II-2

2318 Mots
Il est abattu, l’agent de maîtrise de la CCI. Son samedi après-midi est gâché. — Quand tous auront été entendus par les policiers, vous et vos hommes pourrez aller vous mettre au chaud. Demandez-leur de se retirer à l’écart du site et de ne rien toucher. — Ce ne sont pas mes hommes. Ils travaillent pour l’entreprise du port qui doit réparer la coque du navire. J’ai suivi son regard vers une large balafre au bâbord de l’étrave du cargo, à laquelle je n’avais pas fait attention auparavant. Je subodore qu’il s’agit là du motif de l’entrée en cale sèche. — Oh, une dernière question… Le radoub est-il accessible la nuit ? — Bien sûr que non ! L’endroit est sécurisé nuit et jour. — Il est donc vraisemblable que l’homme n’a pas été poignardé ici… — Ah ça, je ne pourrais le certifier, se défend Tourneur. Mais il y a, à mon avis, plus de chance que le corps ait été poussé par le courant pour entrer dans le radoub. — Ce qui pourrait signifier qu’il a été poignardé ailleurs… — Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ! Je ne fais qu’émettre une hypothèse, mais je n’en sais rien du tout. Attendez, il faut que j’aille voir le commandant du bateau. — Allez-y, je vous en prie. Nous reprendrons plus tard. J’aurai besoin d’enregistrer vos témoignages. Les deux hommes marchent vers le bord du radoub, alors que le crachin se transforme en une pluie glaciale. La combinaison des éléments pétrifie nos visages. À bord du cargo, deux hommes au bleu de travail sali par de la graisse sont appuyés au bastingage. Pragmatiques, ils attendent notre bon vouloir. Un troisième, l’air contrarié, les accompagne. À vol d’oiseau, il n’y a que cinq ou six mètres entre nous, mais une profonde fosse nous sépare, au fond de laquelle flotte un corps sur des eaux noires qui détiennent un épais mystère. — Il faut encore attendre ! crie Charles Tourneur aux trois marins de commerce. Je vous préviens dès qu’on reprend le pompage. Je ne vous cache pas qu’il y en a pour un moment. Du bord, le troisième homme m’interpelle d’une voix aiguë qui traduit son énervement : — Vous êtes de la police ? Comme j’acquiesce, il me fait signe d’approcher. Pour moi qui suis sujet au vertige, la présence du garde-fou est à peine réconfortante. — Je vous demande d’être patient. D’ici quelques petites heures, vous pourrez mettre pied à terre. — Ce n’est pas le souci, réplique-t-il, nous sommes habitués à rester à bord. Je voulais vous dire qu’on le connaît, c’est notre patron. La pointe de son menton a plongé vers le fond du radoub, vers la forme immobile qui baigne trente mètres plus bas. Il continue : — Il s’appelle Lionel Abadie. Il est, plutôt était, armateur à Lorient. Ce navire lui appartenait. Le nom et le prénom correspondent bien à ceux qui m’ont été donnés par l’agent du commissariat. Du reste, les deux autres marins, toujours accoudés au bastingage, opinent pour montrer leur approbation. — Savez-vous ce qu’il faisait à Brest ? L’avez-vous vu ces dernières heures ? Ils font oui de la tête, mais c’est le même, un homme aux cheveux blancs et à la face burinée par l’air du large, qui conserve l’initiative de la parole : — On l’a vu avant-hier soir. Il est monté à bord dès que nous avons accosté. — Était-il seul ? — Oui. Un éclair zèbre soudain le ciel et une pluie de plus en plus violente s’abat sur nous, balayant le sol par rafales. Il convient de se planquer, sinon c’est la certitude d’être trempé comme une soupe. — Ne touchez à rien à bord et attendez nos directives ! On vous tient au courant. Et vite, je cours derrière Charles Tourneur et Jean-Louis Mignard qui se hâtent vers le local technique des pompes. Au premier coup de tonnerre, Pascal Denjoy et les OPJ se ruent vers l’ambulance des pompiers dont les pneus témoignent de la surcharge. Les trois hommes en costume aperçus plus tôt se sont, quant à eux, engouffrés dans leurs voitures. * Il a plu sans discontinuer durant une demi-heure. Un véritable orage. L’ambulance des pompiers se révélant trop petite pour tous, les plus courageux nous ont rejoints. Justin Debolo nous a fait rire quand, en s’ébrouant, il a murmuré d’un air anéanti qu’il allait demander sa mutation pour les Dom Tom. Peu avare de clichés, un OPJ brestois a alors décliné l’inévitable Barbara, le poème de Jacques Prévert, et son célèbre refrain : « Rappelle-toi Barbara il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là… » Le retour au bord du radoub coïncide avec l’arrivée des techniciens du SRIJ. Ils sont trois, deux femmes dont l’une est la responsable, et un homme. Le commandant Pascal Denjoy et moi les accueillons avant de leur désigner le corps. Pendant qu’ils préparent leur matériel et enfilent leur combinaison, mon attention est attirée par la venue d’un policier en uniforme et d’un type qui marchent droit vers moi. La quarantaine avancée, l’inconnu possède une bedaine incroyable, à rendre jaloux les sumos japonais. Cette proéminence rend impossible la fermeture de son manteau. À vue de nez, j’estime qu’il doit peser un bon quintal et demi. Une barbe et une moustache lui dévorent le visage, ne laissant que peu de place aux lèvres pâles. — Monsieur a été appelé par le poste. Il dit avoir signalé la disparition d’un ami. — D’accord, merci, dis-je au policier avant de tendre la main au second. Bonjour, Monsieur, c’est moi qui ai demandé à ce que vous… — Il est arrivé malheur à Lionel ? C’est ça ? Où est-il ? Il a deviné à mon visage et à ma voix dans laquelle perce une évidente compassion qu’une catastrophe s’est produite. En pénétrant dans un lieu qui réclame patte blanche pour y être introduit, à seulement quelques dizaines de mètres des eaux du port, il sait désormais qu’il doit s’attendre au pire. La présence policière et le VSAB4 des pompiers étayent sa certitude. À mots choisis, je lui apprends la terrible nouvelle, sans m’ouvrir sur les causes du décès. Je lui laisse quelques instants avant de reprendre la parole : — Vous êtes le premier de ses proches que nous ayons pu joindre. Comment vous appelez-vous, Monsieur ? — Paul Charvet. — Bien, dis-je en obtenant confirmation qu’il s’agit du quidam qui, dès hier matin, a signalé la disparition estimée à jeudi soir. Comment le connaissiez-vous ? — Lionel était un ami. Nous nous connaissions depuis l’enfance. Nous avons grandi dans le quartier de Saint-Marc, ici à Brest. Ses… ses parents et les miens étaient amis bien avant nous déjà. Que lui est-il arrivé exactement ? — Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? dis-je, éludant ainsi sa question par une autre. — Avant-hier soir. Nous avons dîné en compagnie de copains. À un moment du repas, il a quitté la table et n’y est jamais revenu. Nous l’avons attendu toute la soirée. Lorsque le restaurant a fermé, nous l’avons cherché. Ne le trouvant pas et supposant qu’il était à bord du cargo, nous nous sommes résolus à rentrer chacun chez soi. Hier matin, je me suis levé de bonne heure et j’ai tenté plusieurs fois de le joindre sur son portable. Jamais il n’a répondu à mon appel. Avant d’aller travailler, je suis passé par le quai de la Douane. Sa voiture y était toujours. J’ai alors eu un mauvais pressentiment. Je me suis rendu au commissariat pour avertir les services de police. — Tout cela est très intéressant. Je vous prie de m’excuser, je reviens dans une minute. Je m’enquiers auprès de Tourneur d’un endroit pour pouvoir interroger Charvet dans de bonnes conditions. Sans réticence, il me propose la salle technique d’où l’on commande l’action des pompes. Je vais vite chercher ordinateur portable et mini-imprimante dans le coffre de la voiture de service, ainsi que l’appareil photo qui ne quitte jamais la boîte à gants. Le gros homme a bien des difficultés à