Deux tas de sable au bord d’un lit-5

2014 Mots
Évidemment, j’ai consulté un psychiatre dès mon retour. Je lui ai raconté mon aventure. Il s’est contenté de développer une théorie autour de la présence imaginaire de Stéphanie. L’une de mes grands-mères s’appelait Étiennette. Ce détail lui a suffi pour m’expliquer que, me sentant isolé du reste du groupe, et de ce fait fragilisé, j’avais recherché le sein nourricier et projeté une image maternelle à laquelle j’avais fini par croire. — Vous comprenez… Étienne, Stéphane ce sont deux formes du même prénom… Les Stéphanois sont les habitants de Saint-Étienne. — Oui, mais mon aïeule exigeait d’être appelée Marie… — Raison de plus. Vous avez utilisé ce refoulement d’Étiennette pour masquer la réalité sous les traits de Stéphanie… J’ai éclaté de rire en lui faisant remarquer que la grande blonde de Djanet n’avait rien à voir avec la petite vieille ratatinée, éternellement vêtue de noir de mon enfance. Il m’a observé, un instant dubitatif, par-dessus ses lunettes à fine monture d’or. Puis, tout en remplissant les papiers de prise en charge, il s’est contenté de lancer, un sourire mauvais aux lèvres : — Cela vous fera 800 francs… * Voilà qu’avec ces deux tas de sable près de mon lit, toute l’histoire me revenait en mémoire. Depuis cette séance chez le psychiatre, lequel ne s’était intéressé qu’à Stéphanie, Dihya était complètement sortie de ma vie. Je l’avais comme ensevelie au plus profond de moi, dans la terre meuble de mes souvenirs. J’avais vécu des années sans songer à elle un instant. Je me demandais pourtant si ce n’était pas sa voix un peu rauque, le diamant sombre de ses yeux, la courbe pleine de ses seins que j’avais cherchés dans chacune des femmes que j’avais prises dans mes bras. Et n’était-ce pas parce qu’aucune d’entre elles n’avait pu répondre à mes attentes informulées que je n’avais su en choisir une parmi toutes, pour m’accompagner jusqu’au seuil de la vieillesse ? Ressusciter un passé enfoui de longue date ne suffisait cependant pas à expliquer la présence de sable dans ma chambre. Le temps pluvieux, ces derniers jours, ne m’inspirait guère de longues promenades du côté de la plage. Et j’imaginais mal que Sonia, en se déchaussant près de mon lit deux nuits plus tôt, ait pu faire tomber ne fût-ce qu’un grain de poussière sur la moquette. Mon esthéticienne de maîtresse était trop soignée – au point même d’en paraître maniaque – pour me laisser de tels cadeaux. De toute façon, Amélie, ma femme de ménage, était passée la veille et, avec elle, rien ne saurait résister aux frictions énergiques de l’aspirateur… D’où provenait donc ce sable ? Si au moins je pouvais en connaître l’origine… J’en prélevai deux cuillerées à soupe que je fis glisser dans une enveloppe. Puis je résolus d’aller interroger à ce propos mon collègue Germain Braille, professeur en géographie physique et grand spécialiste de l’érosion naturelle. Après m’être annoncé au téléphone, je lui rendis presque aussitôt visite dans son laboratoire. — Peut-on identifier la provenance de quelques grammes de sable ? lui demandai-je après les salutations d’usage. — Cela dépend de l’état de conservation de ton échantillon et surtout des micro-organismes qu’il contient. La composition en elle-même et surtout la granulométrie – la taille des grains, si tu préfères – permettent de parvenir à une bonne approximation. Ensuite, c’est selon… Si le prélèvement a été effectué voici un siècle, il est peu probable qu’on puisse être plus précis. Au contraire, s’il est récent, on peut presque localiser son emplacement d’origine à une centaine de kilomètres près… Je sortis l’enveloppe de ma poche. — Tiens, lui dis-je, j’ai récolté cela ce matin… — Donc tu connais la réponse. Du sable de Perros… — Non, justement, cela ne peut en aucun cas venir d’ici ! — Là, Tristan, tu piques ma curiosité ! rétorqua mon collègue en s’emparant de mon échantillon. Il fit couler quelques grains dans la paume de sa main et ajouta : — Mmmmh joli ! Effectivement, cela n’a rien de breton. Pour en établir l’origine, j’ai besoin d’environ deux heures. Fais un saut en fin de matinée. Tu en seras quitte pour me payer un petit gueuleton ! Je revins à midi passé de quelques minutes. Germain Braille enfilait sa veste et se préparait à sortir. — Bon, j’ai tes résultats. Tu m’invites chez Georges et je te raconte tout. Ce ne fut qu’une fois installé au premier étage de sa brasserie favorite, devant une pleine assiettée de langoustines au thym qu’il se décida enfin à parler. — Nous sommes devant un mélange assez original de SiO2 enrichi de traces diverses et de CaSO4·2H2O. Devant ma mine dépitée, il ne put qu’éclater de rire. — Ah oui ! J’oubliais que nous avons affaire à un digne représentant des sciences douces ! continua-t-il. Je voulais simplement dire que ton sable est un composé de quartz et de gypse, avec un peu d’aluminium, de magnésium et de sodium. Les grains sont relativement grossiers. Et j’ai découvert sur plusieurs d’entre eux des traces fossiles d’Escherichia coli. J’ai hésité longtemps entre White Sand, au Nouveau-Mexique, – mais la proportion de quartz est légèrement trop importante – et le Colorado, attribution sans doute plus probable, mais par trop banale. La présence de notre gentil colibacille m’a néanmoins conduit à pencher pour une autre origine. Un lieu qui, à l’époque préhistorique, fut particulièrement habité. Eh oui, mon bonhomme ! Ton sable, il vient du Tassili. Tu as vécu là-bas, je crois ? — Pas exactement. Mais j’y suis allé pour une excursion dans les années quatre-vingt. Le reste du temps, je travaillais plus au nord. — Eh bien !… Tu as dû revenir avec un souvenir quelconque, un vase, une lampe à huile qui renfermait un peu de ce sable entre deux parois. Les artisans usent souvent de ce moyen pour équilibrer les objets qu’ils façonnent. Et quelqu’un – ta chère Amélie, par exemple – aura brisé le bibelot et répandu son contenu… En tout cas, une chose est sûre, mon vieux ! Ton échantillon, tu ne l’as pas prélevé sur le site il y a vingt-quatre heures. Cela fait bien trente ans qu’il est isolé de son milieu naturel. Et l’on pourrait compter plus large ! Je suis retourné dans le Tassili. J’ignore absolument pourquoi. Je n’avais bien sûr pas le moindre espoir d’y retrouver Dihya. Cela devait faire un bon moment qu’elle ne courait plus par les vallées de Tegharghart. Peut-être voulais-je simplement revoir la Vache qui pleure. Et puis, pourquoi ne pas l’avouer ? Je me sentais appelé par le sable. Quelqu’un ou quelque chose – mais qui ? ou quoi ? – m’avait fait signe par-delà le temps. Il était hors de question que je me dérobe. Prise d’assaut par des groupes et grappes de touristes, Djanet est aujourd’hui méconnaissable. Le Grand Hôtel de la Palmeraie a disparu. Ma petite agence de voyages bretonne m’a réservé une chambre au Zeriba, en plein cœur de la ville. La jolie blonde en charge de mon dossier m’a également confié l’adresse d’un correspondant local, Essendilene Travels, à deux pas du marché, pour que je mette au point les détails de mon séjour. (« Il est plus prudent de négocier tout cela sur place », m’a-t-elle expliqué, d’un ton charmeur. Et voyant ma mine un peu déconfite, elle a ajouté : « Ne vous inquiétez pas, ils sont très bien »). Je pousse la porte de l’établissement en question, un large battant de verre orné d’un rideau de perles d’où mon passage fait sourdre une cascade de sons cristallins. Je pénètre dans une salle oblongue, toute en profondeur. Une fois franchie la série de présentoirs sur lesquels s’accumulent des prospectus en tout genre, je découvre deux bureaux installés dans un coin d’ombre et flanqués de ventilateurs électriques. Assis à celui de gauche, une jeune femme m’accueille avec un franc sourire et, d’un geste quelque peu emphatique, m’invite à prendre place sur le siège en face d’elle. — Selaam r’aleîkum, fais-je, avec cet accent spécial qu’ont les Berbères lorsqu’ils se saluent entre eux. Car j’ai la volonté de ne pas passer pour un banal touriste. Mais l’amusement se lit aussitôt sur le visage de mon vis-à-vis et je me sens soudain tout à fait ridicule. — Aleîkum Selaam… Vous parlez le tamasheq, notre langue targuie ? Vous ne préférez pas que nous échangions en français ? J’acquiesce en bredouillant, puis je lui présente ma requête. — Je… Je n’ai pas voulu prendre un voyage organisé et me fondre dans le troupeau joyeux des vacanciers européens. Je n’ai rien réservé d’autre que mon vol depuis la France et mon séjour à l’hôtel. J’aimerais cependant monter jusqu’à Tillélene, puis à partir de là, faire un petit pèlerinage à Tegharghart… — La Vache qui pleure ! lance la jeune femme en souriant. Tout le monde y passe, effectivement. — Je sais, il s’agit d’une étape classique. Mais je n’ai pas envie d’y aller en compagnie de dons juans au front dégarni et à la joue molle, ou pire encore, de matrones à l’arrière-train moulé dans un short d’adolescente. L’employée de l’agence éclate de rire. Mais je poursuis sans me démonter : « Ne pourrais-je louer les services d’un guide et me rendre seul sur les lieux – en évitant les heures de fréquentation touristique ? » — Nous pouvons vous