4L’horloge de la Tour-Porte du Landeron indiquait minuit et demi, lorsque le procureur Norbert Jemsen et sa greffière Flavie Keller arrivèrent sur les berges de la Thielle. Ils avaient passé les barrages de la gendarmerie neuchâteloise en présentant leurs cartes de légitimation.
En s’approchant de la scène du crime, constatant le déploiement des forces de l’ordre, les gyrophares qui lançaient des éclairs bleus dans la nuit, le procureur Jemsen eut un frisson.
— Flavie, promettez de rester près de moi.
Elle le regarda, d’abord surprise, puis amusée. Presque une année s’était écoulée depuis l’attentat de la place des Halles. À première vue, on ne distinguait plus les cicatrices sur le visage du procureur Jemsen. La chirurgie esthétique, sur la base de plusieurs photographies, certaines privées, d’autres prises par les médias, avait fait des miracles. L’oreille gauche du représentant du ministère public avait pu être entièrement reconstruite. Les billes de verre de la bombe avaient surtout laissé en lui des traces psychologiques.
— Ne craignez rien, Norbert, le rassura-t-elle. Ce n’est tout de même pas le premier service de permanence que vous assumez depuis votre retour au travail. Et puis, des cadavres, vous en avez vu d’autres.
Jemsen savait tout ça. Flavie l’avait épaulé sans relâche ces derniers mois ; elle avait même dissimulé ses lacunes professionnelles en les imputant au traitement de ses blessures. À vrai dire, le procureur craignait moins la vue d’un corps carbonisé que le regard des policiers.
Pourtant, les policiers s’étaient attendris, ils détestaient moins le procureur. Depuis qu’il avait frôlé la mort, Jemsen était remonté dans l’estime de la police neuchâteloise. L’accident l’avait rendu plus pragmatique, il se montrait moins regardant avec la procédure. Parfois, il avait même tendance à prendre trop de libertés avec la loi, ce qui surprenait les enquêteurs. Quand c’était le cas, sa greffière jouait le rôle de garde-fou, elle lui rappelait les règles essentielles du code.
Jemsen et Flavie longèrent le bord du canal jusqu’au lieu de l’immolation. Loin sur leur gauche, dans un halo de lumière, le vieux bourg vivait encore à l’heure des Médiévales. Le corps de Radovan Krtic avait été extrait de l’eau et reposait sous une bâche. Vêtus de combinaisons blanches, des inspecteurs du service forensique procédaient à des relevés de traces dans un périmètre délimité par des rubalises. Au centre, un foyer éteint révélait des restes d’habits calcinés. Le tableau était sans surprise, tel que l’avait décrit l’officier de service au procureur de permanence une heure plus tôt, par téléphone.
Le commissaire Daniel Garcia était l’ami de Jemsen, peut-être le seul sur lequel le magistrat pouvait véritablement compter parmi les policiers. Dan lui avait rendu un fier service après l’attentat de l’an dernier, et il n’avait posé aucune question. Jemsen n’était pas près de l’oublier.
— Que fait-on d’elle ? demanda l’officier de police judiciaire au procureur.
D’un geste du menton, Garcia désigna l’amie de Radovan Krtic. Monia était assise en tailleur au pied d’un peuplier, dos voûté et tête baissée. Elle pleurait en silence. Ses mains étaient maintenues dans son dos par des menottes. Deux gendarmes la surveillaient.
— C’est elle qui a appelé la centrale ? demanda Jemsen.
— Oui, c’est elle qui a composé le 117, on a l’enregistrement.
— Les constatations scientifiques confirment ses explications ?
— Trop tôt pour le dire.
Le procureur réfléchit un instant, regarda sa greffière qui restait silencieuse. Il se tourna vers le commissaire et décida :
— On la libère.
Quand les gendarmes lui retirèrent ses menottes et que l’amie de Radovan Krtic comprit la situation, elle lança à Jemsen un regard réprobateur et empli de colère. Elle se redressa et se dirigea furibonde vers le magistrat.