monter les quelques marches qui mènent au local technique. La porte ouverte, il n’a pas un regard pour les tableaux électriques et les écrans de contrôle. — Allez-y, entrez et mettez-vous à l’aise. Je vais enregistrer tout de suite votre déposition. Ainsi, je n’aurai plus à vous embêter par la suite. Quels sont vos nom, prénom, adresse et profession ? — Je m’appelle Paul Charvet. J’habite Le Relecq-Kerhuon. Je suis ingénieur en électronique. Je travaille pour une grosse société, “Brest Electro-Pro”. La personne disparue se nommait Lionel Abadie. Il était armateur, ses bureaux étaient à Lorient. Une bonne minute m’est nécessaire pour taper sur le clavier cette avalanche de renseignements. Dans l’intervalle, il s’est essuyé les yeux d’un revers de main pour gommer les larmes qui lui sont venues en prononçant le prénom et le nom de son copain de toujours. — Quel lien entreteniez-vous avec Lionel Abadie ? — Nous nous connaissions depuis l’enfance. Nous habitions la même rue et passions tout notre temps ensemble. Après le lycée, nos études nous ont séparés, mais nous avons continué à nous fréquenter à chaque occasion… On se faisait une telle joie de se revoir, avant-hier soir ! Tenez, si je vous disais, nous passions tous les ans nos vacances ensemble. Nos épouses étaient devenues inséparables. Comme je lève un œil interrogateur, il précise : — Je dis étaient, parce que ma femme est morte d’une terrible maladie, voici cinq ans. Très jeune, Lionel a touché un énorme héritage qu’il a investi dans l’armement de son oncle, à Lorient. Lorsque cet oncle a décidé de se retirer des affaires et de profiter d’une retraite bien méritée, son neveu est tout naturellement devenu le PDG de l’armement. Avant-hier matin, il m’a téléphoné pour m’avertir de son arrivée en début de soirée. Cela n’était pas prévu, mais il se trouve qu’un de ses cargos était dérouté sur Brest pour une réparation. Nous avions à faire chacun de notre côté dans la journée, alors nous avions convenu de nous retrouver à “La Cloche d’Or”, un restaurant du quai de la Douane, vers vingt heures. J’avais battu le rappel auprès des copains de jeunesse avec lesquels on n’a jamais coupé le fil. Nous avons commencé à dîner, puis le cargo est arrivé. Lionel nous a alors dit qu’il devait rencontrer le commandant au plus tôt, et nous a priés de patienter. Selon lui, cela ne devait prendre qu’un quart d’heure, vingt minutes tout au plus. En l’attendant, avec les copains, on rigolait car on l’imaginait en train d’engueuler le commandant sur sa manière de piloter son navire… En fin de compte, il n’est jamais revenu. — À quelle heure avez-vous quitté le restaurant ? — Pfou… Il était près de minuit. Sa voiture était toujours à la même place, mais de cela, je n’en doutais pas car il ne serait jamais parti sans nous prévenir. En le constatant, j’ai pensé qu’il était toujours à bord du “Girondin IV”. J’étais tracassé. J’ai fait le tour de l’éperon, jusqu’au quai Ouest, l’ancien quai aux Chevaux. L’endroit était désert, les manœuvres d’amarrage étaient terminées depuis longtemps. J’ai supposé que l’entretien avec le commandant du cargo n’était pas terminé. Des lumières à la passerelle ont d’ailleurs conforté cette hypothèse. Je suis revenu sur mes pas et j’ai glissé un mot sous un essuie-glace de sa voiture, l’avisant que je rentrais me coucher et lui demandant de me contacter le lendemain matin. — Et ? Il passe un mouchoir roulé en boule sur son visage en sueur malgré la faible température, s’essuie une nouvelle fois les yeux, et rétorque : — À votre avis ? J’ai très mal dormi. À peine levé, j’ai appelé sur son portable. Je ne l’ai pas obtenu, bien sûr. J’ai laissé un message. J’ai ensuite sauté dans ma voiture et je suis passé sur le port. J’ai vu que sa voiture n’avait pas bougé et que mon petit mot était toujours sous l’essuie-glace. Un moment, j’ai