XXIX

1053 Mots
XXIXPour le moment, ce qui pressait, c’était l’affaire du Messager du Danube, c’était de trouver le correspondant parisien de ce journal et de lui donner une leçon telle qu’aucun de ses collègues n’eût la pensée de continuer la plaisanterie du duc Carino. Mais où trouver ce correspondant qui ne signait pas ? Sans doute on devait le connaître au ministère des affaires étrangères. Par malheur, c’était justement le seul endroit de Paris où Roger ne pouvait pas aller demander des renseignements. Alors où le chercher ? Peut-être était-il connu ailleurs qu’au ministère, et dans les journaux de Paris savait-on qui il était ? Comme Roger n’avait pas de relations dans les journaux parisiens, l’idée lui vint de s’adresser à Crozat, et tout de suite il prit une voiture pour se faire conduire rue Ganneron. Crozat était chez lui, et, au coup frappé à sa porte, ce fut sa bonne voix sonore et franche qui répondit d’entrer. – Ah ! mon cher élève, s’écria-t-il, en reconnaissant Roger, quelle bonne fortune vous amène ? – Un service à vous demander. – Que n’en avez-vous un à me demander tous les jours, cela me vaudrait le plaisir de vous voir plus souvent ; mais prenez donc la peine de vous asseoir. Crozat avança gracieusement la chaise dépaillée que Roger avait déjà vue la première fois qu’il était venu rue Ganneron ; rien n’était changé dans le logement de Crozat, où l’argent gagné n’avait pas apporté le moindre bien-être : la table avait toujours les reins cassés, et le lit était toujours attaché avec des ficelles. – Vous connaissez des journalistes ? demanda Roger. – Assurément ; j’en connais même un avec qui j’ai des relations suivies, au moins pour le moment ; c’est à propos du Comte et la Marquise que ces relations se sont établies, car j’ai le plaisir de vous annoncer que ma comédie est enfin reçue et qu’elle doit être prochainement représentée ; seulement on m’a adjoint un collaborateur. Bien entendu, ce collaborateur ne collabore pas ; mais il fait les démarches nécessaires : il s’occupera des répétitions et il touchera les deux tiers de nos droits. Je l’ai accepté un peu parce que cette collaboration ne me gêne en rien, car tout le monde reconnaîtra ma griffe, et aussi parce que je ne pouvais pas faire autrement ; c’est justement ce collaborateur qui est journaliste. À quoi peut-il être bon ? Roger expliqua ce qu’il désirait. – Rien n’est plus facile, dit Crozat, je vais le voir à deux heures au théâtre, et aussitôt que j’aurai le renseignement que vous désirez je vous le porterai. – Je vous attendrai à partir de trois heures. À trois heures et demie Crozat arriva rue Auber. – J’ai votre renseignement, dit-il, le correspondant du Messager du Danube se nomme Frédéric Metzler ; on le trouve tous les soirs dans un café qui fait le coin de la rue Notre-Dame-des-Victoires et de la rue Brongniart, c’est là qu’il écrit sa correspondance à la lueur non du gaz, comme tout le monde, mais de deux chandelles ; il paraît que la chandelle l’inspire. Cela jette un jour sur le personnage, n’est-ce pas ? – Quel homme est-ce ? – Il paraît qu’il connaît son affaire et ne manque pas de talent. – Ce n’est pas cela que je veux dire. Est-il jeune, est-il vieux ? – Je n’en sais rien ; vous ne m’aviez pas dit de m’en informer. Le soir, à onze heures, Roger entrait dans le café que Crozat lui avait désigné ; il n’eut pas besoin de demander qui était M. Frédéric Metzler : dans une petite salle latérale un homme penché sur une table de marbre écrivait à la lueur de deux chandelles ; autour de lui, sur sa table, étaient entassés des journaux, une chope à moitié pleine était à portée de sa main. En le voyant, Roger éprouva un mouvement de contrariété : c’était un bonhomme à cheveux blancs, âgé de près de soixante-dix ans, à l’air simple et paterne. Cependant il alla à lui. – Monsieur Frédéric Metzler, dit-il en posant ses deux mains sur la table. Le bonhomme releva son nez chaussé de lunettes. – C’est moi, monsieur. Roger se pencha en avant. – Je suis le duc Carino. – Eh bien, monsieur le duc, dit Frédéric Metzler avec bonhomie, donnez-vous la peine de vous asseoir et dites-moi ce qui me vaut l’honneur de votre visite. Puis-je vous offrir un verre de bière ? Roger crispa ses deux mains. – Vous êtes le correspondant parisien du Messager du Danube ? – J’ai cet honneur depuis de longues années. Roger tira de sa poche le numéro que Mautravers lui avait apporté : – Alors cet article est de vous ? dit-il en montrant le feuilleton. Frédéric Metzler regarda le journal avec soin : – Non, monsieur le duc. – Alors de qui est-il ! – Je n’en sais rien. – Eh, monsieur ! s’écria Roger en élevant la voix si haut que tout le monde tourna les yeux de son côté, car son attitude était bien évidemment celle de la provocation et l’on était curieux de suivre la scène que ce jeune homme semblait vouloir faire à ce vieillard et jusqu’où elle allait être poussée. – Monsieur le duc, dit le vieux journaliste sans se troubler, j’ai répondu à votre question que cet article n’était pas de moi ; maintenant je vous en donne ma parole d’honneur, et j’ajoute sur l’honneur aussi que je ne sais pas de qui il est. Je suis correspondant du Messager du Danube, je n’en suis pas le rédacteur en chef. – Eh bien, monsieur, ce sera à votre rédacteur en chef de me dire ce que vous ne savez pas. – Parfaitement : M. Karl Heinz, Schulerstrasse, tous les matins vers onze heures, c’est le meilleur moment pour le voir. Et le bonhomme salua avec un sourire narquois. Roger ne s’était pas attendu à ce que sa démarche auprès du correspondant du Messager du Danube se terminerait ainsi : cependant il ne sortit pas trop désappointé : qu’eut-il pu faire avec ce vieux bonhomme, si celui-ci avait été l’auteur de l’article ? Il en serait quitte pour un voyage à Vienne, voilà tout ; là il saurait bien trouver quelqu’un pour lui répondre autrement que par l’offre d’un verre de bière. Ne voulant pas voir madame d’Arvernes, il lui écrivit pour dire qu’il était obligé de partir à l’improviste pour Varages, d’où il reviendrait aussitôt que possible, et le soir à huit heures, il monta en wagon à la gare de l’Est. C’était le jeudi. Le samedi matin, à six heures et demie, il était à Vienne. À onze heures, il trouvait M. Karl Heinz dans les bureaux de la Schulerstrasse, qui est à Vienne, pour les journaux, ce qu’est la rue Coq-Héron et la rue du Croissant à Paris. À trois heures de l’après-midi, il logeait une balle dans l’épaule d’un des rédacteurs du Messager du Danube qui avait accepté la responsabilité de l’article sur le duc Carino. À sept heures du soir, il remontait en wagon et le lundi, à six heures du matin, il se couchait dans son lit, où il restait vingt-quatre heures, ne s’éveillant que pour déjeuner et dîner.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER