Versofi était effrayée et comme elle se trouvait cachée au creux de la fourche basse du tronc d’un vieil arbre, elle resta immobile et silencieuse pour observer les nouveaux venus. Les griffons portaient deux grands paniers de chaque côté de leurs flancs et chacun d’entre eux portait aussi un elfe conducteur, qui guidait la bête et un elfe passager assis derrière le cornac. Les deux passagers descendirent d’un bond au sol et une forme sombre qui surgissait de la forêt proche s’approcha d’un pas vif, bien que curieusement boiteux.
Un conciliabule à voix basse eut lieu et Versofi, qui espionnait la scène avec intérêt, ne put entendre ce qui se disait. Par contre, elle avait bien reconnu la forme venue du bois comme étant une vieille elfe, métisse d’elfe noir et pourtant tolérée dans les environs à cause de son âge canonique et de sa réputation d’opposante farouche à Lémarius. Cette ancêtre vivait de la fabrication de potions prétendument magiques et de soupes de champignons savoureuses et réputées. Versofi l’avait toujours considérée comme une vieille bique sans intérêt, mais en la reconnaissant, surtout à son pas claudicant, elle se demanda si elle ne s’était pas trompée sur la vieille, comme tout le monde, en la croyant inoffensive.
Les conducteurs des griffons descendirent à leur tour pour se dégourdir les jambes et participer à la conversation. Puis la vieille donna un objet indéterminé à chaque passager et retourna dans la forêt de son pas boiteux si particulier. Versofi n’osait pas bouger une oreille et elle vit les deux passagers dégainer leurs sabres courts et en enduire les lames avec une substance tirée d’une bouteille. Les deux flacons étaient enveloppés dans un chiffon et Versofi comprit que la substance était ce que la vieille sorcière avait amené aux deux étrangers.
Puis les deux passagers mystérieux partirent en direction de la maison sans rengainer leurs armes, ce qui effraya grandement la petite elfe. Elle savait ses parents assez grands pour se défendre, mais ces étranges visiteurs semblaient plutôt menaçants et elle se demanda ce qu’elle pouvait faire. Elle décida de tout raconter à son père, puis se ravisa instantanément : il se moquerait d’elle ou bien ne la prendrait pas au sérieux, il valait mieux qu’elle en sache plus avant de relater toute l’histoire à ses parents. Les deux conducteurs partirent à leur tour, plaisantant à voix basse sur leur envie d’uriner et cherchant l’arbre le plus proche. Heureusement, ce n’était pas celui derrière lequel se cachait Versofi, sinon au mieux elle aurait été arrosée et au pire découverte dans la foulée !
C’était une occasion en or et l’intrépide adolescente fonça de son pas léger vers les énormes bêtes volantes. Elle n’avait pas peur des griffons, car son père en possédait quelques-uns, bien dressés et obéissants, c’étaient des bêtes connues pour leur fidélité et leur amabilité quand on les traitait bien, même si elles pouvaient être féroces à la guerre. Ces deux-là étaient énormes et Versofi se rendit compte avec déception qu’elle ne pouvait pas voir ce que contenaient les paniers, car leurs bords étaient trop hauts. Elle grimpa sur le marchepied qui permettait aux passagers de monter sur le dos de la bête et regarda dans le panier devant elle. Il contenait des fourrures, ce qui indiquait que le voyage avait été long, effectué en partie en altitude et que les voyageurs avaient eu besoin de se couvrir en route. Il y avait aussi des provisions et des papiers. Versofi ouvrit la liasse de parchemins, qui étaient des laissez-passer et des lettres de recommandation, signées de Lémarius lui-même. Les mystérieux visiteurs étaient donc des envoyés de l’empereur félon et cette information fit doublement frémir Versonfi : de peur, car les impériaux étaient des ennemis mortels et de joie, car c’était une vraie information, que son père apprécierait, il ne pourrait dès lors plus se moquer d’elle.
Mais soudain Versofi entendit un bruit de conversation qui se rapprochait, il s’agissait des deux cornacs des griffons qui revenaient de leur promenade. La jeune elfe voyait sa retraite coupée, car absorbée dans la lecture des documents, elle n’avait pas anticipé le retour des impériaux. Elle n’avait nul endroit où se cacher et ne pouvait envisager un combat entre elle et ces deux elfes adultes, armés de sabres courts alors qu’elle n’avait qu’un poignard.
Elle sauta donc dans le panier qu’elle fouillait peu avant et se camoufla sous une fourrure. Après tout, elle n’aurait qu’à attendre un moment d’inattention, ou d’absence, des deux maîtres des griffons. Elle ne voyait rien, mais elle entendait tout et elle remarqua le retour des deux passagers, qui couraient et crièrent aux conducteurs : » Grimpez ! On s’en va, c’est fait ! Mission accomplie ! » Au même moment des cris retentissaient dans la nuit en provenance de la maison et visiblement l’alerte était donnée. Versofi entendit le passager monter, puis le griffon décolla et elle comprit quelle était la faiblesse de son plan. Où que se rendent les griffons, elle le saurait bientôt, car elle y allait aussi !
Le vol des griffons était chaotique et ne ressemblait pas du tout à une douce croisière dans les airs, mais à une série de chocs violents et Versofi comprit que les passagers devaient se tenir fermement aux rênes et aux courroies de maintien sous peine de tomber au sol, certainement bien plus bas, car l’ascension au début de l’envolée lui avait semblé de nature à grimper bien au-dessus des arbres les plus hauts du parc. Dans son panier, elle ne craignait rien et n’avait pas besoin de se cramponner, mais elle appréhendait le moment où elle serait découverte. Les cris d’alarme lui avaient clairement indiqué que les deux visiteurs n’avaient pas été les bienvenus à la maison et elle se doutait que les impériaux, de par leur origine même, étaient des ennemis de sa famille et ne la traiteraient pas avec tous les égards dus à son rang. Elle devait donc adopter un plan d’action pour s’en sortir et elle se mit à réfléchir intensément.
Elle ne pouvait pas sauter en route, sauf à apprendre à voler en urgence, mais elle n’avait pas de professeur de vol sous la main et était dépourvue d’ailes, ce qui représentait deux obstacles majeurs à un saut dans l’espace aérien. Elle pouvait aussi surgir de son panier en plein voyage et attaquer le conducteur. Mais elle savait que dans ce cas de figure il y avait de fortes chances que le griffon se retourne contre elle, ce qui serait mortel, pour elle bien sûr pas pour le griffon pour qui se serait plutôt délicieux, car il ne devait pas avoir l’autorisation de goûter de la jeune elfe souvent.
En dehors de la réaction du griffon, le conducteur serait peut-être surpris, mais il risquait quand même de se défendre et Versofi ne pouvait pas l’assommer ou le neutraliser autrement qu’en le poignardant. En supposant qu’elle réussisse à le tuer, elle serait alors aux commandes d’un griffon inconnu alors qu’elle n’avait pas la moindre idée de la façon de conduire ce type d’animal. En plus il y avait un autre passager à l’arrière, qui ne serait pas inactif après le meurtre de son compagnon, et c’était sans compter l’autre griffon et les deux autres impériaux. Non décidément les chances étaient contre elle et il valait mieux ne pas bouger durant le vol.
Le voyage ne dura pas plus d’une heure et c’était heureux car Versofi commençait à ressentir les affres d’une envie d’uriner des plus gênantes. Sur le coup elle pensait même à pisser dans le panier quand elle sentit que le griffon descendait et elle se réjouit de voir ses chances de s’échapper augmenter, en même temps que ses chances de se soulager prochainement. Mais elle pensa qu’en cas de découverte la première chose que feraient ses geôliers serait de la fouiller, aussi dissimula-t-elle son couteau au fond du panier. Le griffon atterrit et après quelques instants les passagers en descendirent. Ils discutaient maintenant à voix haute et ne se dissimulaient plus : »
— Alors Gildas, tu vois que ce n’était pas si difficile, foi de Rhéag !
— Oui tu avais raison, je pensais que nous aurions plus de difficultés, mais finalement on a réussi.
— Maintenant on reprend les fourrures, car l’air du désert est froid la nuit et on ne s’arrêtera pas avant les sept royaumes.
— Quoi ? Mais ça fait au moins trois heures de vol ! Je te rappelle que les griffons ont déjà fait ce trajet pour venir, non il vaudrait mieux les reposer un peu et moi aussi !
— Négatif, tu fermes ton clapet et tu fais ce que je te dis ! Tu n’as pas hâte de recevoir ta récompense, toi ? Eh bien moi, si ! Et jusqu’à preuve du contraire, c’est moi qui commande, alors tu fais ce que tu as à faire et tu remontes.
— Mais enfin on ne risque plus rien, non ?
— C’est toi qui le dis, les pisteurs de l’enclave pourraient nous suivre, ils ont aussi des griffons je te rappelle et à mon avis ils savent très bien d’où nous venons. Il ne faut pas traîner je te dis !
— Bon d’accord, je prends les fourrures et… Ben, c’est quoi ça ? »
Versofi n’ayant nul autre endroit où se cacher, avait été découverte aussitôt que le nommé Gildas avait soulevé la fourrure et elle restait un peu interdite devant la sale trogne du conducteur qui la regardait sans aménité. C’est Rhéag qui réagit le premier à sa vue en la saisissant par le col et en la soulevant hors du panier : ».
