1984. Villa de Boisseau, Coppet.– Je t’ai vu, Louis, je t’ai vu !
– Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?
– Tu étais à genou devant lui, et tu… Tu lui faisais…
– T’arrives même pas à le dire, ma pauvre chérie ! Je le…? Je le…? Je le suçais ! Répète ! Jeee leee suuuçaiiiiis !
– …
– Tu n’es pas capable de dire le moindre mot grossier, c’est ça ? Tu es trop raffinée pour ça ? Tu es trop distinguée pour que de telles choses passent par ta bouche ? Tu es pourtant si vulgaire, si mesquine, Francine. Essaie encore, suuuuucer ! suuu…
– Tais-toi.
– Je me tairai si je veux ! dit Louis en trébuchant.
Il tomba comme un sac sur la moquette de la chambre. Francine se baissa, lui tendit la main.
– Laisse-moi. Laisse-moi !
– Qu’est-ce qu’il a de plus que moi ?
– Une bite !
– C’est pour ça que tu voulais m’épouser, pour te cacher ?
Louis prit sa tête dans ses mains et but encore une gorgée de cognac directement à la bouteille avant de répondre :
– Je croyais qu’une fille simple, qui m’aimerait vraiment, me guérirait de cette saloperie de vie merdique, me protégerait de ça, dit-il en soulevant sa bouteille, et de ça, ajouta-t-il en empoignant son entrejambe. Mais tu n’es pas une fille simple et aimante, et je n’ai pas guéri.
– Je t’aimais.
– Non, tu ne m’as jamais aimé. C’est mon titre que tu aimais, c’est l’idée que l’on t’appelle Mme la comtesse de Boisseau que tu aimais, pauvre petite conne. Personne ne m’a jamais aimé. J’ai toujours été seul. Seul !
– Est-ce que tu veux divorcer ? demanda Francine en pleurnichant.
– Non ! Voyons, ma chérie, les de Boisseau ne font pas ça ! Je vais partir en voyage.
– Et ton travail ?
– L’ambassade essaie de se débarrasser de moi depuis des lustres, il paraît que je bois trop ! Tu entends ça, ma chérie ? Je bois trop ! La meilleure de l’année !
Francine essaya de se reprendre, de ne pas pleurer, de ne pas s’effondrer sur la moquette. Elle desserra l’étreinte de ses bras contre son propre ventre, les laissa pendre le long de son corps, respira profondément, s’éclaircit la gorge. Et lorsqu’elle fut sûre de ne pas fondre en larmes, elle demanda à son mari :
– Si je t’autorise à avoir des amis, tu resteras à la maison ?
Louis leva la tête et essaya de la fixer de ses yeux bleus, mais l’alcool brouillait trop sa vue.
– Tu n’as rien à m’autoriser. Je suis le maître ici, tu as déjà oublié ?
– Tu avais promis de ne plus jamais me parler comme ça.
– Tu ne seras jamais qu’une bonne, une pauvre fille sans grâce ni intelligence !