III

2409 Mots
IIIL’avantage du vent, c’est qu’il chasse les nuages, histoire que chacun sur le territoire national ait sa dose de pluie. En ce moment, vent ou pas, c’est toute la France qui subit les intempéries. Même si, à la télé, les météorologues s’entêtent à affirmer que la pluie vient de Bretagne – alors que pour les Allemands elle vient tout bonnement de l’Ouest – les poétiques « entrées maritimes » du sud de l’Hexagone rivalisent en quantité et fréquence. Effet bénéfique d’Éole, des trouées bleues percent maintenant la chape grise que l’on croyait installée pour la journée, et un soleil timide fait son apparition. J’en profite pour photographier le site sous une multitude d’angles. Le capitaine Alain Le Quéau fait au commandant Pascal Denjoy un résumé de l’audition du grutier. Celui-ci occupe une place de choix, là-haut dans les airs, pour tout superviser des installations portuaires en particulier et de la rade de Brest en général. Curieusement, il n’est pas le premier à avoir donné l’éveil, car lorsque le corps a fait surface, il lui était caché par le cargo. J’attends que Le Quéau ait terminé pour livrer à mon tour le témoignage de Paul Charvet : — Le couple Abadie battait de l’aile. Une procédure de divorce était entamée et, comme souvent dans ces circonstances, ça ne se passait pas bien. Ce serait intéressant d’obtenir l’emploi du temps de la veuve de fraîche date pour la soirée de jeudi et la journée d’hier. — Où habite-t-elle ? — À Guidel, près de Lorient. Dans l’attente du jugement, le couple vivait toujours dans la même maison. Il y a derrière ce divorce d’importants intérêts financiers, alors ce n’était pas le moment de se mettre en faute en allant vivre de son côté. — Je crois que nous allons nous pencher sur son cas, dit Denjoy en opinant de la tête. Mais pas question que l’un de nous deux y aille. Même si on est en stand-by pendant que la PTS1 officie, toi et moi on ne s’éloigne pas. Attends… Alain, viens voir une minute, s’il te plaît… Le Quéau revient vers nous à grands pas. — Tu prends les coordonnées de la dame Abadie et tu fonces dans le Morbihan. Questionne-la sur son emploi du temps des derniers jours. Si tu as un doute, tu l’embarques. Prends Enzo avec toi. Allez, roulez ! Le temps de cet entretien, je suis en ligne avec l’opérateur téléphonique de la victime. Après m’être présenté et ayant précisé que j’agis sous commission rogatoire, je demande à ce que soient dressées dans les plus brefs délais les listes des appels reçus et passés par les différents téléphones de l’armateur. On me promet une réponse rapide, ce qui a l’immense avantage d’être un excellent plaidoyer quant à la célérité de l’employé tout en demeurant on ne peut plus flou. Dans une heure, approximativement, je devrais pouvoir les consulter au commissariat de Brest où ils seront faxés. Abadie disposant d’Internet à son domicile et sur son lieu de travail, je réclame également ses mails des trois derniers mois. Côte à côte, sans un regard l’un pour l’autre, le commandant Denjoy et moi attendons que les auditions des témoins soient terminées. Je ne sais pas ce qu’il a contre moi, mais il me fait sentir que le courant ne passe pas. C’est avec de la froideur de sa part que nous commentons les informations des procès-verbaux au fur à mesure que les OPJ nous les apportent. Les témoignages des hommes qui bossent pour la société du port qui a emporté le marché pour les réparations sur le cargo ne sont a priori d’aucun intérêt. Des échanges avec les policiers nous permettent de comprendre qui sont les différents intervenants. Nous apprenons ainsi que les hommes en costard-cravate sont pour l’un le représentant de l’armement, mandaté car on ne savait ce qu’il était advenu de l’armateur, pour le second, un expert en réparations navales, et pour le troisième, un représentant de la compagnie qui assure le cargo. Ils sont arrivés ensemble, une demi-heure environ avant que l’on découvre le