Île Verte
2012Il y avait deux façons d’aller du manoir au bourg qui était le centre urbain de l’île (ou « rurbain » comme disait son père). L’une était par la route et l’autre par les falaises. Le trajet par la route était plus court, mais le chemin accidenté qui bordait la mer était de loin l’itinéraire préféré d’Arnaud. Surtout depuis qu’il avait lu le carnet de Marwen. Non pas qu’elle l’ait emprunté souvent puisque toutes ses sorties la dirigeaient vers l’impénétrable forêt de l’île, mais au cœur de ce décor sauvage et dans les souffles mêlés du vent et de la mer, Arnaud avait le sentiment d’être plus proche d’elle.
Était-ce possible de tomber amoureux de quelqu’un qu’on n’avait jamais vu, de quelqu’un qui ne vivait pas dans la même époque que soi-même ? La notion d’amour lui avait paru jusqu’ici ringarde. Une couverture sentimentale jetée sur les hormones des garçons et des filles de son âge. Mais là, on ne pouvait pas mettre ce sentiment qui lui remplissait la tête sur le dos des hormones. Il ne l’avait jamais vue et ne la verrait sans doute jamais. Et si jamais il la voyait, elle serait super, super vieille… Cette pensée lui coupa le souffle. Il s’arrêta un instant sur le chemin pierreux.
La vue devant lui était somptueuse. Une immensité d’eau grise moirée de noir et de vert selon les caprices des rayons du soleil qui jouait l’effarouché derrière le rideau des nuages. Marwen lui échapperait à jamais. Cette certitude lui serra le cœur et la lui rendit encore plus chère. Existait-elle toujours ? Qu’était-elle devenue ? Qui pourrait le renseigner ? Jusque-là les vieux ronchons de l’île ne l’avaient pas intéressé. Une vague de panique lui serra soudain le cœur. Il eut peur qu’elle soit devenue une vieille îlienne édentée et acariâtre… Il passa sa main sur son front, étira son cou et roula ses épaules pour se détendre, comme il avait appris à le faire au judo.
Non, si elle vivait toujours, ce qui était sans doute improbable avec la guerre et le nombre d’années passées depuis, elle devait être une vieille dame belle et distinguée. Fripée, mais naturellement et joliment. Pas une de ces vieilles carpes, toutes tirées, grillées par le soleil et saucissonnées dans des vêtements trop jeunes pour elles, qui hantaient, la bouche en avant, les rues de Neuilly dès que brillait le soleil.
Elle serait charmante. Et si courageuse… Que lui était-il arrivé ? Elle, l’Élue malgré elle… Son histoire était de loin la plus fascinante qu’il ait jamais lue. Et elle s’était réellement passée ! Harry Potter et son monde de sorciers pouvaient bien aller se rhabiller ! Lui, Arnaud de Tréharec, quinze ans en 2012, avait tenu entre ses mains ce que le cœur de cette enfant extraordinaire avait confié en toute confiance à son journal intime en 1940. Il avait senti le pouls de cet être extraordinaire battre à l’unisson du sien. Il avait voyagé dans le temps, par l’âme et par le cœur. Il voulait désormais tout savoir sur elle et sur le monde qui avait été le sien.
Sans s’en rendre compte, il s’était mis à courir sur le sentier des douaniers pour arriver plus vite au bourg, mû par l’espoir féroce d’y découvrir une source de renseignements dont il avait une soif sans égale.
***
Presque d’emblée, la soif d’Arnaud fut hélas déçue. D’abord il dut attendre que deux heures aient sonné à l’horloge de l’église toute proche pour que la petite mairie de l’île soit ouverte.
Les nuages s’étaient enfuis et un soleil sans masque éclaboussait la place devant la maison de granite couverte de fleurs qui servait de mairie. Perdu dans ses pensées, Arnaud ne remarqua pas qu’un groupe de garçons du cru étaient arrivés sur la petite esplanade. Les pétarades de leurs mobylettes lui firent lever les yeux et il s’aperçut que cinq ou six paires d’yeux le dévisageaient. Il allait leur sourire lorsqu’il lut dans leurs regards une hostilité non déguisée.
L’un d’entre eux fit un pas vers lui et, la bouche fendue en un rictus méchant, allait visiblement lui lancer une insulte, quand Arnaud fut sauvé par la secrétaire de mairie qui lui ouvrit la porte sur un hall frais et sombre dans lequel le garçon s’engouffra.