— p****n ! mais vous faites quoi ? rugit-elle.
Garcia la retint et lui intima l’ordre de se calmer.
— Votre mission s’arrête ici, ajouta Jemsen.
Elle fulminait.
— Ma mission n’est pas terminée.
— Si, elle l’est.
— Ce n’est pas vous qui décidez, monsieur le procureur.
— Erreur, inspectrice Stojkaj. Je suis votre contact et un agent infiltré obéit toujours aux ordres de son coverman. L’auriez-vous oublié ?
Elle soutint son regard un instant, puis baissa les yeux et lâcha prise. Elle savait que Jemsen avait raison. D’un simple échange de regards, Garcia le lui confirma.
— Très bien, reprit-elle plus calmement. Je respecte votre décision. Mais j’aurais pu remonter la filière.
Inspectrice de la police judiciaire fédérale travaillant pour le compte des autorités de poursuite pénale neuchâteloises, Tanja Stojkaj était infiltrée depuis plusieurs semaines dans le trafic de méthamphétamine. Son personnage de Monia n’était qu’une légende qu’elle avait créée et apprise par cœur pour cette infiltration. Et Radovan Krtic n’était qu’un pion de ce trafic, un vulgaire toxicomane, celui du bout de la chaîne qui se contente de dépanner ses potes en allant au contact avec les fournisseurs.
— Nous connaissons suffisamment les cibles et leur fonctionnement, tenta de la rassurer Garcia. Les écoutes téléphoniques et les filatures de la brigade d’observation ont porté leurs fruits. Nous démantèlerons cette filière en temps voulu, en collaboration avec nos collègues bernois et fribourgeois. Ce n’est qu’une question de jours.
— Le problème n’est pas là, renchérit Jemsen. Ce que je veux savoir, c’est d’où vient la somme d’argent dont vous nous avez parlé. Où un looser comme Radovan Krtic a-t-il pu trouver quarante mille francs du jour au lendemain ?
— Je ne sais pas. Il n’a pas voulu me le dire.
— Un héritage ou un gain de loterie laisse des traces. Or, nous avons fait des recherches bancaires et nous n’avons rien trouvé.
Restée en retrait, Flavie Keller intervint.
— Aujourd’hui, nous avons reçu les dernières réponses des banques. Son seul compte BCN est en négatif. Aucune rentrée d’argent, hormis les versements des services sociaux. Aucune épargne. Et pas non plus de transaction via des organismes de transferts de cash-to-cash comme la Western Union, Ria, Paco ou MoneyGram.
Tanja regarda Flavie et lui sourit. Jusqu’à ce stade de la discussion, elle n’avait pas remarqué la présence de la greffière de Jemsen. Elle aimait la douceur de sa voix. Depuis l’an dernier, les deux femmes se voyaient parfois en cachette pour partager un moment d’intimité à l’insu du mari de Flavie, quand Tanja n’était pas en mission d’infiltration. Les derniers signes de rancœur la quittèrent et l’inspectrice reprit :
— Rado est rentré un soir avec ce pognon et l’a déposé sur la table du salon. Il m’a dit qu’il voulait faire une « mégateuf » et il a contacté ses fournisseurs à Bienne. Vous connaissez la suite. Il a consommé de grandes quantités de crystal pendant trois jours et il a développé une grosse crise de paranoïa. Ses propos sont devenus incohérents. Il se sentait suivi, persécuté. Il m’a même accusée de l’avoir menacé avec un flingue. Je ne sais pas s’il délirait ou s’il m’a prise pour une autre. Et puis d’un coup, ce soir, il s’est enfui de chez lui en courant. Comme un dément. Je l’ai suivi jusqu’ici et juste avant de s’immoler, il m’a dit que j’étais avec elles, que j’étais une des leurs.
— De qui parlait-il ? demanda Jemsen.
— Je n’en ai aucune idée.