corps. Ils se sont tenus à l’écart, n’approchant qu’à l’énoncé de la mauvaise nouvelle. Il est trop tôt pour faire le point. Nous ne pouvons encore accéder à bord du Girondin IV pour interroger l’équipage et, tant que les spécialistes du SRIJ opèrent, nous sommes en situation d’attente. Alors, parce que nos horloges biologiques nous le font savoir par de disgracieux gargouillements, nous décidons d’aller nous sustenter. Du même coup, nous autorisons le responsable des installations portuaires à s’éclipser. Idem pour tous ceux dont la présence n’est momentanément pas indispensable. * Il est près de quatorze heures quand le SRIJ autorise la poursuite du pompage de l’eau. Pour éviter qu’entraîné par les remous, il ne se déplace et ne se détériore, le corps a été posé sur une marche d’un escalier métallique qui communique entre le fond de la cale sèche et la partie haute sur laquelle nous sommes. Des employés des pompes funèbres, arrivés peu après midi, le font glisser dans une housse mortuaire, puis placent le tout sur un brancard. Ils enserrent ensuite celui-ci d’un bout – une corde dans le jargon maritime – et y font un nœud savant. Le grutier positionne alors la flèche de son engin et fait descendre le crochet qu’il a eu tout loisir de préparer depuis ce matin. Dans un silence seulement troublé par les cris des mouettes, le corps monte dans les airs, girouette baladée par les caprices du vent. Selon les premières informations des techniciens du SRIJ qui ont soigneusement fixé les lieux par un incalculable nombre de photographies et n’ont découvert aucune trace aux abords immédiats du radoub, il est avéré que la victime a reçu plusieurs coups de couteau. Assénés avec violence, ils sont localisés sur le ventre, en particulier au niveau de l’estomac. Pour l’ultime coup, l’arme est entrée jusqu’à la garde. Le corps ayant séjourné dans l’eau, il n’a pas été possible de relever d’empreinte sur le manche. Plus tard, à l’hôpital de la Cavale Blanche, une autopsie permettra d’être plus affirmatif quant à la cause officielle du décès : arme blanche ou noyade. Abadie n’avait sur lui ni papier d’identité ni téléphone portable. Pas plus que de carte bancaire ou de porte-monnaie. Sommes-nous confrontés à un crime crapuleux ? Abadie a-t-il été agressé dans l’unique but de se faire voler ? On pourrait le penser, mais, élément contredisant à l’agression crapuleuse, un briquet en or a échappé à la fouille en règle. On n’a pas non plus retrouvé sa clef de voiture. D’ailleurs, il n’avait sur lui aucune clef. Quel intérêt y aurait-il eu à prendre sa clef de voiture puisque celle-ci est toujours stationnée à la même place ? Et la clef de son domicile ? Son logement a-t-il été mis à sac dans l’intervalle ? À l’exemple du home-jacking, qui consiste à pénétrer dans une habitation pour y subtiliser clé et papiers d’un véhicule, ou du car-jacking où le conducteur est agressé au volant, ne sommes-nous pas confrontés à un assassinat suivi d’une tentative de faire disparaître le corps dans le but de vider un logement de ses valeurs ? Dans ce cas, il y a tout lieu de craindre pour la vie de Lisa Abadie. Submergé par une nuée de questions et dans l’impossibilité d’y répondre pour l’instant, je reporte à un peu plus tard le travail d’exploration tous azimuts. Il importe de procéder avec méthode. Avant que les croque-morts n’embarquent le corps, nous demandons à le voir. Nous attendons qu’ils aient fini de se débattre avec les nœuds du bout pour faire jouer la fermeture Éclair de la housse mortuaire. Sous le crâne désespérément lisse, l’armateur a un visage plein aux joues rebondies autour d’une petite bouche. La mort, à moins que ce ne soit la douleur ressentie à chaque coup de couteau, a durci ses traits plus qu’ils ne l’étaient en temps normal, je présume. L’arme est toujours enfoncée dans le corps. Il s’agit d’un Opinel numéro huit. Le manche marque des traces d’usure, signe qu’il n’a pas été acheté