1996. Hôtel Montesquieu, Paris.– Je viens voir M. de Boisseau, Louis de Boisseau.
– Qui dois-je annoncer ? demanda un petit homme, servile et méprisant tout à la fois.
– Elisabeth de Boisseau. Sa fille.
– Bien, mademoiselle.
On la fit patienter dans un petit salon, sans même un verre d’eau. Il semblait évident que Louis n’avait jamais parlé d’elle au personnel de l’hôtel dans lequel il vivait depuis onze ans. Une jeune femme en tailleur strict vint la chercher après plus d’une demi-heure d’attente. Elle s’excusa platement, proposa toutes sortes de services inutiles à Elisabeth qui refusa tout d’un petit hochement de tête, avant de lui suggérer de se taire. L’employée de l’hôtel se détendit et l’amena en silence au jardin d’hiver de l’établissement. Louis était assis à une table nappée de blanc. On lui servait du thé. Il était seul, Elisabeth fut bien forcée de reconnaître l’homme qu’elle avait tant admiré sur les photographies de feue sa grand-mère. Il portait un costume clair et un chapeau assorti, une montre suisse à boîtier plat, une grosse chevalière en or et un diamant au petit doigt. Il fit signe à Elisabeth de s’asseoir en face de lui. Il la regarda.
– Tu es très belle, ma fille. Tu ne ressembles pas du tout à ta mère !
– Maman dit que je te ressemble, à toi. Il y a longtemps qu’elle ne t’a pas vu, ajouta méchamment Elisabeth.
– J’ai changé ? demanda-t-il en souriant.
Elisabeth fixa son père, détailla la peau jaunâtre, les yeux rougis et gonflés, les mains tremblantes. Il sortit une flasque d’alcool et en versa plusieurs rasades dans son thé. Il ne se cacha pas ni d’Elisabeth ni de personne d’autre.
– Je ne me souviens pas de toi, répondit-elle.
– Moi, je me souviens très bien de toi, rétorqua Louis sans relever l’agressivité de sa fille. Bébé, tu étais déjà adorable, très sage. Un peu trop à mon goût.
– Maman m’a toujours dit que je gigotais tout le temps, qu’il fallait constamment me surveiller.
– Ta mère s’épuisait à te surveiller. Elle n’a jamais accepté que quelqu’un l’aide à prendre soin de toi. J’aurais dû insister davantage, je crois. Elle était trop seule, je le regrette aujourd’hui.
Elisabeth écoutait son père, comme ensorcelée.
– Elle aurait voulu que tu sois une poupée ou un joli meuble. Elle avait tellement peur que tu te salisses ! C’était insupportable.
– Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à inculquer la propreté aux enfants, répondit Elisabeth qui se réveillait de sa transe.
Louis regarda sa fille en lui souriant d’un seul coin de la bouche, comme elle le faisait elle-même. Elle baissa la tête.
– N’obéis pas trop souvent à ta mère, veux-tu ?
– Maman s’occupe très bien de moi, contrairement à toi.
– Comment se porte-t-elle, d’ailleurs, ta mère ? coupa Louis.
Elisabeth ne répondit pas.
– Son mari est notaire, n’est-ce pas ?
Elisabeth ne desserrait pas la bouche, de peur de pleurer.
– Son étude marche bien, non ? Parce que je me demandais… si ta mère pouvait me prêter un peu d’argent, tu sais, en souvenir du bon vieux temps. Je lui ai offert une vie à laquelle elle n’aurait jamais pu prétendre sans moi, je l’ai laissée vivre dans la maison de maman…
Elisabeth se leva et partit sans se retourner.