— Et alors jeunette, qu’est-ce que tu fais là ?
— Euh rien, je suis née là en fait.
— Oui, c’est évident. Où donc avais-je la tête ? Arrête de te moquer de moi ! Tu viens de l’enclave, hein ?
— Oui, je suis montée dans votre panier pour voir si mon petit écureuil domestique ne s’y était pas réfugié. Vous ne l’avez pas vu des fois ?
— On en fait quoi chef ? Je l’égorge tout de suite ou bien… ?
— Non, on la garde, en cas de souci avec des poursuivants elle pourrait servir d’otage. Ce n’est qu’une gamine et elle n’a sûrement pas grande valeur, mais on ne sait jamais. Et puis si en route on rencontre un grand carnivore ailé, on pourra toujours lui balancer pour le distraire et nous sauver.
— Euh, ça ne vous fait rien si je pouvais descendre faire pipi ?
— Vas-y ! Gildas, tu la surveilles.
— Oui chef, je lui attache les mains avec cette cordelette et je la tiens en laisse. Bon je la fouille on ne sait jamais. Elle n’a rien sur elle chef.
— Bon, fais-la pisser et on y va ! »
Versofi subit l’humiliation de devoir faire ses besoins sous le regard de Gildas, mais elle était aussi très contente de pouvoir enfin vider sa vessie, alors dans l’ensemble la vie était chouette ! Elle retourna ensuite dans le panier, les mains liées ensemble devant elle et le voyage reprit avec l’envol des griffons vers une destination inconnue. Le voyage était long et Versofi était très fatiguée, elle finit donc par s’endormir malgré les secousses du transport.
Elle se réveilla à l’arrêt, car le panier ne bougeait plus. Elle pensa d’abord à récupérer son couteau, mais le temps qu’elle se décide et elle vit que Rhéag la regardait avec intensité. Elle n’osa pas saisir son bien et le laissa dans le panier, alors qu’elle en sortait comme le lui demandait son ravisseur. Ils s’étaient arrêtés aux abords d’une petite ville humaine, que Versofi reconnut à ses maisons de pierre et de bois avec des toits pointus et des fenêtres bouchées la plupart du temps par du parchemin huilé et parfois par de vraies vitres en verre dépoli de mauvaise qualité. L’air sentait l’iode et la jeune fille savait que la mer était proche, mais curieusement elle ne reconnaissait pas vraiment l’air de la mer qu’elle sentait depuis sa plus tendre enfance. Cet air-là, bien que marin lui aussi, était un peu différent et Versofi ne comprenait pas pourquoi.
Le jour se levait et le soleil pointait au-dessus de l’océan, ce qui éclaira l’esprit encore endormi de Versofi. Elle avait l’habitude de voir des couchers de soleil sur l’océan, pas des levers ! Elle était sur une côte est et la mer devant elle était la mer orientale et pas du tout l’océan près duquel elle habitait. Elle devait se trouver dans les sept royaumes et Versofi commença à être sérieusement effrayée, car elle comprit qu’elle se trouvait vraiment loin de chez elle et que le territoire où elle se trouvait avait toujours été considéré comme hostile par ses professeurs, qui l’avaient mise en garde contre les sept royaumes. Ces territoires étaient peuplés d’humains indifférents ou hostiles aux elfes de l’enclave, ils étaient bordés au nord par les monts d’argent peuplés eux-mêmes de nains dangereux ou de féroces gobelins.
Au sud il y avait aussi des gobelins dans les collines, puis une jungle impénétrable où vivaient de rares elfes des bois, des cousins sauvages qui ne frayaient pas du tout avec les autres communautés d’elfes et dont elle ne pouvait attendre aucun secours. Dans cette jungle vivaient aussi des humains et des trolls et beaucoup d’autres êtres qui raffolaient de la viande d’elfe. À l’est c’était l’océan et au-delà l’empire de Lémarius, dont elle ne devait s’approcher sous aucun prétexte selon tous ses professeurs. À l’ouest résidaient sa famille et son espoir, elle devait y retourner au plus vite. Mais elle savait que ses ravisseurs n’allaient pas la libérer spontanément, c’était déjà beau qu’ils ne la tuent pas immédiatement, alors inutile de leur chercher des noises pour le moment.
Rhéag lui offrit à manger, un peu de pemmican et une gorgée d’eau à sa gourde. Versofi n’aurait pas accepté de boire à la gourde de quelqu’un d’autre en temps normal, mais elle avait grand-soif et n’avait pas d’autre possibilité. Elle ne fit pas la fine bouche, mais se promit de tuer Réhag à la première occasion pour ce qu’il lui faisait subir. Puis Rhéag entreprit de la fouiller avec minutie, car il ne voulait rien laisser au hasard et ne faisait confiance qu’à lui-même en fin de compte. Il ne trouva rien bien sûr et Versofi se réjouit de ne pas avoir repris son couteau comme elle en avait eu l’intention.