récemment. À part cela, rien de notable. Après quelques secondes, la fermeture Éclair fait son chemin dans l’autre sens. Tandis que les techniciens de la police scientifique envisagent d’aller s’alimenter à leur tour, je m’approche de l’agent de maîtrise de la CCI. Curieux de nature, et également soucieux de m’imprégner des lieux, je l’interroge sur le fonctionnement de l’installation portuaire. — Celui-ci, répond-il, c’est le radoub numéro 1. Ce n’est pas le plus grand. Le plus grand, le radoub numéro 3, est énorme. Pensez, il fait quatre cent vingt mètres de long pour quatre-vingts de large. On peut y recevoir des supertankers. — Mais celui-ci, il fait quelles dimensions ? — De mémoire, il fait deux cent vingt-cinq mètres sur trente-quatre. La porte fait vingt-sept de large et le fond du bassin est à quinze mètres. — C’est impressionnant ! — C’est sûr. À vue d’œil, on ne s’en rend pas compte, mais maintenant que les pompes sont en route, il s’évacue six mètres cubes d’eau par seconde. — Combien ? — Six ! Deux par pompe ! — Si je calcule bien, il y a donc trois pompes. — Ici, oui. Et encore, on pourrait les appeler pompinettes, parce que celles du radoub numéro trois sont bien plus puissantes. Mais attention, là, ça cartonne ! Elles sont trois également, qui évacuent chacune onze mètres cubes seconde. — Trente-trois mètres cubes à la seconde ! — Non. Le problème, c’est qu’elles consomment tellement d’électricité qu’on a revu notre abonnement. On se payait des factures phénoménales. Alors, maintenant, on n’en fait fonctionner que deux à chaque fois. Deux fois onze égale vingt-deux. À ce régime, il faut environ cinq heures pour assécher totalement le radoub. Un œil sur l’échelle de marée fixée à côté de l’un des escaliers qui permettent la descente ou la remontée dans le radoub – celle-ci indique qu’il reste trois mètres vingt d’eau – l’autre œil sur les larges crocs qui maintiennent le navire en attendant sa stabilisation sur les tins, il se garde de parler pendant quelques minutes. — Voilà, fait-il, une lueur de contentement dans le regard, l’atinage est terminé. Il n’y a plus qu’à laisser vider gentiment. Sa mission terminée, le plongeur remonte du bassin. Il en faut du courage pour se plonger dans une eau à environ sept ou huit degrés en ce mois de décembre ! Les mains bleuies par le froid, il nous salue avant de s’en aller vers son fourgon pour se sécher et se changer. Lui aussi a été entendu par un OPJ, son témoignage corrobore ceux des autres hommes présents. Sans perdre de temps, le grutier a positionné la flèche de sa grue à l’aplomb d’une échelle de coupée. En un tour de main, l’agent de maîtrise accroche celle-ci au crochet qui a servi pour le brancard. Rompus à l’exercice, les deux hommes communiquent par gestes. L’un commande la manœuvre, l’autre exécute en confiance. L’échelle de coupée s’élève d’un mètre, puis est dirigée vers le bord du radoub. Une extrémité y est posée sur le sol, l’autre sur le pont du bateau. Cette passerelle, quasiment à l’horizontale tant le bateau est haut, est solidement arrimée. Après un ultime contrôle de l’employé de la CCI, les techniciens du SRIJ, qui ont tout juste eu le temps d’engloutir un sandwich et un café tiède, sont les premiers à l’emprunter. Avant de se remettre au travail, ils tentent de repérer avec le concours des marins les endroits qui n’ont pas été fréquentés depuis la disparition de l’armateur jeudi soir. Ils grimacent en constatant que nul espace n’est resté dans l’état. Que ce soit le pont, la passerelle, les coursives… Même la cale a été arpentée en long, en large et en travers lorsque, durant la journée d’hier, il a fallu la vider de sa cargaison pour préparer la mise au sec du navire. Se tournant vers nous, ils nous invitent à les rejoindre à bord pour procéder aux auditions. Dans le doute, ils vont sillonner le bâtiment, mais il y a peu d’espoir de dénicher un indice. Les jambes en coton, je sens une bouffée