Côte du Nord
1942– Ils sont avec moi et voilà nos papiers, dit le docteur avec une fermeté affable.
– Guten Abend, Herr Doktor, dit l’Allemand. Qui sont-ils ?
– Les petits-enfants de Mme de Tréharec et leur professeur, dit le docteur.
L’Allemand claqua des talons en prenant leurs papiers. À l’aide de sa lampe il s’appliqua à les étudier avec attention.
– Ausweis ?
Le Frère s’empressa de fouiller ses poches.
– Je croyais vous l’avoir donné, dit-il au docteur qui se mit à fouiller les siennes.
– Je ne crois pas que je l’aie, dit le docteur. Revérifiez vos poches, je suis sûr qu’il n’est pas loin.
– C’est à cause de tous les problèmes au départ, balbutia le Frère qui ne cachait plus sa panique.
Anne lui lança un regard d’horreur. Il voulait les faire arrêter !
– Hans, je ne savais pas que vous seriez de service ce soir, dit le docteur à l’Allemand.
Le soldat fit un sourire qui étonna Anne. Sans l’uniforme et le casque, il aurait presque eu l’air normal.
– Non, che ne pensais pas non plus. Le sergent avait l’indigestion, dit-il avec un clin d’œil.
Le docteur éclata de rire. Anne était de plus en plus étonnée. Était-il possible que son sauveur, son héros, soit un collaborateur ? Sa relation avec l’Allemand était trop chaleureuse, suspecte.
– Faites attention à ce que vous dites ! dit le docteur en riant.
– Che suis bon, dit le soldat. Il est dans le lit et mon collègue ne parle pas le français.
L’autre Allemand lui dit quelque chose.
– Fous afez les papiers pour les paquaches ? demanda-t-il au docteur.
Les fichus « paquaches » ! se dit Anne.
– J’ai retrouvé l’Ausweis, s’écria le Frère en agitant un bout de papier froissé qu’il tendit à l’Allemand.
– Et voici les papiers pour la cargaison, dit le docteur. Comme d’habitude j’amène les paquets de tout le monde et quelques médicaments et équipements pour moi.
Le jeune Allemand regarda les papiers puis fit signe à son collègue que tout était en ordre. Le déchargement commença sous le regard d’aigle du boche qui ne parlait pas français.
Lorsque ce fut le tour de la malle d’être déchargée, Anne se sentit rongée par une angoisse aiguë. Quand les deux marins qui portaient les bagages eurent du mal à la soulever pour la sortir du bateau, le gentil Allemand se précipita pour les aider. Ni James, ni le Frère, ni elle n’osèrent se regarder. C’était comme si le temps s’était arrêté.
Ils réussirent enfin à l’extirper de la vedette.
– Je vais vous aider à la mettre dans le coffre de ma voiture, dit le docteur qui partit en avant ouvrir l’arrière d’une vieille automobile garée au bout du quai. Je vais les emmener chez leur grand-mère. Venez les enfants, et vous Frère ! ajouta-t-il. Entrez vite dans la voiture et amenez vos valises.
N’osant croire qu’ils pouvaient respirer librement, les deux adolescents et le Frère marchèrent rapidement à la suite du docteur. Quand un des marins trébucha et faillit lâcher la malle, le Frère abandonna sa valise et se précipita pour l’aider.
– Danke schön, s’exclama l’Allemand jovialement.
La malle placée dans le coffre et les passagers installés dans la berline, le docteur dit au revoir au soldat.
Quand il démarra le moteur et que la voiture s’éloigna lentement en cahotant sur les pavés, Anne eut le courage de regarder par la lunette arrière. Les marins étaient retournés aider le capitaine, et les Allemands avaient repris leur vigile.
Qu’il soit collabo ou pas, le docteur les avait vraiment sortis de l’ornière. Il n’y avait maintenant plus qu’à attendre d’être arrivés chez Granny, en espérant que le passager de la malle ne ferait pas un bruit… et serait encore en vie. Ne pas penser à ça !
Elle se retourna vers l’avant de la voiture pour éviter d’avoir mal au cœur. Le Frère était assis à côté d’elle. Il s’essuyait le front et le visage avec son mouchoir. Malgré le froid il était trempé de sueur.
Devant, James était assis à côté du docteur.
– Merci tellement de nous emmener ! dit l’adolescent. Je ne sais pas ce que nous aurions fait sans vous. Je croyais que le vieux Georges serait à nous attendre.
– J’avais dit à votre grand-mère que si vous étiez sur le bateau de ce soir, je vous ramènerais. Le vieux Georges vous a attendu sous la pluie tous les soirs ces trois derniers jours.
– Le pauvre, dit James.
– Au contraire, dit le docteur, il était ravi, vous savez comme il vous aime.
Anne se représenta le vieux serviteur de sa grand-mère les attendant sous la pluie. Il était déjà très âgé la dernière fois qu’elle l’avait vu. Il devait être maintenant aussi vieux qu’une momie !
– Maintenant que je vous ai expliqué l’absence du vieux Georges, dit le docteur, alors qu’ils allaient quitter le bourg, c’est à vous de m’expliquer quelque chose.
Il tourna à gauche au bout de la rue principale et prit la route du manoir.
– Qu’y a-t-il dans votre malle ?