Île Verte : mars 1942

1022 Mots
Île Verte mars 1942Un silence lourd était tombé sur la voiture. – La malle ? demanda le Frère d’une voix enrouée. Anne le regarda. Il était évident qu’il réfléchissait à toute vitesse pour savoir que dire. Une nausée l’envahit. – Arrêtez la voiture, cria-t-elle. – Quoi ? dit le Frère interloqué. Le docteur freina brutalement. Anne ouvrit la portière et se précipita vers le talus en bord de route. Les spasmes de son estomac, maltraité par le voyage et les émotions, la plièrent en deux. Elle vomit sans avoir rien à vomir. Le ventre douloureux et la bouche amère. Elle revint en titubant vers la voiture, reprit sa place et claqua la portière. La voiture redémarra. Personne ne parlait. – Il ne faudrait pas que ces malaises qui vous sauvent de situations difficiles deviennent une habitude, dit le docteur. Anne ne voyait pas son visage mais il y avait de l’ironie dans sa voix. – … Ou je commencerais à m’inquiéter en tant que médecin. Le Frère Jean eut un petit rire gêné. Anne lui jeta un regard aussi tueur que sa faiblesse lui permettait. Mais il ne remarqua rien. Il ne remarquait jamais rien ! – Elle était bien lourde cette malle… Trois hommes robustes avaient du mal à la porter. – Elle était pleine de livres, dit Anne. – Ça doit faire vraiment beaucoup de livres, dit le docteur. – Tout ce qu’il faut pour nous instruire, rétorqua l’adolescente. Fière de sa présence d’esprit et de son aplomb, Anne se détendit un peu sur son siège. Avoir vomi leur avait fait gagner un peu de temps et surtout cela l’avait soulagée. Le Frère Jean la regardait, lui sembla-t-il, un peu de travers. Quant à James, il ne dit rien et ne se retourna pas. – En parlant d’instruction, dit le docteur, Frère Jean, pardonnez-moi de vous poser la question alors que vous venez à peine d’arriver, mais accepteriez-vous de prendre Marwen comme élève ? – Marwen ? dit James. – Oui, elle vient de rentrer, dit le docteur. – Je ne savais pas qu’elle était partie, dit James. – Nous l’avions envoyée chez les sœurs à Rennes pour son éducation, mais elle est trop fragile… Je… enfin nous préférons l’avoir à la maison. – Marwen ? dit Anne. – La fille du Dr Goulaouenn, dit James d’une voix rapide. – Celle dont tu n’arrêtais pas de parler ? Le docteur se tourna vers James. Anne devina un petit sourire surpris sur ses lèvres. – D’elle et de Gaël, mes deux amis ici… corrigea James. Anne sentit qu’elle avait atteint son frère et ça ne lui déplut pas. Elle l’aimait mais ne pouvait jamais résister à la tentation de s’attaquer à son apparence calme et raisonnable. Tout le monde l’appréciait et l’admirait. Elle avait constamment le désir de le faire descendre de son piédestal. Personne, même lui, ne méritait un tel respect. Elle le connaissait trop bien. Elle ne voyait que trop ses défauts. Alors, son cher frère était intéressé par la fille du médecin. Comme c’était drôle. Il l’avait souvent mentionnée à Paris, mais elle n’y avait jamais pensé jusqu’ici. Le savoir c’est le pouvoir, se dit-elle, un sourire moqueur aux lèvres. – Ce sera un plaisir, dit le Frère Jean. Marwen est une enfant délicieuse. – Plus une jeune-fille qu’une enfant maintenant, dit le docteur. Elle va avoir quinze ans cet été. Sa mère ne la voit pas grandir. Suivre vos cours lui fera le plus grand bien. Elle ne prendra pas de retard et en plus ça la sortira de la maison. Voyant combien tout le monde parlait de cette Marwen, Anne ressentit envers elle une antipathie immédiate. Une autre pour le piédestal ! se dit-elle. Ce que les gens parfaits pouvaient être rasoir ! Elle songea alors à Claire, son amie de cœur. Elle était douce mais avait du caractère. Et puis elles se connaissaient depuis toujours. Claire était comme sa sœur. Elle lui manquait déjà tellement. Elle n’avait même pas eu le temps de lui faire ses adieux, leur départ avait été si précipité. Comme s’il avait suivi le fil de ses pensées, le docteur demanda : – Qu’est-ce qui a fait que vos parents vous envoient ici ? J’espère que ma question n’est pas indiscrète. – Pas du tout, dit James. Je ne sais pas si vous avez entendu qu’il y a eu des bombardements dans la région parisienne… Les usines Renault à Boulogne-Billancourt. – Des centaines de morts et de blessés, ajouta le Frère Jean. Les parents des enfants ont pris la décision très vite. Des rumeurs courent que ce n’est que le début d’une vague d’attaques intensives par la RAF1. Les enfants seront plus en sécurité ici chez leur grand-mère. – Sans doute, dit le docteur. Nous avons eu les mêmes pensées à propos de Marwen à Rennes… – C’est sûr que sur l’île, lança Anne, les boches ne sont pas un grand problème si on collabore avec eux… Un silence gêné emplit la berline. – Tous les Allemands ne sont pas des monstres, dit le docteur. Et puis on doit vivre les uns à côté des autres. – Ce n’est pas une raison pour leur faire des grâces. – Anne ! gronda le Frère. Quel est ce ton agressif ? – Je ne suis pas du tout agressive, rétorqua l’adolescente, je dis juste ce que je pense. – Tu ferais mieux de garder tes pensées pour toi, dit James. Comment peux-tu être si désagréable, quand on arrive sains et saufs et à bon port après un tel voyage ? – Votre frère a raison, dit le docteur, il est plus prudent de garder ce genre de pensées pour soi. Anne ricana. Le Frère, choqué, s’insurgea. – Anne de Tréharec, dit-il, vous êtes d’une impolitesse qui ne nous fait pas honneur. Vos chers parents, s’ils vous voyaient, seraient déçus et attristés. Après tout ce que le docteur a fait pour nous. Anne haussa les épaules dans l’ombre. Si le Frère Jean était naïf avec tout le monde, des boches aux collaborateurs, elle, par contre, n’était pas dupe. – Cher docteur, continua le Frère, je tiens à vous remercier de tout cœur. Sans être mélodramatique, vous nous avez tout simplement sauvé la vie. – Oui, dit James, je ne sais ce qu’on aurait fait sans vous. – Ne me remerciez pas, dit le docteur. C’est la moindre des choses entre amis. Mais pourquoi croyez-vous que vous risquiez votre vie ? Un retard désagréable et des tracasseries de paperasserie certes… – Nous ne vous avons pas dit toute la vérité, dit le Frère. Anne lui lança un regard qui se voulait assassin, mais la voiture était plongée dans l’obscurité, et le Frère de toute façon se moquait bien de son opinion. – C’était donc bien la malle, dit le docteur. 1 La Royal Air Force, l’armée de l’air britannique.
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