— On y travaille, madame Fischer, on y travaille. Et à ce propos…
— Ouiii…
C’était un « ouiii » très pointu, qui véhiculait bien plus de choses qu’un bon « oui » ordinaire, franc et massif.
Ouiii… Ça frôlait le contre-ut, et ça couinait désagréablement aux oreilles hypersensibles de Mary Lester. Elle n’en fut pas désarmée pour autant :
— À ce propos, j’ai pensé que vous pourriez peut-être nous aider.
— Moi, vous aider ? Je ne suis pas de la police !
— Je le sais bien. Mais vous êtes de la haute société.
La voix de la Fischer se fit méfiante.
— Qu’entendez-vous par là ?
Mary répondit par une autre question :
— Lussac de Ligonnière, ça vous dit quelque chose ?
— L’armateur ?
— C’est cela. Une famille d’armateurs de Nantes qui a une propriété de famille à Batz-sur-Mer.
Elle imagina le front plissé et l’air hautain que la mère Fischer avait dû prendre devant son téléphone :
— Que viennent faire mes amis Ligonnière dans cette affaire ?
— Parce que ce sont vos amis ?
— De très bons amis que nous avons connus, ma sœur et moi, lorsqu’enfants nous passions nos vacances à La Baule.
— Ah… vous connaissez donc aussi la villa de Batz-sur-Mer ?
— Le castel Barbe-Torte ? Évidemment !
— Donc vous ne seriez pas étonnée que votre sœur puisse y être ?
— Où ça ?
— À Batz-sur-Mer !
— Dans cet affreux château ? Vous voulez rire ? Il n’y a aucun confort dans cette fausse antiquité. Qu’irait-elle y faire alors qu’elle dispose d’un superbe appartement à La Baule.
— C’est la question que je me pose, madame Fischer.
— Peut-on savoir ce qui vous laisse croire que ma sœur est à Batz-sur-Mer ?
— Des indices recueillis au cours de l’enquête convergent dans cette direction.
— Alors, qu’attendez-vous pour aller poser la question au castel Barbe-Torte ?
— C’est que c’est délicat, madame. Cette famille Ligonnière n’est pas la première venue et elle n’aimerait probablement pas que la police vienne sonner à la porte de leur maison de vacances en demandant qui ils hébergent.
Madame Fischer dut en convenir, mais de mauvaise grâce.
— Ouais… fit-elle en démontrant qu’elle disposait visiblement de plusieurs variantes de « oui » qu’elle devait décliner au gré des circonstances.
— D’autre part, poursuivit Mary, si, pour une raison ou pour une autre, votre sœur a décidé de faire retraite…
Madame Fischer ricana :
— Faire retraite, ma sœur ? On voit bien que vous ne la connaissez pas !
— Je ne prends pas le terme au sens religieux. Je veux dire, si elle a décidé de disparaître pendant quelque temps…
— Mais pourquoi voulez-vous…
— Je n’en sais rien, madame Fischer ! Mais puisque vous m’avez pressée de la retrouver, je suis fondée à penser qu’elle a disparu, non ?
— Évidemment qu’elle a disparu, fit Élizabeth Fischer de mauvaise grâce.
— Et ne me demandez pas pourquoi, je l’ignore comme vous l’ignorez… Et pourtant vous devez la connaître mieux que moi qui ne l’ai jamais vue.
Il y eut un silence maussade.
Mary imaginait Élizabeth Fischer devant son téléphone, cherchant sans la trouver quelque réponse cinglante.
Mary ajouta :
— Vous comprendrez bien que je ne peux travailler que sur les éléments que vous m’avez donnés !
Madame Fischer opta pour le sarcasme :
— Et quand m’avez-vous entendue parler de retraite à propos de ma sœur ?
Mary regarda alternativement Fortin et Gertrude qui ne manquaient pas un mot de l’échange. Sa mimique disait : « ça ne va pas être facile ! »
Elle poursuivit patiemment :
— Vous avez fait état d’un héritage…
À nouveau, madame Fischer ricana méchamment :
— D’un héritage, pas d’une retraite…
— Soit, mais…
Elle fut coupée grossièrement :
— Si vous croyez que ma sœur est à cent mille euros près…
— Non, mais vous m’avez laissé entendre que d’autres héritiers sont, financièrement, dans une situation des plus délicates…
— En effet !
— Supposons… je dis bien supposons, que votre sœur ressente quelque inimitié à l’encontre de ces personnes, ne serait-ce pas un mauvais tour à leur jouer que de disparaître pour que, faute de sa signature, ils soient plongés dans l’embarras ?
Il y eut un silence et madame Fischer s’exclama avec véhémence :
— Mais qu’est-ce que vous allez chercher là, capitaine Lester ? Il doit falloir être flic pour avoir un cerveau aussi pourri que le vôtre !
Gertrude secoua la main d’un air de dire : « elle y va fort ! »
Mary eut un geste d’insouciance et répondit d’un ton léger :
— C’est qu’on voit tant de choses dans notre métier madame Fischer. Peut-être que c’est contagieux ?
— Qu’importe, coupa la mère Fischer, sans manifester une affection débordante à l’endroit de notre parentèle, Valérie est incapable d’une telle mesquinerie pour les mettre dans l’embarras !
— Je ne demande qu’à vous croire, madame…
— Vos suppositions sont ineptes !
