Île Verte
2012Le déjeuner s’éternisait. Décidément, pensa Arnaud, être à la table des adultes n’était vraiment pas un progrès. La conversation l’assommait tellement qu’il ne pouvait plus réprimer ses bâillements. Après un AHHHH particulièrement peu discret, sa mère se tourna vers lui avec un regard inquisiteur.
– Qu’est-ce que tu fais donc la nuit au lieu de dormir ? dit-elle.
Deux de ses amies se mirent à glousser en sourdine.
– Poppy, ne demande jamais ça à un adolescent ! roucoula l’une d’elle. C’est la période des hormones en folie, la sève du jeune arbre qui monte…
Arnaud sentit que ses bâillements pourraient très vite se changer en nausée. Les regards insistants de cette assemblée de femmes sur le retour lui donnèrent envie de s’enfuir en courant.
– Oh, le pauvre chéri, dit alors l’une d’elle, regardez il rougit !
Arnaud se sentit en effet prendre feu au niveau du visage et se haït de porter ainsi ses émotions sur sa figure.
La femme qui s’apitoyait sur lui se pencha par-dessus la table, avança vers lui une main alourdie de bagues et lui caressa la joue. Il eut un tel mouvement de recul qu’il faillit en tomber. Sa chaise partit valdinguer contre le mur, et il se retrouva debout devant son public, les jambes et les bras écartés pour garder son équilibre.
– Oh, mon chéri ! dit la femme. Ne crains rien je ne vais pas te manger !
– Alors là ça reste à prouver, lança une autre, et elles éclatèrent toutes d’un fou-rire hystérique.
Arnaud, ne sachant comment dissimuler son embarras, alla chercher sa chaise et prit son temps pour la replacer devant la table.
– Bon, les filles ça suffit ! dit sa mère, venant enfin à son secours. Il est trop jeune pour se défendre. Ne vous moquez pas de lui.
– Mais nous ne nous moquons pas du tout de lui, darling ! dit celle qui lui avait touché la joue. Et il n’est pas du tout trop jeune. Il est parfait…
– Je peux sortir de table ? demanda Arnaud d’une voix qui le replongea brièvement dans les affres de la mue. Le désir panique qu’il avait de disparaître lui avait affecté le gosier !
– Vas-y, dit sa mère.
Il lâcha le dossier de la chaise auquel il s’était amarré comme un naufragé à une bouée de sauvetage et s’enfuit le plus vite possible, poursuivi par les gloussements des femmes de la maison.
Il entendit sa mère leur dire quelque chose à son sujet mais ne s’attarda pas à écouter ce qu’elle racontait. Comment allait-il se débarrasser de la corvée des repas avec ces « madames folles-dingues » ?
Il monta quatre à quatre les marches de l’escalier vers son grenier, ferma la porte plus soigneusement qu’à l’habitude et s’installa à sa place préférée sous le vasistas. Il attira vers lui le cahier qu’il avait caché sous une pile de vieux journaux. Il l’ouvrit au hasard et commença à lire. Un courant d’air secoua la vitre au-dessus de lui et le fit éternuer. Machinalement, tout en continuant sa lecture, sa main gauche alla chercher un mouchoir dans la poche de son pantalon. Le choc qu’il ressentit le fit bondir. Il lâcha le cahier et en hâte sortit sa main de sa poche. En soufflant sur ses doigts douloureux, il se souvint qu’il avait enfoui l’objet bizarre découvert près de l’étang dans son mouchoir.
Une fois qu’il se fut un peu remis, il se leva et, la main enveloppée d’un chiffon, alla chercher l’objet dans sa poche. Délicatement il s’en saisit et, à genoux sur le parquet, le déposa devant lui.
Au milieu des plis du mouchoir, on aurait dit un humble galet poussiéreux de forme conique. D’où venait cette énergie qui le transperçait à chaque fois qu’il le touchait ? Arnaud fronçait les sourcils dans son effort de comprendre, de faire entrer cette étrange expérience dans les cadres bien nets de son esprit rationaliste. Il devait y avoir une substance naturelle qui émettait de l’électricité, comme le granite émettait des radiations. Que n’aurait-il donné pour avoir accès à Google ! Comment les générations précédentes s’étaient-elles débrouillées sans Internet ? Il connaissait la réponse, son père ne manquait pas une occasion pour le lui répéter : les livres !
« Tout ce que tu cherches est dans les livres, disait-il, et ce sont des experts autrement plus crédibles que ton Wikipédia qui ont écrit ces livres. »
Peut-être bien, mais pour consulter des livres il faut aller dans une librairie ou dans une bibliothèque, alors qu’Internet est présent en permanence. Sauf évidemment sur cette f****e île où on n’a qu’une réception de merde…
Y avait-il une bibliothèque sur l’île ? Il lui semblait que oui. Oui ! son père lui en avait parlé car il y passait ses vacances quand il était enfant (ce qui avait paru à Arnaud le comble du « ringardisme »). Il irait au village cet après-midi et se renseignerait à la mairie.
Il remit l’objet mystérieux dans son mouchoir et le dissimula sous son oreiller, puis il prit sa sacoche en toile et sortit en claquant la porte de sa soupente.