Île Verte
mars 1942La voiture du Dr Goulaouenn avançait dans les ténèbres ouatées de la nuit brumeuse. Ses phares peints en bleu, conformément aux consignes de sécurité de la défense passive, n’éclairaient qu’à peine la route. L’intérieur de la berline était plongé dans l’obscurité. Les trois passagers écoutaient attentivement ce que le docteur leur expliquait.
– Quand ils sont arrivés, nous n’étions pas du tout préparés, si jamais on peut être préparé pour une occupation. Au début, ils sont arrivés en nombre par la mer. Leurs motocyclettes et leurs voitures avaient envahi l’île. Ils ont changé les panneaux de signalisation, ils ont collé partout des affiches nous expliquant les nouvelles règles et l’obéissance qui leur était due.
– La collaboration, dit Anne.
– Chut ! dit James en se tournant vers elle.
Elle ressentit un mouvement de révolte contre lui mais se tut.
– En effet, dit le docteur. Ils mettaient en avant les consignes de collaboration données par Vichy. Certains se sont rebellés, ils ont vite appris à leurs dépens que l’on ne peut pas disparaître sur une île. Ils ont été déportés sur le continent, certains ont été fusillés, d’autres ont été envoyés dans des camps en Allemagne. La situation est devenue plus sombre encore quand les Allemands se sont mis à menacer les proches des rebelles.
– Ça n’explique pas qu’on soit lâche ! dit Anne.
– La lâcheté et le courage sont plus relatifs qu’ils ne l’étaient avant, commença le Frère Jean.
– Ça ne justifie pas la collaboration avec les boches, rétorqua-t-elle. Nous sommes en guerre, il n’y a que deux sortes de personnes : ceux qui se battent contre l’envahisseur et ceux qui collaborent.
– Anne, vous êtes bien jeune pour juger, dit le Frère Jean.
– Je sais ce que je pense et je ne changerai jamais !
– Ne dis pas de bêtise ! dit James. Tu n’as rien vécu qui te menace réellement.
– Et ce voyage contre la montre avec un gitan dans le coffre, c’était quoi alors ? dit-elle avec rage.
Consciente immédiatement de son impair, elle se mordit violemment la lèvre. Le goût du sang, qui d’habitude la rassérénait, ne fit rien pour la calmer.
– Le mystère est donc élucidé, dit le docteur de sa voix calme.
– Eh bien oui ! dit Anne d’une voix insolente. Le Frère l’a renversé et on ne pouvait pas le laisser là, au milieu de la route, alors on l’a emmené. Vous allez faire quoi maintenant ? Nous dénoncer ?
– Pardonnez-lui, docteur, dit James. Ce qu’elle dit n’a rien à voir avec nous.
Le docteur lui prit la main et la pressa brièvement pour le rassurer.
– Je comprends votre angoisse, Anne, dit-il, et votre méfiance. Mais, rassurez-vous, je n’ai pas la moindre intention de vous dénoncer. Au contraire. Je veux vous féliciter de votre générosité et de votre sang-froid avec ce pauvre homme. Et je souhaite vous aider, si bien sûr vous me le permettez.
Le Frère et James répondirent par l’affirmative. Anne se sentait maintenant plutôt honteuse de son accès de colère. Son impression positive dans le bateau vis-à-vis du médecin avait été la bonne. Elle entendait sa mère la sermonner sur son caractère soupe au lait. Mais c’était toujours à cause de James. Il savait tellement bien la mettre en boule, la remonter comme un ressort, juste par ce qu’il disait ou par la façon dont il se comportait. « M. James Le Parfait… » Elle se retrouvait toujours dans le rôle de la mauvaise sœur…
– Merci, balbutia-t-elle, je suis désolée d’avoir été impolie.
– Excuse acceptée ! dit-il d’un ton jovial. Vous avez raison, il est préférable à l’heure actuelle de se méfier.
– Et aussi de réfléchir avant d’ouvrir la bouche, dit le Frère.
Anne ouvrit justement la bouche pour rétorquer, mais se rendit compte qu’il avait raison. Malgré son changement d’avis à propos du docteur, une question continuait à la gêner. Elle ne pouvait pas ne pas la lui poser.
– J’aurais quand même une question à vous poser, docteur.
– Allez-y !
– Pourquoi avez-vous décidé de collaborer ?
James et le Frère remuèrent dans leur siège. Anne sentait leur gêne, mais elle s’en fichait. Elle voulait en avoir le cœur net.
– Il y a collaborateur et collaborateur, dit le docteur. Vous avez dû le voir déjà à Paris, mais peut-être moins car c’est une si grande ville. Ici, juste pour être capable de faire mon devoir de médecin, je me dois de jouer le jeu avec les Allemands. Cela ne dit rien sur l’état de mes pensées personnelles ou de mes sentiments, c’est juste la seule façon que j’ai de pouvoir continuer à soigner les innocents et les faibles qui sont mes patients.
– Mais vous ne soigneriez jamais un Allemand ?
– Le serment d’Hippocrate, dit-il, que jurent tous les médecins, nous fait promettre de porter assistance à toute personne qui a besoin de soins sans faire de différences. Mais, rassurez-vous Anne, je n’ai que rarement ce problème, les Allemands ont tous les médecins qu’il leur faut sur le continent.
– Et celui du port ?
– Anne, ça suffit ! s’exclama James. On a vraiment d’autres chats à fouetter. On va bientôt arriver. Qu’est-ce qu’on va faire de notre passager clandestin, s’il est encore…
James ne finit pas sa phrase car prononcer les mots qu’ils pensaient tous aurait été trop terrible.
– C’est la première chose que je vais pouvoir faire pour vous aider, dit simplement le docteur.
***
Le brouillard et l’obscurité étaient si opaques que, dans la faible lueur des phares, on apercevait à peine la vieille maison. Le docteur arrêta le moteur et se tourna vers ses passagers.
– Je vais aller frapper à la porte et rassurer Maryvonne qui sera aux cent coups. Des visiteurs en pleine nuit signifient trop souvent une visite de la Gestapo. Je reviens dans cinq minutes.
Les phares éteints, le docteur ouvrit sa portière et fut instantanément avalé par les ténèbres cotonneuses.
– Maryvonne va être heureuse de vous revoir James, dit le Frère.
– Vous aussi, dit James. Elle a un faible pour vous. Je vous l’ai toujours dit !
Le Frère eu un petit rire gêné.
– Vous avez une imagination débordante ! La pauvre femme.
– Si elle n’avait pas l’âge d’être votre mère… commença Anne, taquine.
– Anne ! dit le Frère. Franchement !
Les rires d’Anne et de James emplirent le silence glacé de la voiture.
– Eh bien, moquez-vous de moi, mes enfants ! dit le Frère. Ça me fait plaisir de vous entendre rire ensemble.
– Ce n’est pas si rare que ça ! dit Anne.
Ni le Frère, ni James ne répondirent. L’adolescente en ressentit comme un pincement qui ressemblait trop à du remords pour être confortable. Elle fut sauvée de ce sentiment peu agréable par le retour du docteur.
Il ouvrit sa portière et se pencha vers eux. Derrière lui, une voix s’exclamait.
– Monsieur James ! Frère Jean ! Et Mademoiselle Anne ! Quel bonheur ! C’est Madame qui va être heureuse !
– Maryvonne ! dit James avec joie.
– Les v’la-t-y pas revenus à la maison, docteur ! Et tous agrandis, pour sûr !
– Maryvonne, dit le docteur, laissez-moi les aider à décharger la voiture et on fera nos salutations à l’intérieur. Rentrez vite, je sens qu’un orage se prépare.
Comme s’il était doué de pouvoirs de prédiction, à peine eût-il prononcé ces mots que le grondement sourd d’un orage retentit dans la nuit. Deux minutes après, une pluie drue s’abattait sur la voiture.
Le docteur reprit en hâte sa place au volant, tandis que la vieille Maryvonne s’enfuyait vers la maison en poussant des petits cris d’effroi.
Le docteur ferma la portière car la pluie tombait avec fureur et aspergeait l’intérieur de la berline. Les grondements du tonnerre se firent plus forts, et un éclair illumina violemment la pâleur laiteuse du brouillard environnant.
– C’est officiel, dit le Dr Goulaouenn, l’Île Verte vous souhaite la bienvenue !