de chaleur m’envahir quand, à la suite de Denjoy, je pose le pied sur la passerelle. Je ne suis pas fier en voyant tout ce vide autour de moi. Je progresse à petits pas, une main au moins constamment serrée sur les filins d’acier qui courent à hauteur de hanches. Surtout, ne pas regarder en bas. Sur le pont du Girondin IV, ils sont sept à nous attendre. Des plaisanteries à mon sujet fusent, avant que derrière moi, Justin Debolo s’époumone : — Foutez-lui la paix ! Ça ne se commande pas, le vertige. Cette sortie a le don de les calmer, les ramenant à plus d’humilité. Même sur le pont, je ne suis pas totalement à l’aise, miné par la perte de mes repères spatiaux. Un sourire goguenard sur les lèvres, mon supérieur hiérarchique fait les présentations : — Je suis le commandant Denjoy de la Police Judiciaire brestoise. Voici le capitaine Moreau. Vous allez tous être entendus par un officier de Police Judiciaire au sujet du meurtre de l’homme dont vous avez vu le corps tout à l’heure. Dans un premier temps, je vais vous demander votre identité afin de définir les priorités. Qui commence ? L’un fait un pas en avant. Proche de la retraite si j’en crois ses cheveux couleur neige, c’est lui qui plus tôt m’a indiqué que le corps au fond du radoub était celui de l’armateur du Girondin IV. — Je suis le commandant de ce navire. Je m’appelle Emmanuel Noguès. — Tu interrogeras Monsieur, Maxime. Et vous ? — Hervé Dumont. Je suis le commandant en second. — C’est pour toi, Laurent. Après ? — Je suis le chef-mécanicien Bruno Flatrès, fait l’un des hommes au bleu de travail taché de graisse. — Moi c’est Gilbert Caudan, second mécanicien. — Moi, fait le cinquième, je suis le bosco. Je m’appelle Thierry Gourlaouen. — Solène, Justin et Alex, vous prenez chacun un de ces messieurs. Et vous deux ? — Nous, on ne fait pas partie du bord. On est lamaneurs. — Je vais vous expliquer, fait Noguès. Deux marins ont débarqué avant-hier, alors comme on était trop court pour recruter deux autres matelots, le lamanage a accepté de nous prêter deux hommes pour les manœuvres. — Maela et Éric, enregistrez quand même leur témoignage, on ne sait jamais. Commandant, où pouvons-nous disposer d’un minimum d’intimité ? — Chaque homme dispose d’une cabine individuelle, mais je ne sais pas si vos collègues vont nous laisser y accéder. D’un pouce balancé par-dessus l’épaule, il montre les spécialistes de la police scientifique qui se partagent les tâches avant d’investir le cargo. — Je m’occupe de ça. D’une démarche décidée, Denjoy avance vers les techniciens de l’identité judiciaire. Après un bref conciliabule, l’un monte à la passerelle alors que les deux autres entrent dans une coursive. Revenant vers nous, Denjoy dit : — Il faut qu’on les laisse bosser. Allez, on se replie vers nos bureaux. Quelques murmures de désapprobation se font entendre avant que Noguès ne prenne la parole : — Mais nous ne pouvons pas partir comme ça ! J’ai des comptes à rendre. Je dois rencontrer le représentant de l’armement et l’assureur pour… — Plus tard, Commandant. Tout cela peut attendre, pas nous. — Mais j’ai des consignes à donner, j’ai des… — Plus tard, Monsieur. Ce bateau n’est plus sous votre responsabilité mais sous la mienne. Et tant que je ne donnerai pas mon aval, nul ne montera à bord. Il est un peu chagriné, Noguès. Il a noté le passage de “Commandant” à “Monsieur”, ce qui ne lui confère plus la supériorité de son grade mais le ramène au même plan que les autres. Avant de partir, nous autorisons les costard-cravate à descendre au fond du radoub pour effectuer leur travail en procédant à une estimation chiffrée des dégâts. Avant qu’ils ne dévalent les premiers degrés pour aller expertiser la coque, contrariés par le retard de leur intervention, ils ne font aucun effort pour cacher leur mauvaise humeur. 1 Police Technique et Scientifique, autrement dit l’Identité Judiciaire.
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