18La sonnerie de l’interphone résonna désagréablement dans le bureau cabine de Bill Mac Cormick.
– Bill ? C’est Weston.
– Ouais. Je m’en serais douté.
– On a débloqué le foret.
– Ah ! Enfin une bonne nouvelle !
– Nous l’avons remonté et…
– Et ?
– Tu devrais venir voir ça.
Lorsqu’on n’est jamais allé sur une station de forage pétrolier en haute mer, il est difficile de s’imaginer à quoi peut ressembler un foret de sondage. L’analogie la plus simple consisterait à dire qu’il s’agit d’une sorte de mèche de perceuse gigantesque, terminée par une sorte de tricône ou trépan. Un tel foret est destiné à creuser véritablement un puits d’environ 50 centimètres de diamètre, permettant ensuite d’y installer un tubage afin d’éviter l’effondrement du puits et permettre au pétrole brut de remonter facilement à la surface.
Généralement réalisé en acier très dur, parfois serti de diamant, il est en mesure de percer les couches géologiques les plus dures, le plus souvent granitiques. En ajoutant au fil du forage des rallonges métalliques, des tiges de 9 mètres généralement, on peut ainsi atteindre de grandes profondeurs, à condition de respecter l’équilibre des forces en jeu. Il s’agit de combiner une grande vitesse, afin de faire éclater la roche, tout en préservant l’équilibre des forces et ne pas provoquer une torsion excessive sur le train de tiges.
Mais la mission de la station Endeavour était sans aucun doute l’une des plus risquées jamais tentées : jamais on n’avait cherché de couche pétrolifères à – 9 000 mètres, jamais on n’avait tenté de creuser un puits de près de deux mètres de diamètre. C’est pourquoi les géophysiciens de la Sea Oil Research Company avaient travaillé durant des mois pour sonder les différentes couches, afin de réduire les risques au minimum, les fonderies avaient travaillé à produire un acier exempt de tout défaut avec une précision de l’ordre du micron… et c’est pourquoi la perte des trois forets constituait un manque à gagner énorme pour la Compagnie. La remontée du quatrième était enfin une bonne nouvelle, car elle signifiait que la mission allait pouvoir se poursuivre, même si les primes seraient revues à la baisse en fonction des surcoûts occasionnés.
Bien que le ciel restât menaçant, en cette fin de journée, la tempête semblait vouloir se calmer définitivement. La mer était encore bien agitée, mais le vent avait faibli et ne soufflait plus qu’en rafales de 80 kilomètres par heure. Une légère pluie glaciale fouettait le visage de Bill Mac Cormick et de Joanne Priestley, alors qu’ils se dirigeaient vers les installations de forage. Bill luttait contre le désir de plonger sa main dans sa poche pour en extraire la flasque qui ne le quittait jamais…
– Bon boulot, Weston.
– Attends d’avoir tout vu, Bill. Le… le foret est dans un sale état… J’ai jamais vu ça !
– Nom de dieu ! Il est complètement déformé !
– Oui. Et regarde : on dirait qu’il a été comme « rogné ».
– Toute la structure a été comme… limée.
– On a des données sur la température lors du perçage ?
– Rien d’anormal, Madame : l’échauffement habituel lorsqu’on perce une couche un peu plus dure…
– C’est impossible ! Pour provoquer ça, il a fallu une température incroyable. On ne voit presque plus les stries sur le cône.
– C’est peut-être le déplacement de la station durant la tempête ?…
– Oui… ça expliquerait la torsion… mais il aurait plutôt cassé… Ça a dû tirer sec là-dessus.
– Et en admettant qu’il soit resté coincé, jamais l’étirement n’aurait provoqué un tel désastre. Dites-moi, euh… Weston… j’imagine que le forage a été interrompu dès que la station a commencé à se déplacer ?
– Oui ! C’est une procédure automatique de sécurité : dès que le GPS détecte un mouvement, même minime, cela interrompt immédiatement la rotation.
– Donc, pour résumer, il n’y a là-dessous aucune couche géologique suffisamment dure pour attaquer le métal, celui-ci n’a pas été soumis à un échauffement excessif et le forage a bien été interrompu dès le début de la tempête… Alors ?
– Alors ? Soit on a à faire à un monstre sous-marin gigantesque, couvert d’écailles abominables, doté de dents acérées, et crachant du feu,…
– Weston !
– … soit les géologues se sont complètement plantés. Ça arrive, malgré les précautions…
– C’est la conclusion à laquelle nous étions parvenus aussi… Mais comment pourraient-ils s’être plantés ? Il n’existe aucune roche connue capable de résister.
– C’est ici que ton petit gadget sous-marin intervient, Joanne.
– C’est la seule solution, oui…
– Ça passe dans le puits ?
– Il a été conçu pour ça. Et il peut tenir jusqu’à 9 000 mètres…
– Eh bien, tu n’as plus qu’à déballer ton joujou.
Le département Développement et Recherche de la S.O.R.C. disposait de budgets colossaux, destinés à donner aux médias l’image d’une entreprise performante, soucieuse de l’environnement. C’est ainsi que l’équipe avait mis au point le R.O.S. 1, Remote Operated Submarine, dont la mission officielle était l’exploration des grands fonds. Ça, c’était pour les médias. C’est ainsi qu’il avait été utilisé pour repérer de nombreuses épaves de bateaux à grand renfort de publicité gratuite pour la Compagnie.
Mais, bien entendu, Rosanna (surnom que les ingénieurs avaient immédiatement attribué au robot sous-marin) était destiné à un tout autre usage : explorer les puits de forages et résoudre les éventuels problèmes. Doté de centaines de détecteurs, de caméras vidéo couvrant la quasi totalité du spectre lumineux, de bras articulés, c’était un instrument high-tech sans équivalent. Commandé depuis la surface, il était en outre, dans une certaine mesure, capable de prendre certaines initiatives en fonction des circonstances.
– Combien de temps faut-il pour mettre Rosanna en plongée ?
– Le temps de le préparer, charger ses batteries, le mettre en plongée… quelques heures. Pourquoi ?
– On peut remettre ça à demain, alors ? Je t’offre un dîner romantique en tête à tête.
– Bill !
– Oui, enfin, je veux dire qu’il vaut mieux qu’on dîne ensemble : la présence d’une femme sur une station pose toujours des problèmes… tu sais, les hommes restent souvent des mois sans voir…
– Euh… Je te rappelle que je suis habituée à ce genre de situations. C’est mon boulot.
– Je voudrais seulement t’éviter les réflexions des hommes… Ce ne sont pas tous des gentlemen.
– T’inquiète ! J’ai du répondant. Tu as prévu une cabine pour moi ?
– Eh bien… Il y a la mienne…
– Bill !
– Je… je dormirai dans le bureau !
– Mouais. Je te préviens : évite les coups foireux. Bon, allons dîner. L’air du grand large m’a mise en appétit.
– OK. Comme tu voudras.
– Et dis à ce Weston qu’on mange ensemble ce soir… Je vais essayer de le cuisiner un peu plus… Je suis certaine qu’il y a eu une erreur quelque part.
– Vos désirs sont des ordres, M’dame !