été sur le point de monter à bord du bateau. Il y avait bien une échelle de coupée, mais je… je ne suis pas très leste. J’ai alors décidé d’aller voir les autorités. J’étais certain qu’il lui était arrivé un accident. Peut-être avait-il été kidnappé… Lionel est riche, très riche, et ceci aurait pu justifier son enlèvement. — Je souhaiterais avoir les identités des personnes qui étaient avec vous au restaurant jeudi soir. — Oui, bien sûr. Il y avait deux couples : Céline et Jérôme Cariou, et Sophie et Philippe Hamon. Je tape également les adresses de ce petit monde avant de revenir vers un sujet que nous avons seulement survolé : — Parlez-moi un peu de son épouse, voulez-vous… — Lisa et Lionel sont mariés depuis plus de vingt ans. Elle est belle, il est riche. Leur vie aurait pu être un véritable conte de fées, mais elle a un caractère de cochon. Le pauvre ne rigole pas… ne rigolait pas tous les jours avec… avec cette… Ils étaient en instance de divorce, et comme souvent lorsqu’il y a des biens, les choses n’étaient pas simples. Quand j’ai eu Lionel au téléphone, jeudi matin, il m’a exprimé son ras-le-bol des manigances de Lisa pour tirer un maximum d’argent de leur séparation. — Vous ne semblez pas l’aimer beaucoup. — Elle a sûrement des qualités, dit-il en se mettant debout au prix d’un effort. Comme tout le monde… mais elle a aussi beaucoup de défauts. Je suis certain qu’elle a épousé Lionel pour son argent. Ma femme était moins belle, mais au moins elle était fidèle et bien plus facile à vivre. À peine marié, ce pauvre Lionel était cocu. — Et lui, il la trompait ? — C’est arrivé, mais c’était en réaction à la légèreté de sa femme. Je peux l’affirmer pour avoir évoqué ce sujet avec lui. Il aime… il aimait sa femme et c’est seulement par dépit qu’il a eu des aventures. — Seulement des aventures ? — Oui. Je vous le dis, il aimait sa femme. Il aimait Lisa bien plus qu’elle ne l’aimait. À condition qu’elle l’ait aimé un jour pour ce qu’il était, et non pour son argent… Il plante sur moi deux yeux délavés par la tristesse. — Vous ne me l’avez toujours pas dit : de quoi est-il mort ? — Nous ne le savons pas encore. Nous savons seulement qu’il ne s’agit pas d’une simple noyade. Un frisson d’effroi lui arrache une plainte. Éclatant en sanglots, il voile son visage derrière le mouchoir entrevu précédemment. Je le laisse exprimer son chagrin. Ce n’est jamais bon de le refouler. Parce que le silence total est à proscrire, je lance l’impression du procès-verbal d’audition. Quand les larmes se font plus rares, je reprends : — J’ai besoin de votre concours, monsieur Charvet. Pouvez-vous me donner les numéros de téléphone de Lionel Abadie. Je souhaiterais les numéros de domicile, de portable et professionnel. Il fouille les poches de son grand – immense est plus exact – imperméable et farfouille dans son portefeuille avant d’annoncer : — Voici son adresse et son numéro de téléphone. J’ai aussi son numéro de portable mais pas sa ligne professionnelle. J’inscris les renseignements sur une feuille de mon petit carnet, puis les entre dans l’ordinateur, avec la ferme intention de les faire parler rapidement. — Dès que possible, je vais rencontrer le commandant et l’équipage du Girondin IV. Peut-être leur témoignage nous éclairera-t-il… Après qu’il ait signé le feuillet officiel, je l’escorte jusqu’à la porte. Avant qu’il ne sorte, j’ajoute du ton que j’emprunterais pour témoigner mes encouragements à un vieux copain : — Faites-nous confiance ! Un sourire forcé traverse la face du gros homme. En retour, il m’offre une pression de la main sur l’avant-bras. 1 Voir Disparitions en Pays Fouesnantais, même auteur, même collection. 2 Service Régional d’Identité Judiciaire. 3 Chambre de Commerce et d’Industrie. 4 Véhicule de Secours aux Asphyxiés et Blessés.
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