— Na’am, tera n’iblis.
Je n’en saurai pas plus. Mais j’en suis convaincu, il existe un lien entre les deux femmes. Sinon, la jeune Targuie aurait imaginé le moyen de me faire comprendre que ce prénom, ou plutôt cette suite de trois syllabes n’évoquait rien pour elle. Elle se dégage comme à regret de mes bras, et se lève lentement, libérant peu à peu ma verge. Elle saisit l’une de mes serviettes de toilette et je prends conscience soudain qu’il n’y a plus que mon équipement dans la grotte. Plus rien de ce qui appartenait à Stéphanie ne s’y trouve.
Elle me frictionne le ventre avec soin, puis s’essuie rapidement le sexe et s’accroupit devant moi. D’un geste parfaitement symétrique, elle plonge les deux mains dans le sable derrière elle, y puise une pleine poignée qu’elle fait descendre grain à grain de chaque côté de ses jambes repliées. Deux formes coniques s’érigent peu à peu, auxquelles elle donne, en quelques pressions de la paume, une apparence de pyramide.
— À présent, tu peux voyager dans le rêve, dit-elle enfin, tout en contemplant la paroi de la grotte. Nous n’y serons plus seuls, conclut-elle dans un français impeccable qui m’abasourdit, mais dont je ne saisis aucunement la portée.
Puis elle me prend la main, m’entraîne dehors et me montre le ciel où déjà les étoiles s’éteignent une à une. Juchée sur la pointe des pieds, elle rapproche son visage du mien afin de guider mon regard dans la bonne direction. De l’index, elle décrit le contour d’une constellation.
— Nous l’appelons la Vache qui pleure, Tristan. Ces treize étoiles forment notre signe. N’en oublie jamais le dessin.
Ce sont les derniers mots que je l’entendrai prononcer dans ma langue. Me prenant à nouveau en remorque, elle me conduit à travers le labyrinthe des passages, et lance soudain comme un cri d’oiseau. Aussitôt, deux étalons bais font irruption dans le défilé, sans que j’aie seulement pu percevoir le moindre bruit de galop. Dihya calme les bêtes, l’une après l’autre, en leur tapotant le poitrail. Puis elle me tend les rênes de celle qui semble la moins farouche. Je regarde la jeune femme d’un air décontenancé. Nous sommes nus, tous les deux. Pas de selle, ni même un simple tapis… Il va falloir monter à cru.
— Yah !
Je n’ai guère le temps de faire état de mon embarras. Dans un cri, Dihya vient de bondir sur le cheval dont elle a conservé les guides. De l’une de ses lanières, repliée en boucle, elle frappe légèrement la croupe de l’animal, moins pour lui ordonner de partir que pour m’inviter à la suivre. Je saute à mon tour sur l’étalon qu’elle m’a confié. Le pur-sang se cabre à peine ai-je tiré sur son mors. Puis, au premier coup de talon, le voilà qui fonce droit devant.
Mais ma compagne est déjà loin, elle file dans une étroite vallée, projetant derrière elle un nuage de sable. Presque couché sur la crinière, j’encourage ma monture par de brèves tapes sur l’encolure. Je vois Dihya au loin qui ralentit. Il y a un instant, elle et sa bête n’étaient guère plus qu’un point à l’horizon. À présent, je distingue nettement une forme humaine sur un cheval. Quelques secondes encore, et l’éclair nacré d’un sourire me foudroie. La jeune Berbère s’approche, m’invite d’un geste à lui confier les rênes. Nous repartons au trot, presque côte à côte, ma monture un peu en retrait. N’ayant plus à me préoccuper de la route, je contemple la cavalière. Le bras replié, en léger recul, elle offre à mon regard l’arc fermement bandé de son sein gauche vu de trois quarts arrière. L’aréole sombre, presque noire, tranche sur la peau dorée et plus encore le mamelon turgescent, d’un violet profond et luisant. Je suis la courbe douce qui rejoint le torse et descend sur la ligne des hanches, avant de m’attarder sur la cambrure souple des reins. Un peu plus bas, les lobes pleins et musclés, parfaitement ambrés des fesses accompagnent les mouvements du pur-sang. À chaque accident du terrain, ils se soulèvent à peine, assez cependant pour me laisser deviner parfois, à contre-jour, entre les cuisses largement écartées par le dos du cheval, l’arrière de la vulve. Le sexe épanoui décrit la forme incertaine, inversée, ondoyante, de collines jumelles séparées par un étroit sillon. Et je songe un instant à l’épopée de Gilgamesh, aux deux montagnes qui s’élèvent à l’est de toutes les terres connues. Aux yeux des Mésopotamiens, ces éminences sœurs constituaient la porte par laquelle, chaque matin, le soleil pénétrait dans le monde. J’imagine l’interminable défilé que franchit le héros. Comme lui, je marche à tâtons dans l’épouvantable ténèbre. Et soudain, la lumière se fait en moi : j’aperçois les pyramides de la Vache qui pleure…
