Le silence qui suivit le combat n’était pas paisible.
Il était chargé de cendres, de sang et de magie brisée.
Aelyra restait à genoux sur le sol de pierre fissuré, incapable de bouger. Chaque respiration lui coûtait un effort immense. Son corps tremblait encore sous les résidus de pouvoirs contraires qui s’étaient affrontés autour d’elle — la rage lunaire de Kaël, la froide éternité d’Eryndor.
Elle avait été le point de rupture.
Kaël se tenait à quelques pas, le torse lacéré, le souffle court. Le sang coulait de plusieurs plaies, mais aucune ne semblait mortelle. Ses yeux d’ambre, encore partiellement bestiaux, étaient rivés sur Aelyra avec une intensité douloureuse. Il ne voyait qu’elle. Toujours elle.
Eryndor, lui, n’avait presque pas bougé. Une fine fissure ornait sa joue pâle, laissant apparaître une goutte de sang noirâtre qui descendait lentement le long de sa peau. Il l’essuya d’un geste élégant, comme si la violence qui venait d’avoir lieu n’était qu’un léger désagrément.
— Assez, dit Aelyra d’une voix brisée.
Aucun des deux ne répondit.
Ils étaient des prédateurs, figés face à face, conscients que le moindre mouvement relancerait l’enfer.
Aelyra se releva lentement, vacillante. Ses jambes la soutenaient à peine, mais elle refusa de tomber à nouveau. Pas devant eux. Pas comme une faiblesse à se disputer.
— Vous allez arrêter, maintenant.
Kaël fit un pas vers elle.
— Il t’a marquée, Aelyra. Son sang est en toi. Sa morsure…
Sa voix se brisa, laissant filtrer une douleur brute qu’il ne savait pas masquer.
— Il t’a volée.
Eryndor inclina légèrement la tête, amusé.
— Je n’ai rien volé, Alpha. Elle n’est pas un objet. Elle a répondu.
Aelyra se tourna vivement vers lui.
— Ne prétends pas que je l’ai choisi.
Ses yeux brûlaient d’une colère nouvelle, plus sombre, plus profonde. Une colère qui n’était pas entièrement la sienne.
Eryndor la soutint du regard sans ciller.
— Tu l’as senti, pourtant. Le vide en toi. Le manque. Le sang ancien n’entre pas dans un corps qui le rejette.
Kaël grogna, un son grave, menaçant.
— Tais-toi.
La pierre sous ses pieds se fissura davantage.
Aelyra porta une main à sa tempe. Le lien avec Kaël pulsait violemment, chargé de possessivité, de peur et d’un amour presque étouffant. En même temps, une autre présence se faisait sentir, plus froide, plus calculatrice… mais terriblement stable.
Eryndor.
Deux forces tiraient sur elle, chacune convaincue d’avoir raison.
— Je n’appartiens à aucun de vous, dit-elle enfin, d’une voix ferme malgré le chaos intérieur.
Kaël la regarda comme si elle l’avait frappé.
— Le rituel…
— Le rituel m’a liée à ta magie, pas à ta volonté, répondit-elle. Et ce que lui a fait… ce n’était pas un choix. C’était une violation.
Un silence tendu suivit ses mots.
Pour la première fois, Eryndor sembla réellement intéressé.
— Vraiment ? demanda-t-il doucement. Et pourtant… ton corps s’adapte. Ton esprit s’ouvre. Tu ne te consumes pas.
Il s’approcha d’elle, lentement, prudemment.
Kaël fit un mouvement immédiat pour s’interposer, mais Aelyra leva la main.
— Ne t’approche plus.
Eryndor s’arrêta.
— Tu es différente, Aelyra. Tu le sais. Tu le sens. Le sang t’a changée.
Elle ferma les yeux un instant.
Il avait raison.
La magie coulait en elle d’une manière nouvelle, plus dense, plus dangereuse. Elle percevait les pulsations dans les murs, le battement lointain des cœurs des vampires cachés dans la cité, la colère sourde de la meute qui hurlait déjà son nom dans la forêt.
Elle ouvrit les yeux, horrifiée.
— Je les entends…, murmura-t-elle.
Kaël pâlit.
— Quoi ?
— Tout, répondit-elle. La nuit. Le sang. La lune.
Eryndor sourit, cette fois sans arrogance.
— Bienvenue entre deux mondes.
Ils quittèrent la grande salle peu après, dans un silence lourd.
Aelyra refusa de rester dans la cité vampirique, mais Eryndor refusa tout autant de la laisser repartir sans protection. Kaël, lui, menaçait de tuer quiconque tenterait de l’approcher.
Le compromis fut fragile.
Ils passeraient la nuit dans un ancien sanctuaire abandonné, situé à la frontière des territoires. Un lieu ancien, neutre, où aucun pacte ne dominait complètement.
Aelyra marchait entre eux.
Kaël à sa gauche, tendu, chaque muscle prêt à exploser.
Eryndor à sa droite, calme, observateur, presque patient.
Elle se sentait comme une corde prête à rompre.
— Tu aurais dû me dire, finit par murmurer Kaël.
— Dire quoi ?
— Que tu étais prête à risquer tout ça.
Elle s’arrêta net.
— Je n’étais prête à rien, Kaël. J’ai fait ce qu’il fallait pour sauver ta meute. Et maintenant… je paie le prix.
Il baissa les yeux.
— Je ne te laisserai pas sombrer.
Eryndor intervint, d’un ton égal.
— Tu ne peux pas la sauver de ce qu’elle est en train de devenir.
Aelyra ferma les poings.
— Assez.
Ils se turent.
Lorsqu’ils atteignirent le sanctuaire, la lune était déjà basse. L’endroit respirait l’abandon — des pierres couvertes de mousse, des symboles anciens effacés par le temps. Aelyra sentit immédiatement une pression étrange, comme si le lieu réagissait à sa présence.
Elle entra la première.
À l’intérieur, la magie se mit à vibrer.
Aelyra porta une main à son cœur, suffoquant.
— Quelque chose… ne va pas.
Kaël s’approcha, inquiet.
— Aelyra ?
— Le sanctuaire…, murmura-t-elle. Il reconnaît ce que je suis devenue.
Eryndor s’immobilisa.
— Ce lieu était destiné aux êtres hybrides, dit-il lentement. À ceux qui n’appartiennent à aucun monde.
Le regard d’Aelyra se posa tour à tour sur eux.
Une certitude glaciale s’imposa à elle.
— Je ne suis plus seulement une sorcière.
Le silence retomba.
Au loin, un grondement sourd se fit entendre.
Quelque chose s’éveillait.
Et cette fois, ce n’était ni un loup… ni un vampire.