010 - Awa

693 Mots
Le bitume de Marseille était encore brûlant de la chaleur accumulée pendant la journée, exhalant une odeur de gomme et de poussière qui me montait à la gorge. Je marchais vite, presque en courant, fuyant cet appartement de la Joliette qui était devenu mon tombeau. Les paroles de Halima résonnaient encore sous mon crâne comme des coups de marteau : *« Tu n'es qu'une passagère, Awa. Une erreur de parcours. »* Je devais voir Karim. Il était sur son chantier près du Mucem. Je voulais lui dire que je ne pouvais plus tenir, que les murs de notre "foyer" se refermaient sur moi, que l'air y était saturé du mépris de ma sœur. Mes larmes brouillaient ma vue. Je ne voyais plus les lumières du port, ni les silhouettes des passants qui me frôlaient. Je n'entendais que le tumulte de mon propre sang dans mes oreilles. Arrivée au passage piéton, je ne regardai ni à gauche, ni à droite. Je voulais juste traverser, changer de rive, m'échapper. Le crissement des pneus fut le premier signal. Un son strident, inhumain. Puis, un éclair de phares aveuglants. Le rugissement d'un moteur poussé à bout par un chauffard dont l'haleine devait puer l'anisette et le désespoir. Le choc ne fut pas une douleur, au début. Ce fut un souffle. Une force immense qui me souleva de terre, m'arrachant à la gravité. Le ciel de Marseille bascula. Je vis Notre-Dame-de-la-Garde à l'envers, puis le noir. Un noir absolu, épais, froid. --- Le réveil fut une lente agonie. L'odeur du désinfectant remplaçait celle du bitume. Mes paupières me semblaient peser des tonnes. Quand je réussis enfin à les entrouvrir, la lumière crue de l'hôpital de la Timone m'agressa. Karim était là, assis sur une chaise en plastique, sa tête enfouie dans ses mains. Il portait encore son gilet de chantier orange, maculé de poussière grise. À côté de lui, droite et glaciale, Halima fixait le moniteur cardiaque. — Karim... murmurai-je. Il se redressa d'un bond, ses yeux rougis plongeant dans les miens. — Awa ! Hamdoulillah, tu es réveillée... Un médecin entra dans la chambre, son visage de marbre ne présageant rien de bon. Il consulta mon dossier en silence, ignorant la tension électrique qui saturait la pièce. — Mademoiselle Diop, commença-t-il d'une voix dépourvue d'émotion. Vous avez eu beaucoup de chance. Le traumatisme crânien est léger. Mais... l'impact au niveau du bassin a été d'une violence extrême. Je sentis un froid polaire envahir mon ventre. — Qu'est-ce que vous voulez dire ? demanda Karim, sa voix tremblante. — Les lésions internes sont irréversibles, continua le médecin en me regardant enfin. L'utérus a été trop gravement touché. Nous avons dû intervenir pour stopper l'hémorragie, mais... vous ne pourrez jamais concevoir d'enfant, Awa. Jamais. Le silence qui suivit fut plus terrifiant que le choc de la voiture. Je sentis mon âme se vider, comme si le chauffard m'avait arraché non seulement ma chair, mais mon avenir, ma place de femme, mon lien avec Karim. Dans notre culture, une femme sans enfant est un arbre sans racines, une promesse non tenue. Je tournai la tête vers le mur, refusant de voir la pitié dans les yeux de Karim. Mais c'est le regard de Halima que je croisai. Elle ne souriait pas. Elle ne triomphait pas ouvertement. Mais il y avait dans ses yeux une certitude nouvelle, une force tranquille qui m'acheva. Elle s'approcha du lit, posa une main sur son propre ventre, encore plat mais porteur d'une vérité qui allait tout changer. — C'est une épreuve de Dieu, Awa, dit-elle d'une voix étrangement douce, presque mielleuse. Il donne et Il reprend. Mais Il n'abandonne jamais cette maison. Elle se tourna vers Karim, qui semblait s'effondrer sur lui-même. — Karim, regarde-moi. Il faut être fort maintenant. Pour nous. Pour l'enfant que je porte. Le monde s'arrêta de tourner. Halima était enceinte. L'aînée avait gagné. Elle avait la légitimité, elle avait la maison, et maintenant, elle avait la descendance. Moi, la petite sœur brisée, je n'étais plus qu'une ombre stérile dans le décor de leur réussite. Le destin, avec une ironie cruelle, venait de sceller ma défaite sur le macadam de Marseille.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER