Chapitre 2
La journée du lendemain s’écoula sans que madame Fischer ne se manifeste. Fortin doutait fortement de la pertinence du plan de Mary Lester. Il le fit savoir, comme à son habitude, en termes fleuris :
— Elle ne bougera pas, cette vieille bourge !
Mary le reprit :
— D’abord, elle n’est pas si vieille que ça, ensuite il faut lui laisser le temps…
— Humph ! fit Fortin, je te parie ma paye que…
Mary le prit au mot, elle tendit la main, attendant qu’il y tape pour sceller le pari :
— Ah, on parie ?
Elle montra Gertrude qui ne disait mot :
— Attention, Jipi, il y a un témoin !
Le grand battit prudemment en retraite :
— On verra bien…
Il se méfiait des intuitions de son équipière. Souvent elle faisait mouche. C’était comme si elle avait vu la face cachée des choses. Un joueur d’échecs aurait dit qu’elle avait toujours un coup d’avance, condition comme on le sait nécessaire à la victoire.
Le téléphone sonna dans la soirée alors que les trois flics étaient de nouveau dans la chambre de Mary Lester.
— Capitaine Lester ?
Mary leva l’index pour attirer l’attention de Gertrude et Fortin.
Puis elle brancha le haut-parleur.
— Oui madame Fischer, bonsoir.
— Bonsoir…
C’était sec, mais c’était tout de même un progrès par rapport aux fois précédentes. D’ailleurs la dame paraissait embarrassée et ceci expliquait peut-être ce débordement de civilité.
— Je ne sais que penser, capitaine, je n’ai pu toucher personne par téléphone.
— Vous voulez bien entendu parler de la famille de Ligonnière ?
— Tout à fait. J’ai téléphoné aux bureaux de Bertrand où l’on m’a dit qu’il était en voyage, sans préciser la date de son retour, j’ai téléphoné à son domicile à Nantes, et personne ne répond…
— Vous avez essayé le castel Barbe-Torte ?
— Bien sûr ! Mais là non plus, personne ne répond.
— Le téléphone est peut-être en dérangement ?
— Les télécoms prétendent que non.
— Alors, qu’en pensez-vous ?
— Je pense qu’il n’y a personne et que cette soi-disant piste que vous suivez ne mène à rien.
Ça y était, on en revenait aux insinuations fielleuses.
— Elle ne mène peut-être à rien, concéda Mary, cependant je puis vous assurer que le castel Barbe-Torte est habité.
— Qu’est-ce qui me permet de vous croire, siffla Élizabeth Fischer, vos affirmations ?
Mary répondit paisiblement :
— Oui madame.
— C’est tout ?
— C’est ma parole, madame.
— Autrement dit rien, cracha Élizabeth Fischer avec dépit.
Les poings de Mary se serrèrent. Quelle péronnelle exécrable !
Fortin, lui, n’aurait pas hésité à la traiter de p*****e, qualificatif plus contemporain que « péronnelle » qui fleurait encore le joli temps des ombrelles et des crinolines.
— Pour moi, c’est beaucoup, assura Mary d’une voix plus ferme. Cependant, si vous ne me croyez pas, il y a un moyen de me confondre, c’est d’aller vous-même sonner au portail du château…
Élizabeth Fischer faillit s’étrangler :
— Il faudrait donc que j’aille à Batz-sur-Mer en cette saison ?
Franchement, Élizabeth Fischer (avec un z) commençait sérieusement à bassiner Mary Lester.
— Vous avez beau avoir le bras long, je crains fort que vous ne réussissiez pas à actionner la sonnette du castel Barbe-Torte depuis votre appartement parisien. Car c’est bien de Paris que vous m’appelez ?
— En quoi cela vous concerne-t-il ?
— En rien, je n’ai aucune intention de vous rendre visite. Cependant, la confiance que vous me manifestez, quoi que vous en disiez, est très très limitée.
— Avec quelque raison. Visiblement vous pataugez.
— Vous faites tout pour qu’il en soit ainsi !
— Votre insolence devient insupportable, capitaine !
— C’est, paraît-il, ce qui fait mon charme, madame Fischer. Je vous rappelle cependant toutes les restrictions que j’ai apportées lorsque le commissaire Fabien m’a ordonné - à votre requête - d’ouvrir une enquête sur la disparition de votre sœur. Je ne m’accroche pas à cette affaire…
— Donc vous vous en fichez !
