Île Verte
mars 1942Anne sentit une bouffée chaude lui monter à la tête.
– Taisez-vous ! cria-t-elle. Mais taisez-vous !
Les trois autres occupants de la voiture se tournèrent vers elle. Dans l’obscurité ses traits ne leur révélèrent rien.
– Tu es devenue folle ou quoi ? demanda James interloqué.
– L’adolescence ! marmonna le Frère. Je blâme l’adolescence.
– Anne, dit le Dr Goulaouenn, qu’est-ce qui vous fait si peur ?
Cette voix calme lui fit l’effet d’un soufflet. Elle avala sa salive et respira profondément avant de répondre. Sa mère lui recommandait de tourner sa langue dans sa bouche une dizaine de fois avant de parler quand elle se sentait prise de colère.
– Je n’ai pas peur, articula-t-elle, et je ne suis pas folle. Quant à être une adolescente, là je plaide coupable !
– Ne soyez pas insolente, Anne, dit le Frère. Nous sommes ici entre amis.
Mais le sommes-nous vraiment ? criait la voix dans la tête d’Anne. Elle tourna sa langue trois fois dans sa bouche.
– Mais sommes-nous vraiment entre amis ? dit-elle, se demandant si elle avait réellement prononcé ces mots à haute voix.
– Je ne vois pas à quoi tu fais allusion, dit James, mais en tout cas tu nous empoisonnes tous. Arrête de tourner autour du pot et dis-nous ce que tu penses !
Anne hésita un moment. Être honnête dans ce cas précis allait peut-être rendre leur situation encore plus précaire. Elle maudissait le manque de subtilité de James et du Frère Jean. Pourquoi n’avait-elle pas eu une sœur au lieu d’un stupide frère !
– Je veux juste dire qu’il faut faire attention… Que les murs ont des oreilles et tout ça…
– Quel mur ? demanda James. Quant aux oreilles, dans cette voiture elles sont toutes sûres.
– Ça m’étonnerait bien que les Allemands aient caché des micros dans la voiture du docteur, dit le Frère. Je ne crois pas qu’ils aient le temps ou le désir d’espionner un simple médecin de campagne. Pardonnez-moi, docteur ! Je ne voulais pas vous offenser…
– Vous ne m’avez pas du tout offensé, cher Frère, et je suis totalement d’accord avec vous. Mais je crois que ce que James et vous refusez de comprendre, parce que vous me connaissez bien, c’est qu’Anne, elle, ne me connaît pas du tout. Les oreilles dont elle craint l’indiscrétion ou pire sont les miennes.
Anne l’aurait embrassé tant elle était reconnaissante que quelqu’un enfin la comprenne. Mais hélas, il se trouvait que ce n’était pas du tout la personne dont elle souhaitait la compréhension.
– Anne, je vous assure… commença le Frère.
– Comment peux-tu, après tout ce qu’on t’a raconté sur le docteur ? dit James.
Et sur Marwen, compléta Anne dans sa tête. Oui, elle en avait entendu parler encore et encore. Des saints, le père et la fille. Et cela ne les lui avait pas rendus particulièrement sympathiques.
Mais là, malgré et peut-être bien à cause du charme indéniable du docteur, Anne se sentait en alerte. Elle ne pouvait pas être subtile, donc elle décida de se lancer et de dire ce qu’elle pensait.
– Docteur, merci de votre aide, commença-t-elle, se félicitant de son tact. Mais… votre attitude avec les Allemands ? Ils vous ont tout passé sur le continent, et pareil ici à l’arrivée. Alors…
– Alors tu te demandes si je ne suis pas un collaborateur ?
Anne sentit une fois de plus une vague intempestive de reconnaissance et d’affection lui envahir le cœur. Elle se fit violence et hocha la tête, puis, se souvenant que personne ne pouvait la voir, elle fit un très sobre :
– Oui.
Le silence retomba sur la voiture.
– Je crois qu’il va me falloir expliquer ce que la vie sur l’île est devenue depuis que vous êtes partis et que l’Occupation a commencé, dit le Dr Goulaouenn.