elle présente quelque pathologie qui pourrait l’empêcher d’enfanter si jamais elle le décide.
— Fais attention à ce que tu es en train de dire, Laura. Toi aussi, tu risques d’être infertile et encore moins stérile. Tu ne peux pas avancer des choses infondées sur moi sans avoir la moindre preuve d’un gynéco.
— Ne vous embarquez pas, dit Milo, dans ce genre de prédictions funestes et insensées. Vous n’avez pas besoin de vous en remettre à des appréhensions avant que vous ne soyez mariées.
— Je pense qu’il vaut mieux qu’on change de sujet, suggéra Mateo. Le moment n’est pas encore venu pour envisager ce genre de situation. Avec le progrès scientifique, on peut se permettre le luxe de chercher des solutions à tous nos problèmes.
— Comme quoi, cher papa ? demanda Laura qui se fait apparemment beaucoup de soucis au sujet de sa fertilité.
— Nous avons convenu de changer de sujet, ma puce, répondit-il. Et toi, tu veux couper les cheveux en quatre.
— Répondez-moi, papa, sans chercher à noyer le poisson, dit Laura, l’air curieux.
— Celui qui est habilité à répondre désormais à toutes tes questions, c’est Milo, ton futur époux. Alors ne me fais pas la pression, s’il te plait, ma fille. Je ne peux pas parler des choses qui ne ressortent pas de ma spécialité de traiteur qui passe tout son temps à faire bonne chère.
— Excuse-moi, papa, ce n’est qu’une simple discussion. Ce ne fut pas mon intention de t’embêter avec ma curiosité infantile. Tu ne peux pas imaginer combien je t’aime. Je ne te remercierai jamais assez pour le soutien moral et matériel que tu m’as toujours apporté. C’est le moins que je puisse dire, avoua-elle, en prenant à témoin Sophie et Milo. Je reconnais fermement que c’est grâce à toi et à tes bons rapports d’amitié qu’il m’a été donné de rencontrer mon ange gardien qui fera de ma vie, j’en suis convaincue, une œuvre d’art.
— J’en ferai tout ce que tu veux, ma chérie, dit Milo. Ce que je ne peux pas faire, c’est de cesser de t’aimer. Et ce n’est pas parce que tu m’as aguiché, soit disant, avec ton charme et ta beauté extérieurs que je te fais cette promesse, mais à fortiori parce que je trouve en toi la personne juste et honnête, qui ne vivra jamais en porte à faux avec mes principes et mes désirs.
— Tu ne peux pas imaginer, dit Mateo, combien je suis content, cher Milo, de savoir que Laura fera essentiellement l’objet de ton amour de prédilection. C’est vraiment la chose la plus agréable qu’un père est censé souhaiter à sa fille.
— J’espère de tout cœur que mes aveux ne soient jamais de simples paroles qui s’envolent à la première difficulté rencontrée et dans les premiers mois de mariage comme il arrive souvent chez certains couples qui bâtissent leur union sur des mensonges et finissent de sitôt par payer le prix fort de leur manque de franchise.
— Tu n’en feras jamais partie, dit Mateo. Tes parents ont fait de toi le prototype de l’homme convenable en tous points de vue, qui vaut son pesant d’or. Ma fille doit s’estimer heureuse que tu sois, toi, son mari.
— En épousant monsieur Milo, elle n’a aucune raison de se plaindre, dit Sophie. Elle va habiter dans une grande maison bien équipée où toutes les choses sont à profusion et aura certainement le titre honorifique, si j’ose dire, de la maîtresse de maison qui supervisera tout le travail des employés.
— Et toi, Sophie, quel sera ton rôle en présence de cette harpie de tante Layla ? Comme tout le monde le sait, c’est une femme aigrie et difficile. Elle veut toujours chapeauter toute la maisonnée et chercher à passer pour madame Je-sais-tout pour décider de notre sort à la place de mon père.
— Pour moi, ma fille, Sophie sera mon épouse et elle ne restera que comme telle. Et c’est à elle que va revenir le titre de maîtresse de maison. Ta tante n’aura qu’un rôle secondaire à jouer et si jamais elle s’avise d’empiète sur nos plates b****s, je la mettrai à la porte sans hésiter. D’ailleurs, l’autre fois, j’étais sur le point de la mettre à la porte, mais comme vous avez intercédé en sa faveur, je me suis ravisé par respect à votre interposition.
— Je t’en supplie, cher papa, ne fais rien qui puisse lui faire encore du mal. Ma tante est déjà blessée au fin fond de son cœur et je ne crois point qu’elle a encore la force de supporter tes remontrances brutales. Si elle part de chez nous, sa situation de femme vivant seule et sans soutien moral et financier deviendra déplorable et, par conséquent, sa vie connaîtra de sérieux problèmes.
— Si tu crois vraiment à cette hypothèse, dis-lui de se taire, pour son bien, et de ne pas se mêler de ce qui ne la regarde pas, sinon je lui clouerai le bec et, moi, je sais comment m’y prendre avec ce genre de femme.
— Ne t’inquiète pas, dit-elle, je vais lui en toucher un mot pour qu’elle cesse de fourrer son nez dans ta vie privée. Si elle se croit vraiment être dans le besoin impérieux de se marier, je lui suggérerai notre jardinier. Qu’en penses-tu, papa ?
— Je ne pense absolument pas qu’elle admette cette proposition, dit-il. Layla est une femme prétentieuse qui voit plus loin que le bout de son nez. Elle ne va pas daigner s’abaisser au niveau d’un simple jardinier qui ne vaut rien pour elle. Soyons logiques, ma fille !
— Dans ce cas, dit Laura, elle n’a qu’à chercher ailleurs, dit-elle. Il existe plusieurs hommes qui pourraient répondre à ses critères. Elle n’a qu’à en prendre un pour essai et si ça ne marche pas, elle pourrait en choisir un autre.
— Ah, ma fille ! cesse de raconter n’importe quoi, dit-il. Les hommes ne sont pas aveugles ni naïfs pour se laisser courir derrière les traces d’une femme grincheuse et rabat-joie qui sème le trouble et la tourmente là où elle passe. A priori, aucun deux n’acceptera le fait de cohabiter avec une mégère et de mener avec elle une vie de couple normal.
— Mateo, dit Sophie, je t’en prie, arrête de parler de cette femme, veux-tu ?
— Ok, ma chérie, dit-il. Je crois que nous sommes arrivés. Milo, veux-tu arrêter là, à côté de cette pharmacie. J’ai besoin de m’acheter quelques médicaments pour les maux de tête. Je suis un peu grippé.
Après avoir déposé Mateo et Sophie, Milo et Laura, suivis des autres véhicules, rentrèrent à la maison. Le majordome qui descendit prestement de la caravane accourut vers le patron pour recevoir de nouveaux ordres à propos du service.
— Bon, dit-il, ne faites rien. Laura et moi, nous ne mangerons pas ici. Nous allons sortir. Dit au chauffeur de nous préparer la voiture et apporte-moi les clefs quand tout sera prêt.
— Entendu, monsieur, dit le majordome en se retirant de quelques pas à reculons avant de quitter le salon.
Avant que le patron et sa fiancée n’aillent à la salle de bain pour se doucher, Nina la serveuse se présenta devant eux et dit :
— Monsieur-dame, que puis-je pour vous ?
— Non rien, Nina, tu peux te retirer, dit-il.
En sortant du salon, elle croisa le majordome qui la dévisagea attentivement comme s’il ne l’a jamais vue.
— Attends, Nina, qu’y a-t-il au juste ? Je te trouve un peu bizarre, dit-il.
— Non, non, rien. Tout va bien, Tony. Mais je suis un peu intriguée en voyant que le patron n’est pas de bonne humeur.
— Et comment tu peux imaginer ça ? demanda-t-il. Tu n’es pas la personne la mieux indiquée pour juger de l’état psychique du patron qui n’est qu’un peu incommodé à cause de ce pique-n***e gâché, qui s’est transformé en une matinée sinistre et désagréable. Est-ce que tu n’as pas vu les traces de boue qui collent encore les ailes des véhicules ?
— Je sais par l’un de nos employés que votre journée a été pluvieuse et que ce mauvais temps n’était pas favorable pour un vrai défoulement.
— Alors, tant mieux ! Efface-toi maintenant. Moi, je dois remettre les clefs de la voiture au patron.
— Il pourrait être à présent sous la douche, dit-elle.
— Ne t’inquiète pas pour moi, chère servante, dit-il. Il me paraît que tu as si vite oublié qui je suis. Va t’occuper de ton travail, sinon…
— Sinon, quoi ? dit-elle en le regardant d’un air méfiant. On ne peut jamais oublier un homme comme toi, susurra-elle. Tu es toujours à cheval sur l’étiquette et personne ne peut le nier, mais ta façon de t’y prendre avec les employés que nous sommes n’est pas à encenser.
— Je comprends qu’en osant dire des choses banales et insolentes en face ? dit-il, tu cherches sans doute une mise à pied. Est-ce que je me trompe ?
— Tu te trompes sur toute la ligne, cher Tony. Une chose n’en finit pas de me tracasser et je ne sais pas si tu peux m’éclaircir là dessus. J’ai besoin de savoir si tu as de la famille parce que depuis mon embauche dans cette maison, je ne t’ai jamais vu prendre quelques jours de congé pour sortir de cet espace.
— Et pourquoi, diable, tu t’intéresses tant à ma vie privée ? demanda-t-il. Tu ne trouves pas que c’est assez insolent de ta part ?
— Entre nous l’insolence n’a pas droit de cité, dit-elle. Nous vivons depuis des années sous le même toit et nous ne nous connaissons mal les uns les autres.
— Qu’est ce que tu veux connaître alors ? demanda-t-il.
— Tout, dit-elle.
— Comme quoi, chère Nina ? demanda-t-il.
— Je t’ai déjà posé la question de savoir si tu as de la famille et tu l’as détourné, dit-elle.
— A vrai dire, je n’ai personne, dit-il. Ma famille, c’est celle des Louis et ça l’est toujours depuis que j’étais tout petit. Au patron, je n’ai jamais osé poser la question de savoir quelles sont mes vraies origines. Je pense que j’ai répondu à ta question. Alors, ne me déçoit pas en allant le raconter à tous les employés. Moi, je te considère comme étant ma confidente de prédilection et je te fais part de mon secret sans me douter pour le moins du monde de ta discrétion.
— Je te promets que je ne dirai rien à personne, dit-elle.
— Et qu’en est-il de toi qui ne m’as jamais rien raconté à propos de ta vie privée et aussi de ce qui se passe entre les employés ? demanda-t-il.
— Ma vie privée, tu la connais déjà et elle n’a rien de spéciale, dit-elle. Je vis tout comme toi dans cette maison jour et nuit et je ne fais que me consacrer à ce travail de domestique pour aider mes parents à subvenir à leurs besoins. Je suis issue d’une famille pauvre et miséreuse et sans mon soutien pécuniaire, mes frères et sœurs n’auraient pas quoi manger. Je me suis marié une fois dans ma vie, mais à cause des problèmes épineux que j’avais eus avec l’entourage familial, mon mariage n’a pas fait long feu.
— A ce que je vois, tu es encore jeune et débordante de charme et de beauté et que l’on peut facilement tomber amoureux de toi. Qu’en penses-tu ?
En entendant ces beaux mots venant du majordome, qui ne lui a jamais parlé de la sorte, Nina, qui n’en croyait pas ses oreilles, se sentait être au septième ciel.
— Arrête de m’intriguer, dit-elle. Tu me surprends Tony !
— Si tu crois que c’est une surprise, il va falloir que tu en attendes à d’autres. C’est en dandinant ce corps angélique tous les jours sous mes yeux que tu m’aguiches. Est-ce que tu ne te rends pas compte combien ça me fait plaisir de t’admirer autant que tu me fascines ?
En tant que servante personnelle de monsieur Milo, Nina était triée sur le volet. Pour le maître de maison, elle était la domestique la plus valorisée après le majordome.
C’était une femme quadragénaire, de taille moyenne, gaie et charmante, le sourire toujours aux lèvres, les cheveux coiffés de bonnet blanc. Elle était dynamique, laborieuse et très douée dans l’art culinaire. Toutes les recettes qu’elle préparait avec l’aide de deux jeunes filles, appelées Perla et Marina, étaient délectables et succulentes.
Vu son âge, elle cachait autant que faire se peut les points sensibles de sa féminité en se passant pour une bégueule. C’était une femme d’une grande maturité. Elle s’interposait souvent entre les employés en conflit pour les réconcilier et faisait office de bonne conseillère pour rétablir l’ordre dans sa cuisine et faire régner un climat d’entente et de compréhension.
Le majordome qui s’en prenait souvent à elle et à ses auxiliaires pour la moindre négligence, histoire d’asseoir son autorité sur tout le personnel domestique, appréciait pour autant son rendement et sa manière de gérer le service de cuisine.
Mais, à cause de son faux orgueil, il n’a jamais daigné lui exprimer sa satisfaction. Cette attitude qu’il adoptait à son endroit, ne faisait que l’incommoder si fort qu’elle voyait en lui un homme désagréable et ingrat.
Tout comme il est, Tony, qui se croyait faire le beau et le mauvais temps dans la maison des Louis, est devenu par la force des choses un sujet à discussion de tous les employés. En prenant la parole lors de leur babillage répété, chacun d’eux le qualifia à sa manière. Les deux filles domestiques disaient de lui que c’était un goujat qui n’a jamais été marié à cause de sa misogynie, mais Nina, qui les avait entendues parler ainsi, démentait leurs médisances et les conseillait d’aménager leur langage ou de retenir pour le mieux leur langue.
Perla et Marina suivait ses conseils et les appliquaient à la lettre. Elles considéraient Nina comme étant leur mère poule, qui ne lésinait pas sur les moyens pour garantir leur protection.
Etant donné qu’elles étaient de même âge et issues de couches sociales très pauvres, ces deux jolies filles au visage de frimousse étaient polyvalentes. Elles passaient leurs jours ouvrés à faire le ménage, laver la vaisselle, arranger toutes les pièces, épousseter sommier, couvertures, draps et oreillers du patron.
En dépit de la tâche qu’elles accomplissaient d’arrache-pied, le majordome les talonnait continûment. A chaque fois qu’il constatait les traces superficielles d’un travail jugé mal fait ou surprenait l’une d’elle en train de fricoter dans un coin avec un employé de la maison qui la baratinait, il la prenait en grippe en manifestant de l’antipathie à son égard.
Un jour quand le majordome faisait un tour de contrôle dans la cave de la maison, il tomba à point nommé sur un spectacle qu’il qualifia de dégoûtant. Perla et son petit ami étaient en pleine action et leur corps solidement enlacés étaient dans une posture indicible.
Exaspéré et pris de rage à cause de ce qu’il avait vu et considéré comme étant une coïncidence malheureuse et décevante, il marqua un temps d’arrêt en se cachant dans un angle de mur et se mit à observer le déroulement de cet acte impromptu et malveillant qui se passait sous ses yeux et cerise sur le gâteau au sein même de la maison de leur patron où le respect des normes devait être monnaie courante.
Quand perla et son amant qui n’était qu’un domestique, se rendaient compte de la présence de Tony, ils avaient honte d’être surpris et se mirent rapidement à arranger leur vêtements. Pour faire semblant de ne rien vu, le majordome leur demanda sur un ton tranchant et péremptoire :
— Que faîtes-vous là tous les deux, bon sang ? Cela fait plusieurs minutes que je vous cherche pour m’assurer de votre présence.
L’employé, pris sur le fait, qui n’est personne d’autre que le chouchou et le délateur du majordome répondit à la question :
— Nous sommes entrés dans cette cave par simple curiosité, monsieur Tony.
— Et pourquoi faire ? demanda-t-il. Pour fuir le service et flirter avec cette insolente, c’est ça ?
— Non, pas du tout, monsieur Tony, dit Perla.
— Toi, tu te tais, dit-il, je n’ai pas besoin de tes explications. Je parlerai avec ta duègne. Alors, fais-moi le plaisir de disparaître de ma vue. Ces derniers jours, je ne supporte pas le fait de te voir t’amuser plus qu’il n’en faut avec les employés. Et, moi, je t’interdis de te comporter de façon aberrante en faisant fi de toutes les règles éthiques instaurées dans cette maison et ce avant même que tu viennes travailler chez nous.
— Ne trouves-tu pas monsieur, Tony, que tu es en train de te montrer cruel et ignominieux à mon égard, dit Perla. Qu’est ce que j’ai fait de si mal pour que tu t’insurges contre moi ? Tu crois que je suis une voleuse ?
— Non, mademoiselle, dit-il, tu es autre chose qu’une voleuse. Mais si tu crois que je fais souvent l’aveugle, n’oublie pas que j’ai toujours les yeux derrière la tête et cela me permet de tout savoir. Alors fais gaffe à tes frasques de jeunesse et cesse de filer un mauvais coton sans te soucier des regards.
Sans pouvoir continuer à répondre aux reproches péremptoires du majordome, Perla, les larmes aux yeux, monta de la cave et se dirigea vers la cuisine. Elle croisa Marina sur son chemin, qui la cherchait depuis un laps de temps.
— Ah, te voilà enfin ! cria-t-elle. Où étais-tu ? Cela fait un bon bout de temps qu’on te cherche. Madame Nina est très fâchée après toi.
— Mais pourquoi diable tout le monde cherche-t-il à se fâcher contre moi ? dit Perla.
