Chapitre 7

719 Mots
7L’immeuble était tout de suite après la sortie du Landeron, direction La Neuveville. Il ne payait pas de mine. Jauni par le temps, le crépi rustique partait en lambeaux à tous les étages. — Fait-on appel à un serrurier ? demanda le procureur Jemsen une fois sur le palier du troisième étage. — Inutile, répondit Tanja. Rado ne verrouillait jamais la porte de son studio. Flavie fronça les sourcils. — Surprenant pour un dealer. — Pas tant que ça. Ces six derniers mois, il a été victime d’au moins trois vols par effraction. Sûrement des tox qui cherchaient du matos. Rado en a eu marre et il a décidé de leur simplifier la vie. Et la sienne par la même occasion. De toute façon, il ne cachait ni drogue ni argent chez lui. La seule fois où j’ai vu du pognon dans ce studio, c’était ces quarante mille balles qu’il a claquées en trois jours pour faire la fête. L’inspectrice tendit au magistrat et à sa greffière une boîte en carton contenant des gants en latex. — Mettez ça, leur conseilla-t-elle. Et bouchez-vous le nez. Elle actionna la poignée. À moitié voilée, la porte d’entrée s’ouvrit en grinçant. Le cadre présentait des traces de pied-de-biche au niveau de la serrure. Aussitôt, un mélange d’odeurs de pourriture et de fumée froide agressa les narines des enquêteurs. Jemsen grimaça. Dégoûtée, Flavie toussa et mit ses mains devant sa bouche. Habitué des perquisitions dans le milieu de la toxicomanie, Garcia ne broncha pas. Le studio de Radovan Krtic ressemblait à l’amoncellement d’ordures d’un centre de tri des déchets. Des sacs-poubelle, ouverts et à moitié remplis, traînaient un peu partout. Sur la table du salon, on devinait un cendrier caché sous une montagne de mégots. Des cendres avaient noirci le tapis et les canapés. Des canettes de bière gisaient çà et là, certaines renversées sur le sol. La poussière et la crasse étaient partout. Estomaquée, Flavie s’approcha de Tanja et lui glissa à l’oreille : — C’est ici que tu as vécu ces dernières semaines ? L’inspectrice sourit à la greffière. — Et tu n’as encore rien vu… Flavie suivit l’inspectrice, le commissaire et le procureur dans le studio. Ce qu’elle vit dépassait tout ce qu’elle avait imaginé jusqu’à ce jour en lisant des dossiers judiciaires. Les deux annexes de la pièce principale baignaient dans l’insalubrité la plus totale. Dans la salle de bains, la baignoire était inaccessible, remplie de vieux cartons d’emballage et d’habits déchirés. Le miroir ne reflétait plus rien, tant les salissures le rendaient opaque. La cuvette des W.-C. regorgeait d’éclaboussures d’excréments et d’urine séchée. Dans la cuisine, la vaisselle sale masquait l’évier et l’égouttoir. Des restes de nourriture pourrissaient dans des dizaines d’assiettes et de casseroles empilées de manière désordonnée. Des mouches volaient un peu partout et des larves blanches grouillaient dans une boîte de camembert. Entre les plaques de cuisson et la hotte de ventilation, le mur était noirci par un début d’incendie. Amour, ne me dis pas que tu as couché avec ce mec, pensa la greffière. Entre elles, la règle était simple : jamais Flavie ne posait de questions sur les missions de Tanja, et jamais Tanja ne demandait à Flavie où elle en était dans son couple. Quand le boulot de Tanja le permettait, Flavie la retrouvait discrètement dans une chambre de l’hôtel Beaulac à Neuchâtel. Elle inventait alors un prétexte professionnel pour justifier ses absences, mais son mari s’en fichait royalement. Depuis la mort de leur fille Mathilda, Alain Keller ne vivait plus que pour son travail de banquier. — C’est bizarre, dit Garcia. On dirait que quelqu’un a déjà fouillé ce studio. C’est toi, Tanja ? — Non. Quand je suis rentrée hier soir, Rado a tout de suite fait sa crise de parano et je l’ai suivi jusqu’à la Thielle. Je ne me suis pas attardée ici. Qu’est-ce qui te fait dire ça ? — Il y a du bordel partout. Sauf dans le tri du courrier. Le commissaire désigna deux piles de papiers, soigneusement alignées à côté de la télévision. — Chaque enveloppe a été ouverte à l’aide d’une lame, puis déposée ici, vide. Chaque lettre a ensuite rejoint ce second tas. Un tel ordre relève presque de la maniaquerie et ne ressemble pas à Krtic. — Rado n’ouvrait jamais son courrier, confirma Tanja. — Peut-être que notre mystérieux visiteur cherchait ceci ? intervint Jemsen. Le procureur tenait entre ses mains un document chiffonné, qu’il venait de trouver sous la table du salon. Il l’avait défroissé et le tendit aux enquêteurs, avec une pointe de satisfaction dans le regard. Tanja et Garcia en prirent connaissance. Il s’agissait d’une quittance à l’en-tête d’une bijouterie du centre-ville de Neuchâtel. Écrit en gros caractères, un montant apparaissait en évidence : CHF 40’000.–.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER