plus ?
– Ils peuvent vous ridiculiser, vous déshonorer.
Mautravers tira de sa poche un journal soigneusement plié ; puis, après l’avoir ouvert, du doigt il montra une des colonnes du feuilleton.
Mais Roger n’eût pas plutôt jeté les yeux sur le passage qui lui était désigné qu’il repoussa le journal.
– Je ne sais même pas lire les caractères allemands, dit-il, donnez-moi ce journal, je me le ferai traduire, puisque vous prétendez que je dois le lire.
– Je serais vous, je remercierais celui qui m’aurait signalé cet article ; c’est en me mettant à votre place que j’ai eu la pensée de vous l’apporter, me proposant de vous le traduire si vous le désirez.
Et Mautravers commença aussitôt la traduction de cet article qui était une chronique sur le grand monde parisien : « Il faut reconnaître que les Français sont vraiment pleins d’inventions et d’originalité pour tout ce qui touche aux choses de l’amour. Chez nous, comme chez toutes les nations civilisées, c’est le souverain seul qui confère les titres de noblesse ; chez les Français il y a deux souverains : S.M. Napoléon III et S.M. l’Amour, qui, tous les deux, peuvent anoblir ceux de leurs sujets qui ont rendu de grands services à l’État ou qui ont accompli des actions d’éclat. C’est ainsi que S.M. l’Amour vient de récompenser les services exceptionnels d’un jeune gentleman en le créant duc : le duc Carino. »
L’article continuait sur ce ton en s’étendant longuement sur les services exceptionnels du duc Carino. Cela n’était ni fin, ni délicat, ni léger, ni spirituel, ni drôle, ni amusant ; mais la précision des détails remplaçait l’esprit.
– Voulez-vous me donner ce journal ? demanda Roger quand Mautravers se tut.
L’ayant pris, il chercha la signature ; mais l’article n’était pas signé.
– Celui qui a écrit cet article est prudent, dit-il en rejetant le journal avec colère, mais on doit connaître les correspondants des journaux étrangers qui habitent Paris et je trouverai bien.
– Que lui voulez-vous donc ?
– Le guérir de l’envie de s’occuper de moi, et une fois pour toutes arrêter par son exemple les autres journalistes qui pourraient vouloir l’imiter.
– Il est bien certain que rien n’est plus s*t que de vouloir, quand même, donner des conseils à qui ne vous en demande pas ; cependant, l’amitié qui nous lie m’oblige à vous dire, mon cher Roger, – moi qui vois les choses à un autre point de vue que vous, – qu’avoir un duel pour cet article, c’est crier sur les toits que vous êtes l’amant de madame d’Arvernes.
– Je ne suis pas de votre avis. Si j’étais, comme vous dites, l’amant de madame d’Arvernes, j’aurais peut-être la prudence d’éviter ce duel afin de ne pas la compromettre ; mais, c’est justement parce que je ne suis pas son amant que je n’ai pas à m’occuper de savoir si je la compromets ou ne la compromets pas ; je me battrai donc, moi, pour moi seul, et je pense que cela sera compris pour ceux qui prendront la peine de réfléchir.
– Elle n’est pas votre maîtresse, vous le dites et je vous crois ; je suis même très heureux de vous croire ; je vous expliquerai tout à l’heure pourquoi ; mais le monde, qui ne croit que ce qu’il voit, est convaincu qu’elle est votre maîtresse, et il le sera bien plus encore après votre duel.
– Il aura tort.
– Mon cher, quand on a été l’ami des amants d’une femme, je ne dis pas de tous, mais de quelques-uns, on la connaît bien, et c’est là mon cas ; c’est pour cela, je vous l’ai dit tout à l’heure, que j’étais heureux d’apprendre qu’elle n’était pas votre maîtresse. Qu’on ait madame d’Arvernes une fois, comme tout le monde, c’est bon ; mais qu’on soit son amant, qu’on l’aime, c’est là un malheur que je ne souhaiterais pas à mon ennemi.
– Si je ne suis pas l’amant de madame d’Arvernes, dit Roger, les dents serrées, je suis son ami, et cela me blesse de vous entendre parler ainsi. Restons-en là, je vous prie.
Mautravers continua, cependant, montrant une persistance qui pouvait donner à croire qu’il avait un intérêt réel à parler :
– Il y a six ans, dit-il, vous étiez trop jeune pour savoir ce qui se passait dans le monde parisien ; mais madame d’Arvernes était déjà d’âge à jouer un rôle, et elle en jouait un très actif, je vous assure, que j’ai suivi dans certains de ses détails les plus curieux, par cette raison que le hasard m’avait fait l’ami de deux de ses amants : le marquis de Luzenac que vous connaissez, et le poète Dauzat. Luzenac avait alors vingt-trois ans, votre âge justement, et Dauzat était plus âgé : c’était un homme de talent. Tous deux m’avaient pris pour confident, et comme je les écoutais d’une oreille attentive, ainsi qu’il convient à un confident, ils me contaient tous les deux leurs amours avec madame d’Arvernes, sans se douter qu’ils étaient rivaux et du double rôle que je remplissais. Cela était fort drôle, je vous assure, et c’est ce qui m’a rendu un peu sceptique à l’égard des femmes ; mais où cela devint tout à fait drôle, ce fut quand ils me montrèrent leurs lettres : Dauzat, celles qu’il écrivait à sa maîtresse, car lorsqu’on est poète on met sa vanité littéraire jusque dans ses lettres d’amour ; Luzenac, celles qu’il recevait de sa maîtresse. Elles étaient fort belles, ces lettres ardentes, passionnées, un peu extravagantes, en un mot littéraires. Si je les qualifie ainsi sans distinction, c’est qu’en réalité elles n’étaient pas doubles : la lettre que Dauzat écrivait, madame d’Arvernes la copiait et l’envoyait à Luzenac. Si original que cela soit, il y a plus fort encore : un jour Luzenac me montra les lettres qu’il écrivait et Dauzat celles qu’il recevait ; c’étaient les mêmes, Madame d’Arvernes copiait celles de Luzenac comme elle copiait celles de Dauzat ; c’étaient eux qui s’écrivaient ; et ce qu’il y avait de prodigieux c’était qu’ils étaient dans l’admiration l’un de l’autre : Dauzat était enthousiaste de la naïveté et de la jeunesse de Luzenac et celui-ci l’était de la passion de Dauzat. J’aurais dû me taire. Je n’eus pas cette sagesse. Je parlai. Cela fit un tapage de tous les diables que Luzenac, quand vous le verrez, peut vous raconter, car, pour Dauzat il est mort, tué par madame d’Arvernes avec qui il n’eut pas la force de rompre. Voilà quelle maîtresse est madame d’Arvernes. Aussi je soutiens qu’elle a eu un intérêt sérieux à vous faire passer pour son amant car c’est, vous le voyez, une femme qui sait tirer parti de tout et de tous en n’ayant d’autre loi que son profit. Aussi, dans ces conditions, j’y regarderais à deux fois avant de me jeter dans un duel pour elle.
Roger s’était habillé rapidement, allant de çà de là à pas saccadés, comme s’il n’écoutait pas ce récit.
– Merci, dit-il, et au revoir ; je suis obligé de vous quitter.
– Je vous en prie, mon cher Roger, ne faites rien à la légère.