Rhéag resserra les nœuds de la cordelette qui liait les mains de sa prisonnière, montrant qu’il était un geôlier consciencieux et un bandit intelligent. Puis il fit remonter tout le monde sur les griffons et le voyage recommença.
Versofi commençait à s’habituer aux chocs du transport en griffon et rongea son frein, elle ne savait pas encore comment exploiter son maigre avantage, qui était la présence de son couteau au fond du panier. Ils survolèrent bientôt l’océan et une interminable traversée commença. Le vol du griffon sembla durer une éternité, mais finit par aboutir et Versofi remarqua qu’ils atterrissaient sur une île verdoyante de petite taille.
Elle ne savait pas qu’il s’agissait d’une des résidences discrètes de l’empereur des elfes, qui venait là pour ses affaires secrètes qui ne devaient pas être connues de la plèbe. Le peuple est en effet parfois stupide et aurait bêtement tendance à penser qu’un souverain ne doit pas exterminer sa propre famille. Or, c’est exactement ce que faisait Lémarius. Pour s’assurer que plus personne ne tenterait de le renverser, il suffisait d’éliminer tous les prétendants possibles au trône. C’est ainsi qu’il avait ces derniers mois fait disparaître tranquillement tous ses cousins, oncles, tantes, cousines, soit par accident soit par maladie inconnue. Même le cousin Arturius, qui l’avait pourtant bien servi comme espion, avait été récemment exécuté.
Lémarius n’avait pas encore d’enfant et il ne souhaitait pas avoir de successeur avant quelques années. Une fois certain que tout danger de contestation serait écarté, il pourrait fonder une famille à son tour, l’empire enfin libéré des fauteurs de troubles. Il voulait maintenant entendre le rapport de son bon Rhéag, qu’il avait envoyé parfaire son œuvre dans le lointain ouest, là où d’infâmes cousins complotaient sans cesse contre sa splendeur impériale.
Versofi avait compris en voyant qu’on descendait sur une île que le but du voyage était proche, elle serait débarquée et ne reverrait probablement jamais ce griffon et ce panier. Elle récupéra donc son couteau et trancha ses liens après une petite hésitation. De toute façon la prochaine fouille ferait découvrir son arme, il valait mieux pouvoir en défendre la possession les mains libres et qui sait, peut-être emmener un de ses ravisseurs avec elle en enfer ?
Versofi n’était pas du genre à se lamenter sur son sort et elle se dit qu’elle était peut-être perdue, mais qu’elle n’allait pas ternir l’honneur de la famille Vertebranche en se laissant tuer sans ajouter un peu de gloire à son blason. Elle avait donc les mains libres, mais elle faisait semblant d’être attachée, quand Rhéag la fit descendre du panier et la conduisit lui-même au palais d’été qui trônait au centre de l’île. Il avait dans l’idée de l’offrir à son maître en cadeau bonus. Ce serait la cerise sur le gâteau, puisque sa mission avait été une réussite incontestable et cette petite sotte inconnue serait certainement livrée en pâture aux crabes géants de la berge nord de l’île pour le plaisir des yeux et des oreilles de l’empereur, qui adorait le spectacle cruel du repas de ces énormes fruits de mer avant de les dévorer partiellement lui-même.
La prisonnière regarda à droite et à gauche pendant le court trajet jusqu’au palais d’été, à la recherche du moindre indice qui lui permettrait d’échapper à la poigne ferme de Rhéag, mais elle ne vit rien d’autre qu’un petit port de pêche, avec un débarcadère et des filets alignés par terre pour être ravaudés. Quelques maisons de pauvre apparence se dressaient derrière un petit bosquet de palmiers et dans l’ensemble, à part le palais impérial, les constructions étaient vieilles et en mauvais état, la population devait être assez misérable, ce qui contrastait fortement avec le luxe du palais d’été.
Versofi fut choquée de constater que l’empereur laissait ses sujets dans un tel dénuement et elle pensa que son père n’aurait pas agi ainsi, elle comprit alors que les enjeux du pouvoir n’étaient pas seulement le confort de sa petite famille, mais influençaient également la vie courante de nombreuses personnes, ce qu’on appelle le peuple et qu’elle fréquentait finalement fort peu. Elle se jura d’en parler à ses parents si jamais elle sortait indemne de cette aventure, ce qui restait quand même à accomplir et cette pensée la ramena à sa situation présente.