Mon guide bifurque à gauche. Nous entrons dans un étranglement qu’enserrent de hautes masses minérales – on les dirait déchiquetées par quelque cataclysme ancien, quelque force tellurique des commencements. Enfin, la vue se dégage tandis que nous empruntons un raidillon interminable. Les bêtes hésitent, s’ébrouent à chaque fois qu’une pierre roule. Puis, nous débouchons sur un large plateau, flanqué de deux mamelons rocheux. Le chemin suit la ligne de crête et conduit, sur la gauche, jusqu’au sommet le plus élevé. Parvenus à la cime, nous voyons l’horizon dessiner autour de nous un cercle parfait. Tout en m’invitant d’un geste à faire de même, Dihya contraint sa monture à décrire un tour complet sur elle-même. Et c’est pour me lancer au terme de cette rapide révolution quelque chose comme « Ameghrad ». Je crois que, dans sa langue, cela signifie « l’univers »…
Nous redescendons vers le plateau central et mettons pied à terre. Me prenant la main, ma compagne m’entraîne à l’extrémité orientale de la corniche, où nous demeurons un moment immobiles, au plus près du bord. Puis, d’un signe, elle m’invite à copier ses mouvements, à m’étendre comme elle sur le sol, la tête et les bras dans le vide. Un instant, elle me regarde en souriant, avec l’air d’une petite fille qui jouit de la bêtise qu’elle est en train de commettre. Puis elle me désigne les parois en à-pic, les lignes qui courent tout le long, les reliefs. C’est seulement lorsque son geste s’arrête sur une forme en auge profondément creusée que je reconnais la larme. Nous sommes juste au-dessus de la Vache qui pleure, à l’endroit précis d’où, quelques heures plus tôt, elle nous épiait, Stéphanie et moi. Car à n’en pas douter, c’était elle, cette forme mouvante, accroupie au bord du plateau…
La jeune Targuie se retourne à présent et s’étend sur le dos, le cou pendant, presque désarticulé. Je comprends que je dois faire comme elle, laisser ma tête retomber en arrière pour s’immobiliser à fleur de roche. Nos mains se rejoignent, s’étreignent, et nous passons un long moment à contempler ainsi le monde à l’envers. Les reliefs alentour ont l’air de former d’étranges constructions, d’immenses stations spatiales dérivant dans un ciel d’or et de soufre. Et je ne m’étonne plus que l’ancêtre préhistorique en ait vu descendre des « martiens ». Un instant, juste au-dessus de nous ou en dessous, je ne sais plus, je crois remarquer la présence d’une coque de cristal. Une impression pénible, quoique fugitive, me saisit. Je me sens appartenir à un univers tout entier contenu dans ces boules idiotes qu’achètent les touristes et qu’il leur suffit de renverser pour voir tomber la neige sur la tour Eiffel, l’Empire State Building ou même le Taj Mahal. Oui, je viens de cet horizon-là, borné et stupide – cette prison raisonnable du calcul, de la Bourse, des voyages organisés et des dragues faciles. Voilà néanmoins qu’une petite fille surgit pour en briser l’écorce. Les milliers d’astronefs, qui s’étaient un temps pétrifiés, reprennent aussitôt leur course. Leurs sillages creusent le ciel minéral. Ils y ouvrent des vallées qu’ensemencent de braves jardiniers interstellaires. Des oasis commencent à éclore ici ou là. Puis de minuscules silhouettes apparaissent, formes noires et longilignes qui tranchent violemment sur le vert cru des feuilles. Et les voici qui se mettent en ligne pour poursuivre une proie que je n’aperçois pas…
Le sang a dû me monter à la tête. Je suis sans doute un peu ivre et je presse la main de Dihya pour m’assurer de la matérialité des choses. Mais la jeune femme se dégage prestement. Elle se lève d’un bond, saisit les rênes des deux chevaux et saute sur le sien, le plus farouche. Je m’approche d’elle. J’ai toutefois à peine le temps de la frôler de mes doigts qu’elle a repris sa route. Je m’élance et atterris péniblement sur ma monture qui part aussitôt.
Le retour vers le campement commence, sans un mot. Une fois dans la vallée, je suis frappé par l’étrange qualité de la lumière. Le jour devrait être déjà bien avancé. On dirait pourtant que nos ombres s’allongent lentement en direction de l’ouest. Le temps s’est-il mis à progresser à reculons ? La clarté matinale se fait moins vive et le vent plus frais. Quand nous revenons à la grotte, le ciel a retrouvé les couleurs qu’il avait à l’instant où Dihya me montrait les constellations. Je lève les yeux et je vois briller dans le bleu profond du septentrion les treize étoiles de la Vache qui pleure. Je tends l’oreille, sonde les ténèbres que ne troublent pas encore les lueurs indécises de l’aube. Moi qui croyais être en retard ! Je m’attendais à trouver mes compagnons de voyage atterrés, me cherchant au hasard des défilés, criant mon prénom, les mains en porte-voix. Mais tout est calme. Il doit être quatre heures du matin. La nuit s’achève à peine. Guides et touristes dorment paisiblement.