– C’est beau de voir un jeune si enthousiaste de visiter le siège administratif de notre belle île ! dit-elle en lui laissant passage.
– Je ne savais pas que j’étais sur Belle-Île, rétorqua Arnaud.
Au regard surpris de la jeune femme, il comprit que sa plaisanterie était tombée à plat.
– Nous ne sommes pas ici sur Belle-Île, dit-elle. Je disais juste que notre île est belle. En quoi puis-je vous aider ?
Elle n’était pas vieille du tout mais portait une robe comme les femmes en avaient dans les années cinquante ou soixante. Même ses cheveux étaient coiffés dans un style suranné. Elle avait un gilet vert pâle drapé sur les épaules et portait des lunettes qui ne faisaient rien pour l’arranger. Elle passa devant lui et lui fit signe de la suivre. Ses talons claquèrent plaisamment sur le parquet. Elle entra dans une pièce dont la porte était ouverte et alla s’asseoir derrière un bureau encombré de dossiers.
La pièce était meublée à l’ancienne et plutôt coquette, avec des bouquets de fleurs un peu partout et des voilages aux fenêtres. Des rais de lumière empoussiérée rappelaient que la maison et ses meubles ne dataient pas d’hier et une légère odeur de cire mêlée au parfum des fleurs chatouillait agréablement les narines d’Arnaud. Il avait l’impression d’être remonté dans le temps, mais hélas ce n’était pas à la bonne période.
– Alors, dit-elle, en observant ses ongles peints en rouge vif. Qu’est-ce que je peux faire pour vous aider ?
– Je voudrais savoir où est la bibliothèque.
– Ici.
Arnaud fit des yeux le tour de la pièce.
– Où ?
La jeune femme éclata d’un rire taquin qui la rajeunit.
– Pas dans la pièce, idiot !
Arnaud avait rougi.
– Oh excusez-moi ! dit-elle. J’ai un frère qui doit être dans vos âges et…
– Non, c’est moi qui suis idiot en effet ! Je ne sais pas où j’avais la tête !
– Dans la pièce, dit-elle d’un ton moqueur, contrairement à la bibliothèque !
Arnaud rougit à nouveau et détourna la tête. La jeune femme se mordit la lèvre.
– Moi et ma grande gueule ! Je suis vraiment désolée !
Elle fit un geste vers Arnaud que celui-ci ne vit pas.
– La bibliothèque, reprit-elle d’un ton conciliant, est dans le même bâtiment que la mairie, mais de l’autre côté, là où il y avait l’école, la première école.
– Merci, dit Arnaud en se dirigeant vers la porte.
– Non ! Attendez, elle n’est pas ouverte aujourd’hui.
Arnaud s’arrêta pile et se retourna.
– Je suis la secrétaire de mairie et la bibliothécaire, expliqua-t-elle. D’habitude je l’aurais ouverte pour vous, mais l’été on a plus de travail en mairie à cause des touristes. Je partage mon temps comme je le peux.
Arnaud hocha la tête. Il était étonnamment déçu.
– Nous sommes ouverts demain, si ça vous intéresse, de deux à trois heures. On n’a plus beaucoup de visiteurs à la bibliothèque, à part des personnes âgées, mais vous êtes le deuxième jeune cette année.
– Bon, dit Arnaud morose, alors à demain.
– Ciao ! lança-t-elle avant de se replonger dans la contemplation de ses ongles rouge sang.
Arnaud sortit en maugréant au fond de lui-même contre les fonctionnaires payés à ne rien faire. Quand il sortit, la lourde porte de la mairie claqua derrière lui et la luminosité de l’après-midi lui fit cligner les yeux.
Une odeur sucrée de protection solaire lui fit lever le nez alors qu’un groupe de jeunes touristes passait devant lui en bavardant. Sac de plage et serviettes sur l’épaule, ils allaient se baigner. Arnaud les regarda disparaître au détour de la place sans envie, au contraire. Il n’aurait eu aucune envie d’aller nager ainsi avec un groupe de copains parisiens. Il n’avait qu’un désir c’était de rentrer chez lui pour reprendre le journal de Marwen, le relire et y trouver des indices qui lui donneraient peut-être une idée plus claire sur ce qu’il devrait rechercher à la bibliothèque le lendemain.