Le monde se divise en deux catégories :
Ceux qui croient avoir le pouvoir.
Et ceux qui le détiennent sans jamais le montrer.
Je fais partie de la deuxième.
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Les néons de la ville vibrent derrière les grandes vitres teintées de mon bureau. Les rues en contrebas sont un théâtre d’ombres, de cris étouffés, de pactes murmurés. Mais moi, je suis au-dessus. Littéralement. Symboliquement. Stratégiquement.
Kellan entre sans frapper. Je lui ai donné ce privilège. Pas par confiance.
Par utilité.
Il retire sa veste et la pose sur le dossier du fauteuil en cuir.
— Elle commence à douter de moi, dit-il en s’asseyant.
Je lève un sourcil.
— Alors c’est que tu fais bien ton travail.
Kellan a un visage passe-partout, une gueule d’ange fatiguée, le genre qu’on oublie facilement. Et c’est précisément pour ça que je l’ai choisi.
Il s’est hissé dans les rangs de Thalia comme une vipère docile.
Aujourd’hui, il gère l’un de ses réseaux logistiques secondaires. Pas trop haut, mais suffisamment proche pour faire des dégâts.
— Tu veux que je déclenche quelque chose ?, demande-t-il.
Je secoue lentement la tête.
— Pas encore. Je veux qu’elle doute. Juste assez pour déséquilibrer sa ligne. Pas de feu. Juste des fissures.
Je me lève, vais jusqu’à la fenêtre.
Mon reflet se mêle à la ville. Un spectre parmi les vivants.
— Elle commence à relâcher la pression avec ses hommes. Et elle a trop bu l’autre soir. Ce genre d’écarts… ça ne lui ressemble pas, ajoute Kellan.
Je souris, presque imperceptiblement.
— C’est le but. La faire descendre de son piédestal. Lui rappeler qu’elle n’est qu’humaine. Une reine peut avoir une armée, mais si elle n’a plus sa tête... elle finit nue dans l’arène.
Kellan acquiesce.
— Et si elle découvre que je travaille pour toi ?
Je me retourne, les yeux plongés dans les siens.
Ma voix est calme, tranchante.
— Elle ne le fera pas. Tu es trop lâche pour trahir. Et assez intelligent pour survivre. Je t’ai bien choisi.
Il ne répond pas. Il sait que c’est vrai.
Kellan n’est pas un ami. Il n’en a jamais été un.
C’est une pièce sur l’échiquier. Et je suis le joueur.
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Après son départ, je reste seul.
Je repense à toutes les années passées à bâtir ce filet invisible autour d’elle. À chaque contact recruté. Chaque mouchard glissé dans ses réseaux. Chaque micro caché dans ses soirées.
Elle pense régner.
Mais son trône est piégé.
Elle a ses soldats. J’ai ses ombres.
Elle a ses ennemis. Je suis son silence.
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Je prends un dossier sur mon bureau. À l’intérieur, une série de photos récentes.
Elle et Sienna. Elle et ce soi-disant petit ami, Tom . Elle et ses gardes du corps.
Des schémas. Des plans. Des annotations.
Je connais ses habitudes mieux qu’elle ne connaît ses cicatrices.
Mais ce n’est pas encore le moment de tout dévoiler.
Pas encore l’heure du chaos.
Je veux qu’elle s’écroule de l’intérieur.
Je veux qu’elle se regarde dans le miroir et ne sache plus si elle devient folle… ou si elle l’a toujours été.
Et quand elle sera à genoux, le souffle court, les yeux perdus…
Je serai là .
Pour l’achever.
Ou la relever.
Tout dépendra de son dernier regard.