En s’apercevant que Perla avait les larmes aux yeux, Marina lui posa la question de savoir les raisons pour lesquelles elle pleurait. Et comme elle était habituée à ne rien cacher à sa collègue, Perla lui avoua son aventure malheureuse avec le chouchou du majordome et lui demanda :
— S’il te plaît, Marina, ne raconte rien à Madame Nina, elle risque de me savonner tout comme l’a fait Tony.
— Alors, le majordome vous a surpris, tous les deux ? demanda Marina.
— Oui, oui, dit-elle, je pense qu’il a tout vu et c’est pour cela qu’il s’en est pris à moi. Je ne sais pas comment il a pu savoir notre présence dans la cave. Ne crois-tu pas, Marina que quelqu’un ait pu nous dénoncer et c’est pourquoi, le majordome nous a suivis à la trace ?
— Toi, Perla, tu connais autant que moi le majordome, dit-elle. C’est quelqu’un qui se tient constamment sur ses gardes. N’as-tu jamais remarqué qu’il fourrait son nez partout pour nous dire à sa manière que rien ne pourrait lui échapper ? Nous savons tous que Milo le considère comme étant ses yeux et ses oreilles au sein de cette maison. Mais, avec l’arrivée de la future maîtresse de maison, je pense qu’il sera probablement écarté au second plan et son influence sur le patron régressera à coup sûr.
— Ne va-t-on pas plus vite que la musique, Marina, dit-elle. Nous n’avons à présent aucune idée sur la future patronne pour avancer ce qu’il adviendra au majordome. La future épouse, c’est la fille unique d’un traiteur, appelé Mateo. Et d’après les bribes de phrases qu’on entend ça et là des commérages, elle est orpheline de mère et c’est sa tante maternelle qui avait pris le relais et s’est chargée de son éducation.
Au moment où les deux domestiques étaient en pleine conversation, le majordome fit son entrée et dit de but en blanc :
— Qu’est ce que vous manigancez toutes les deux ? cria-t-il. Est-ce que vous n’avez rien à faire ?
— Ne sois pas dur envers les filles, Tony, dit Nina qui vint de les rejoindre. Si tu continues à jacasser comme une pie, tes cordes vocales ne vont pas résister et finiront par s’user tout comme celles d’un vieux violon.
— Quelle étrange comparaison, Nina, dit-il ! Est-ce que tu es en train de me chercher expressément des noises en me traitant de la sorte ?
— Ces deux domestiques à qui tu t’en prends tous les jours, dit-elle, ne méritent pas qu’on leur crie dessus purement et simplement. Celle qui doit le faire en premier lieu et uniquement pour des raisons valables et congrues, c’est moi qui suis leur responsable immédiate. Alors, garde-toi d’empiéter sur mes plates b****s, sous peine de perdre mon amitié et de ne plus goûter à mes plats onctueux. Le mieux pour toi est de ne pas jouer à quitte ou double et de les laisser faire leur quatre volontés du moment qu’elles ont le peu du temps libre.
— Tu n’es au courant de rien, chère Nina, dit-il. Pose-lui la question de savoir ce qu’elle faisait avec cet abruti d’employé dans la cave.
— Je ne faisais rien de si mal, répliqua Perla, pour que tu en viennes à me ridiculiser devant l’homme que j’aime. S’enticher de quelqu’un n’a jamais été un péché.
— Et se permettre de fricoter dans la maison du patron, c’est quoi à ton avis ? demanda-t-il.
Quand Perla baissa les yeux et resta muette, Marina riposta pour réfuter les dires du majordome.
— Ecoute-moi, vieux crouton, dit-elle. Si tu ne te mêles pas de tes affaires en nous laissant tranquilles, nous nous arrangeons à te remettre à ta place.
— Ne sois pas insolente et effrontée, Marina, cria Nina. Ce n’est pas comme ça qu’on résolve les problèmes. Apprends à te comporter comme il se doit. Moi, bien que je prenne toujours votre défense et je ne vous efforce pas de courber l’échine, je n’aime pas que vous vous insurgiez contre le majordome. Même s’il a tort, vous devez le comprendre, le respecter et vous plier à ses ordres sans rechigner. Si jamais, il vous arrive de tomber entre ses mains en commettant des fredaines, n’hésitez pas à venir me consulter. Je suis toujours là pour votre bien. Maintenant, allez-vous-en ! Il vous reste encore du travail à faire.
Lorsque les deux domestiques allèrent dans la cuisine, Nina et le majordome restèrent seul à seul pour échanger quelques propos au sujet de la future maîtresse de maison.
— Dis-moi, Tony, dit-elle, comment est ce que tu imagines notre situation de domestiques quand la future patronne prendra en main les rênes de cette maison ?
— Ne crains rien, Nina, dit-il, avec son arrivée, je ne pense pas qu’il y aura de chamboulement dans les services. Les choses resteront telles qu’elles sont. Monsieur Milo nous fait toujours confiance et il ne nous a jamais emmerdé pour quoi que ce soit. Toutes les remarques qu’il nous a fait jusqu’à ce jour étaient des plus pertinentes et judicieuses. J’ai l’impression que Laura fera de même quand elle sera là. Continue à faire ton travail comme il se doit et ne te préoccupe pas du reste, je m’en charge, mais à charge de revanche.
— C'est-à-dire ? demanda-t-elle. Veux-tu t’expliquer ?
— Nous avons déjà parlé toi et moi et pour cette raison, je n’aime pas répéter les choses autant de fois, dit-il.
— Tu n’es qu’un pauvre type et un enfoiré qui ne cherche qu’à salir la dignité des gens, cria-t-elle. Je ne sais pas comment est ce que monsieur Milo ne s’est pas encore rendu compte de quel genre de personne tu es ? Si jamais, tu persistes à me harceler comme tu l’a déjà fait à maintes reprises, je n’hésiterai pas un instant de te faire une scène avant même d’aller me plaindre auprès du patron. Alors, écarte-toi de mon chemin parce que tu n’es qu’un vieux crouton et un opportuniste qui se cache derrière des apparences trompeuses.
— Excuse-moi, Nina, dit-il, mon intention est bonne, crois-moi, et je ne cherche pas à profiter de toi. Je veux seulement qu’on soit amis et solidaires pour notre bien.
— Quoi que tu dises, je n’en crois pas un seul mot. Toutes tes paroles ne sont que des balivernes qui me mettent mal à l’aise.
Sur cette riposte brutale et péremptoire, le majordome, qui a mal ingéré le revirement cruel, venant de la domestique, s’en alla prendre de l’air. Il se dirigea vers Levin, le jardinier de la maison. Quand il s’approcha de lui, il lança quelques mots vagues et inintelligibles en l’air:
« Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive, dit-il. »
Absorbé corps et âme dans son travail de jardinage, Levin déposa ses outils et se tourna vers le majordome avant de lui demander :
— Qu’y a-t-il, monsieur Tony ? Je te trouve un peu bizarre. Un problème dans le service ?
— Non, non, rien ! dit-il, je veux seulement me dégourdir les jambes et admirer ce merveilleux paysage de verdure.
— Tu as intérêt à changer d’air de temps à autre, dit-il. Rester entre quatre murs plus longtemps n’est pas du tout bon pour la santé. A propos de votre pique-n***e, j’ai appris que ça n’a pas été agréable.
— Comment veux-tu qu’il soit agréable puisque nous étions complètement trempés et les véhicules ont été inondés d’eau de pluie ? dit-il.
— A ce qu’on m’a raconté, ce fut une bourrasque qui vous a pris de court, dit le jardinier. Vous auriez dû vous informer de la météo.
— Faute de renseignements à ce sujet, personne parmi nous ne savait qu’il allait pleuvoir le jour de notre sortie, dit le majordome. Le vigile nous a été très utile et il a même accompagné monsieur Mateo dans la forêt pour chercher le patron et sa fiancée, qui ont disparu quelque temps de nos vues. Mais, à vrai dire, moi, je pense que ce n’est pas regrettable de patauger par obligation dans la boue et sous une pluie diluvienne.
Au bout de ces quelques bribes de conversation qu’il a échangées avec le jardinier, le majordome rentra à la maison après avoir passé voir le chien Rex, dans sa niche pour lui faire au passage quelques caresses et s’assurer de sa propreté et de sa nourriture.
Au moment où il fit son entrée dans le vestibule, Milo et sa future fiancée, tirés à quatre épingles, étaient sur le point de sortir dîner en ville.
— Monsieur, la voiture est fin prête et les clés sont sur votre table de nuit, dit le majordome.
— Je les ai, merci, dit-il. Tu peux disposer, Tony.
Dès que Laura, vêtue d’une robe de soirée très chic et embaumée d’un parfum, qui exhala une odeur exquise de rose, s’installa à ses côtés, Milo, tout habillé en prince et bien parfumé, démarra la voiture et en sortant de