proposer ce service, effectivement, me répond la jeune femme en s’efforçant de retrouver son sérieux. Mais vous vous en doutez, je suppose : dès lors qu’on veut échapper aux excursions classiques, tout devient, du point de vue administratif, très… compliqué. Et c’est peu dire ! Mais… Elle réfléchit un instant, puis brusquement demande : — Est-ce que vous savez monter à cheval ? — Mal, mais je sais. — Dans ce cas, je crois que le plus simple pour vous serait de rejoindre une des équipes de surveillance du parc du Tassili. Celle qui couvre la région que vous souhaitez visiter part de la passe de Tikoubahene dans deux jours – ce mercredi donc, si vous acceptez de patienter jusque-là. Je peux vous réserver un taxi qui vous conduira au point de rendez-vous, puis un cheval qui vous permettra de suivre le groupe, guère plus de deux Touareg, le plus souvent. Seulement… Elle semble à nouveau hésiter. Moins habituée à travailler avec les étrangers qu’avec la population locale, elle me regarde droit dans les yeux, essaie de sonder le client que je suis, cet inconnu qui vient de faire irruption dans son agence. Je lui adresse mon meilleur sourire, comme pour la mettre en confiance, et répète sur le mode interrogatif : — Seulement ?… —… Il faut d’abord que vous obteniez l’accord de l’Office national du parc. Si vous acceptez de vous plier aux usages… Elle fait, du pouce et de l’index, un signe sans équivoque. — Cent dinars ? — Disons le double. Le montant du bakchich en vigueur s’établit aux alentours de cent quatre-vingts. Vous demanderez Youssef, et surtout précisez bien que c’est de ma part… — Mot de passe : « Essendilene Travels » ? fais-je naïvement. Elle éclate de rire. — Non ! Donnez plutôt mon prénom : Tala. Mais auparavant, afin que je prépare les détails de votre promenade, pouvez-vous m’en dire plus sur vos attentes ? Que recherchez-vous, là-haut ? Des souvenirs ? — Oui. J’ai parlé de pèlerinage. C’est exactement cela. Je suis venu ici même il y a trente ans, avec une femme… enfin… ma femme, décédée voici quelques mois. Et j’ai eu envie… Je me sens rougir à mesure que se déploie le mensonge. —… j’ai eu envie de revenir dans ces lieux que nous avons tant aimés. Ma voix n’est plus qu’un souffle. C’est à peine si je parviens au terme de mon explication. Sans doute l’employée de l’agence prend-elle cela pour de l’émotion. Elle hoche en tout cas la tête, d’un air compatissant, puis murmure à son tour : — Comme je vous comprends ! Je m’arrangerai pour que vous puissiez vous recueillir dans une complète solitude. Elle remplit un bordereau et me le tend. J’y lis les différentes étapes qu’elle vient de prévoir pour mon périple. Je suis sidéré par la rapidité avec laquelle elle a ainsi mis au point l’itinéraire. — Vous connaissez le Tassili N’Ajjer comme votre poche ! lui dis-je, un brin admiratif. Elle soulève la manche droite de son corsage et me montre un tatouage berbère, deux losanges encadrant chacun une croix et prolongés par une fine ligne barbelée. — Je suis née là-haut, explique-t-elle. J’y ai vécu jusqu’à ma septième année… Le gros Youssef n’a fait aucune difficulté. Une fois que je lui ai discrètement glissé les deux billets de cent dinars, il a tamponné le bordereau de l’agence et m’a fait noter l’heure du rendez-vous : — Tikoubahene, 6 heures du matin. Tala mettra un cheval à votre disposition. J’opinai du chef et quittai les locaux de l’Office national. Je m’appliquai ensuite de mon mieux à meubler l’attente, à errer presque deux jours entiers dans la ville. Je passai quelques heures dans le petit musée, m’égarai dans la palmeraie, flânai dans le marché qui n’avait plus rien de commun avec celui que j’avais connu. Je songeai un instant à mener mon enquête afin de retrouver la trace de Dihya. Mais, même chez les vieillards que je parvenais à interroger, le prénom n’évoquait plus grand-chose – à part celui de la Kahena, bien entendu. Quand j’expliquais que je recherchais une femme rencontrée trente ans plus tôt, on se contentait le plus souvent de hausser les épaules en ajoutant, tout au plus : « Ah, oui ! la folle de Djanet. Nul ne sait ce qu’elle est devenue ». Si, le lendemain, j’ai fini par pousser à nouveau la porte d’Essendilene Travels, c’est donc plus par désœuvrement que dans le secret espoir de me voir indiquer une piste. Tala m’a accueilli avec le même sourire imperturbable, commercialement correct. Elle s’est raidie un peu lorsque je lui ai proposé de prendre un verre à la terrasse de l’hôtel, une fois achevées ses heures de permanence.
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