— Je ne demande encore qu’à vous croire, mais je n’ai aucun élément qui puisse les infirmer, ni les confirmer. Le dossier est vide et, quelles que soient vos relations, je doute fort qu’un juge me délivre une commission rogatoire pour visiter le castel Barbe-Torte !
Madame Fischer médita la phrase et aboya :
— Alors ?
— Alors je suis bloquée, je me heurte à un mur. Et quand je dis un mur, ce n’est pas seulement au sens figuré. À une muraille en fait. Si vous connaissez le castel Barbe-Torte, vous voyez ce que je veux dire…
— Je ne vous demande pas d’escalader les murailles, grinça Élizabeth Fischer.
— Encore heureux, je ne suis pas la femme araignée, dit Mary d’un ton ennuyé. Mais alors, que préconisez-vous ?
La réponse fusa, sèche :
— C’est vous qui êtes flic, non. Vous devez bien avoir une idée…
Mary saisit la balle au bond :
— Certes…
Il y eut un silence et elle insinua :
— Si madame Élizabeth Fischer allait sonner à la porte de ses amis Ligonnière, je suis certaine que cette porte s’ouvrirait toute grande et que vous seriez rapidement édifiée… Mais peut-être redoutez-vous de n’être pas reçue par ces gens ?
Sans la voir, Mary sentit la mère Fischer se cabrer :
— Moi, redouter de n’être pas reçue chez les Ligonnière ? Non mais, capitaine Lester, pour qui me prenez-vous ?
C’était une question à laquelle Mary Lester ne pouvait répondre sans faire un gros mensonge… ou sans être effroyablement grossière. Elle obvia habilement :
— Dans ce cas, quand irez-vous ?
— Chez les Ligonnière ?
Elle faillit répondre : « non, chez le pape ! » tant cette donzelle avait le don de l’agacer.
Prise de cours, Élizabeth Fischer hésita :
— Eh bien…
Elle parut réfléchir puis se lança :
— Je vais téléphoner à Bertrand…
— Qui est Bertrand ?
— Eh bien, Bertrand Lussac de Ligonnière, pardi ! Le PDG des STMF…
— Ah, l’armateur.
— Comme vous dites. Il est inutile que je me déplace, Bertrand va rire de vos soupçons ridicules.
— Ça me rassurerait, affirma Mary.
— Ah bon…
— Oui, dans le sens où cette démarche fera avancer l’enquête. Vous me tiendrez au courant ?
— De quoi ?
— Eh bien, des résultats de ce coup de téléphone.
Et comme elle n’obtenait pas de réponse immédiate, elle ajouta :
— Si vous y retrouvez votre sœur, nous n’aurons pas besoin de poursuivre nos recherches.
Nouveau blanc, puis la réponse tomba, sèche et laconique :
— D’accord !
— Euh…
— Quoi encore ?
Mary comprit que le temps qui lui était imparti par madame Fischer venait de se terminer.
— Je vous serais reconnaissante de ne pas évoquer une enquête de police auprès de votre ami.
Madame Élizabeth Fischer l’assura avec force qu’elle s’en garderait bien.
— Parfait, dit Mary, je vous remercie madame.
Mais elle remerciait dans le vide, un « clic » métallique lui avait fait comprendre qu’on avait raccroché sans autre forme de procès.
Pas vexée le moins du monde par cette nouvelle marque de goujaterie, Mary se frotta les mains avec satisfaction :
— Et voilà, le scud est lancé ! Et madame Fischer n’est pas susceptible de faire état de ses mauvaises fréquentations.
Fortin leva de grands yeux ahuris :
— De qui tu parles ?
Elle ironisa :
— Ah, tu débarques, toi ? Je parle de toi, de moi, de Gertrude… En dessous de la fonction de préfet de police, les flics ne sont pas fréquentables, tu l’ignorais ?
Fortin haussa les épaules. Il avait l’habitude d’être traité de tous les noms par la racaille, alors le mépris de cette prétendue élite ne l’affectait pas outre mesure.
— Et nous, qu’est-ce qu’on branle ? demanda-t-il abruptement.
Mary le reprit en manifestant sa réprobation :
— En voilà des manières de causer, lieutenant ! N’oubliez pas que nous avons une jeune fille avec nous.
La jeune fille pouffa, elle en avait vu et entendu d’autres. Fortin haussa les épaules, agacé.
— Bon, ben… qu’est-ce qu’on fout ?
Mary regarda Gertrude et leva les yeux au ciel :
— Irrécupérable !
Enfin elle précisa, puisqu’elle en était priée :
— On se poste discrètement dans des endroits stratégiques d’où on pourra - sans être vus - observer les dégâts collatéraux, comme disent les militaires. Si la mère Fischer tombe nez à nez avec Josie, ça promet d’être intéressant.
Ce disant, elle se frottait les mains l’une contre l’autre d’un air de jubilation intense.
Gertrude et Fortin, qui ne voyaient là aucun motif à se réjouir, échangèrent un long regard lourd d’interrogations et d’incertitude.
1. Voir Bouboule est mort, même auteur, même collection.
2. Voir Brume sous le grand pont, même auteur, même collection.
3. Voir La Croix des Veuves - Tome 1 La flèche du Parthe, même auteur, même collection.
4. Officier de police judiciaire.