Nous mettons pied à terre. Je pénètre dans la caverne sous la frise mauve et ocre des chasseurs. Dihya me suit, m’invite à m’étendre sur le duvet grand ouvert. Après avoir, du plat de la main, tassé le sable des deux petites pyramides qu’elle a formées quelques heures ou quelques secondes plus tôt – je ne sais plus –, elle se blottit dans mes bras. Un frisson me parcourt. Ce que je viens de vivre échappe à toute logique…
On me réveille. C’est Usem, le vieux Targui, celui qui couvait des yeux Stéphanie les jours précédents.
— Faut se lever, massir Tristan, lance-t-il en riant après m’avoir copieusement secoué. Les autres massir’massas prennent leur tadjimjimt n’toufat, leur… repas du matin. Endhahel, yani… hier, on a dit : « debout à 7 heures ».
Je consulte ma montre, abandonnée à côté de moi, sur une pierre plate. J’ai plus de quarante minutes de retard. Le vieillard se retourne pour me permettre de m’habiller. En m’extirpant du duvet, je considère, ému, l’endroit où s’élevaient les deux pyramides. Dans le sable, à cet endroit précis, pas même la trace d’une main… Dihya s’est enfuie sans me laisser le moindre signe. Parviendrai-je jamais à la retrouver ? J’enfile rapidement des vêtements propres en me disant que le mystère de Stéphanie, lui aussi, reste entier. Pourquoi a-t-elle précipitamment quitté la caverne, avec – si je puis dire – armes et bagages ?
— Mon amie, elle est en train de prendre son petit-déjeuner ?
Usem se retourne brusquement.
— Qui ça, massir Tristan ?
— Stéphanie, voyons, la jeune touriste qui m’accompagnait, celle qui partageait avec moi le dromadaire…
L’homme du désert ouvre de grands yeux.
— Mais massir Tristan, tu n’as pas d’eddiout !
Je sais que le mot signifie : « femme ». Il poursuit d’un ton où je sens pointer comme une colère contenue :
— Usem comprend. Tu as dormi avec la folle de Djanet. Elle cherche partout un mari. Elle t’a trouvé. Mais ce n’est pas ton eddiout ?
Puis il ajoute entre ses dents : « aouir’ ! », jamais de la vie !
Il s’avance vers moi, je l’entends à nouveau murmurer quelque chose en langue targuie et, au milieu de la phrase, le prénom de Stéphanie, prononcé avec une nuance de respect. Il m’aide à boucler mon sac à dos. En approchant, le voilà qui piétine le sable à l’endroit où s’élevaient les deux petites pyramides…
Trois jours plus tard, j’étais en France. Entre-temps, j’avais pu vérifier que le vieux Targui n’avait pas menti. Les compagnons de route, auxquels je ne posai qu’indirectement la question afin de ne pas être tenu pour fou, n’avaient pas croisé l’ombre d’une Stéphanie de toute la randonnée. J’étais bien seul sur le dromadaire, et tous avaient été étonnés de me voir de plus en plus fréquemment m’isoler du groupe – jusqu’à choisir une caverne assez éloignée des leurs pour passer la nuit. Quant aux guides, ils profitèrent d’une absence de leur chef pour m’expliquer, dans leur français rehaussé de langue targuie, que la folle de Djanet était une femme qu’Usem connaissait bien, qu’il semblait même la protéger, bien qu’elle fût bannie de sa tribu pour « inconduite » – « Idjiten icchadhenin », c’est l’expression qu’ils employèrent, tout en riant et en soulignant leur propos de gestes obscènes. J’avais du mal à croire cependant que je puisse être tombé sur une nymphomane forcenée.
J’ai bien tenté d’en savoir plus auprès d’Usem lui-même. Je me suis surtout efforcé de le convaincre de me laisser rencontrer Dihya à nouveau. Mais je me suis heurté à un mur. J’étais suffisamment troublé pour penser que j’avais rêvé toute l’histoire et que le vieux Targui s’était moqué de moi. La folle de Djanet, certes, existait bel et bien. Je l’avais croisée au marché avant le départ. Mais qui sait si mon imagination n’avait pas fait le reste ? Qui sait si Usem, de son côté, n’avait pas bluffé, prêchant le faux pour s’entendre dire le vrai ? Bien sûr, il y avait ce prénom, Dihya, que je n’avais pu inventer de toutes pièces. C’était ainsi que le vieux guide appelait sa protégée, ainsi que mon apparition – si c’en était une – s’était présentée. Mais j’avais pu en puiser les sonorités un peu âpres dans mes souvenirs d’histoire berbère. La légende de la Kahena m’a toujours fasciné. C’était là sans doute la chiquenaude initiale. L’illusion se serait modelée par la suite selon les caprices du hasard.