— Pas du tout ! Quelle que soit la tâche que mon patron me confie, je la mène avec la même détermination. Cependant, si je suis insupportable, voire incapable comme chacun de vos propos le laisse entendre, il vous suffit de téléphoner au commissaire Fabien pour me dessaisir de cette enquête. Croyez-moi, il sera ravi de votre décision, mais pas tant que moi. Je rentrerai à Quimper dans l’heure.
Elle entendait, dans l’appareil, le souffle oppressé d’Élizabeth Fischer.
Elle devait être à cran.
Mary la pressa :
— Votre décision ?
— J’ai besoin de réfléchir.
Mary la provoqua :
— Avouez que vous avez la trouille.
Elle la sentit se braquer :
— Moi la trouille ?
Mary enfonça le cou :
— Oui, la trouille, la pétoche, les chocottes, appelez ça comme vous voulez, ça se sent même à travers un téléphone.
Madame Fischer essaya de la prendre de haut :
— La trouille… Et de qui je vous prie ?
— Pas de moi assurément, reconnut Mary, mais des gens qui sont actuellement au castel Barbe-Torte.
Elle l’entendit ricaner, mais ce mauvais rire n’était pas assuré.
— J’aurais donc peur de mes amis Ligonnière ?
— Je n’ai pas dit ça, j’ai dit « des gens qui sont actuellement chez les Ligonnière ».
Voix excédée :
— Mais, qu’est-ce que vous sous-entendez, à la fin ?
— Je ne sous-entends rien ! J’affirme que le meilleur moyen d’avoir des informations est d’aller voir ce qui se passe au castel Barbe-Torte. Comme je ne peux pas le faire pour les raisons que je vous ai exposées et puisque vous prétendez avoir l’oreille de l’armateur, vous êtes mieux placée que quiconque pour aller chercher ces informations. Il vous suffit de prendre l’avion jusqu’à Nantes, puis un taxi jusqu’à Batz-sur-Mer. Je suppose que c’est dans vos moyens ?
— Vous me paierez ces insolences !
— Tant que ce n’est pas le voyage…
— Pardon ?
— Tant que ce n’est pas le voyage que je devrai vous payer…
La voix se fit glaciale :
— Vous vous croyez spirituelle ?
— Je n’ai pas cette prétention mais…
— Mais quoi ?
— …mais je m’efforce toujours de me mettre au niveau de mes interlocuteurs.
— Oh ! C’en est trop ma fille ! Vous…
— C’est ça, je vous le paierai. La prochaine fois que je serai face à vous, vous me donnerez un coup d’éventail !
— C’en est trop !
— Vous vous répétez, madame. Vous avez le bras assez long pour essayer de me nuire, mais peut-être pas pour y parvenir.
— Qu’entendez-vous par là ?
— Rien d’autre que ce que j’ai dit, et prenez-le comme vous le voulez ! Maintenant, je vais vous donner mes recommandations…
Elle ne lui laissa pas le temps de répondre :
— Et si ça ne va pas, vous en ferez ce que vous voudrez. Mais si vous ne vous y conformez pas, vous pourrez bien pleurer dans le giron de qui vous voudrez car je me désintéresserai définitivement d’Élizabeth Fischer avec un Z et de sa sœur Valérie Gougé qui a peut-être disparu.
Comme elle n’entendait plus rien, elle demanda sèchement :
— Vous m’entendez ?
Une voix indignée lui répondit :
— On ne m’a jamais traitée comme ça !
— Eh bien, si vous voulez mon avis, il était temps que quelqu’un commence !
Comme elle s’attendait à une réponse virulente, elle coupa Élizabeth Fischer au premier mot :
— Silence ! Et écoutez-moi bien car je ne me répéterai pas. Vous irez sonner à la porte du castel pour qu’on vous ouvre. Et quand on vous aura ouvert, vous direz « coucou, c’est moi, Élizabeth Fischer, avec un z. Je suis une grande amie de Bertrand… Je passais par là, j’ai vu de la lumière et j’ai sonné… Bertrand est-il là ? Non ? Quel dommage ! Dans ce cas, allez donc chercher ma petite sœur, Valérie, qui doit se cacher quelque part pour me faire bisquer… »
— C’est fini ces singeries ? hurla la mère Fischer.
— Oui, j’ai fini madame Fischer. Vous savez ce qu’il vous reste à faire… ou à ne pas faire. Je garde mon téléphone allumé nuit et jour et j’attends la réponse qui vous sera donnée. Autant vous dire que quelle qu’elle soit, pour moi, cette affaire sera terminée.
— Et s’il n’y a personne ?
Ce fut au tour de Mary de ricaner :
— Soyez tranquille, il y aura quelqu’un !
— Ma sœur ?
— Si votre sœur est là, l’affaire est terminée puisque vous l’aurez retrouvée. Vous pourrez donc laver votre linge sale en famille, comme on dit. Dans ce cas, vous m’avertissez et je rentre à Quimper. Je fais mon rapport au divisionnaire Fabien qui ne tardera pas à me confier une autre affaire.
— Et si elle n’y est pas ?
— Je ferai exactement la même chose.
— Votre patron vous ordonnera de continuer.
— Alors ce sera parfait. Quoi que vous puissiez en penser, la Côte d’Amour est très agréable en cette saison. Mon équipier s’y sent bien, moi aussi. Il y a de très bons restaurants de poisson et un excellent parcours de golf sur lequel, les clubs à la main, j’enquêterai souvent.
C’était de la provocation, mais il y a des moments où il convient de mettre tous ses fers au feu. Élizabeth digéra l’explication et demanda d’une voix glaciale.
— En somme, vous me dites froidement que vous prendrez des vacances ?
— Je n’ai jamais dit ça ! J’ai dit que j’irai enquêter sur les greens du Bois-Joli5.
— Vous savez que des paroles comme celles-là pourraient vous faire révoquer ?
— Je ne marche ni à la carotte, ni au bâton !
— Qu’est-ce à dire ?
— C’est-à-dire que je fais mon boulot comme il doit être fait, sans ramper pour une promotion et sans trembler en redoutant les malfaisants qui chercheraient à me nuire.
La mère Fischer s’étrangla :
— C’est moi que vous traitez de malfaisant ?
— Je n’ai pas donné de nom. D’ailleurs, si vous vouliez me nuire, ce serait ma parole contre la vôtre et si moi je suis assermentée, vous ne l’êtes pas ! Pour tout vous dire, j’ai déjà mené - et sur ordre de mon patron - une enquête sur ce parcours de golf.
— Ma sœur ne joue pas au golf !
— Et alors ? Elle a sûrement des golfeurs dans ses relations.
Un silence, puis toujours cette voix glaciale :
— Vous avez réponse à tout, n’est-ce pas ?
— Non. J’ignore où est votre sœur mais j’espère bien que, quand vous vous serez fait ouvrir le castel Barbe-Torte, vous serez en mesure de m’en informer.
— Et si je ne vous en informe pas ?
— Nous resterons sur place tant que le commissaire Fabien ne nous aura pas dit de rentrer. Mais, croyez-moi, il se fatiguera avant nous !
Une nouvelle fois, la rage au cœur probablement, Élizabeth Fischer raccrocha brutalement.
— Malpolie ! fit Mary avec humeur en raccrochant à son tour.
Fortin fit remarquer :
— Après tout ce que tu lui as passé, tu ne voudrais pas, en plus, qu’elle t’envoie des fleurs ?
— Ça ne risque pas ! Et d’ailleurs, reconnais qu’elle l’a bien cherché.
— Pour ça oui, fit Gertrude. Je voudrais bien pouvoir répondre comme ça aux emmerdeurs, mais je crains fort de ne jamais savoir le faire.
— Qui sait ? dit Mary, encore deux ou trois missions avec nous et on en reparlera. Vous verrez, Gertrude, rien de tel que le terrain pour apprendre le métier. Je suis sûre que vous apprendrez vite.
Gertrude fit une moue sceptique. Tout ce qu’elle retenait, c’est que le capitaine Lester envisageait d’avoir plus souvent recours à ses services.
Rien que cette perspective-là l’enchantait.
5. Voir L’homme aux doigts bleus, même auteur, même collection.