IV - Rivière Saïgon, Indochine, juin 1939
Le 10 juin à l’aube, un silence inhabituel réveilla Paul. Les vibrations de la coque avaient cessé. Attendant que la marée soit plus haute, le commandant avait ordonné de mouiller les ancres juste à l’embouchure du fleuve Saïgon. Paul ouvrit la porte donnant sur son balcon. Devant lui, à environ trois kilomètres, une masse grise se détachait dans la brume. C’était la côte : l’Indochine ! Se penchant légèrement au bastingage, il devinait sur sa droite le cap Saint-Jacques et apercevait par moments les éclats du phare situé au sommet du mont du télégraphe.
Il rentra dans sa cabine pour allumer les bâtons d’encens qu’il avait disposés à côté d’un bol de riz et d’une photo de son grand-père. Il se recueillit quelques instants devant cet autel de fortune. Puis il s’habilla pour assister à l’arrivée du pilote qui, avec un peu de chance, serait monsieur Darecourt, le père de Jean. Le commissaire Marty, qu’il croisa dans les coursives, lui signala que la marée haute n’étant qu’à neuf heures dix, il avait largement le temps d’aller prendre son petit-déjeuner.
À huit heures, Paul scrutait le fleuve du pont supérieur pour tenter d’apercevoir le bateau du pilote. La couleur limpide, bleu-vert de la mer de Chine s’était transformée en une teinte grise, jaunâtre, gorgée de limon. Un bruit de moteur lui parvint sur bâbord. C’était le bateau du pilote, reconnaissable entre tous. Il se faufilait entre deux jonques et une flottille de bateaux de pêche. Il était encore à une centaine de mètres du Félix Roussel quand Paul crut reconnaître les deux passagers se tenant à la droite du barreur.
Oui, il s’agissait bien de Louis et de Jean, qui observaient attentivement les ponts et les coursives du paquebot à la jumelle ! Ses deux amis venaient à sa rencontre ! Paul agita les bras. Louis le repéra et tendit la main dans sa direction tout en gardant ses jumelles sur les yeux. Jean le découvrit à son tour et répondit à ses signaux. La joie de Paul était manifeste ! D’un geste, il leur signala qu’il les retrouverait sur le pont inférieur.
Le commandant Lucien Darecourt, son fils et son ami montèrent à bord, accueillis par le commissaire Marty. Paul apprit qu’en fait le commissaire était dans la confidence depuis la veille. Marty et Darecourt avaient fait ensemble l’école de la marine marchande en 1907.
Le navire vibra. L’équipage remontait les ancres.
– La marée est forte, conjuguée avec le vent orienté à l’est et du fait qu’il a beaucoup plu ces derniers jours, nous n’aurons aucun problème avec notre tirant d’eau… Nous devrions mettre un peu plus de quatre heures pour rejoindre Saïgon.
– Ancres à poste, Commandant.
– Bien reçu. En avant, lentement ! Barre à trois cent trente, ordonna Darecourt au timonier en positionnant le chadburn sur slow ahead.
– Barre à trois cent trente. Le cap était tenu.
Le commandant Le Douarec avait laissé la responsabilité de son paquebot à Darecourt. Il était rassuré, confiant, il savait que le pilote connaissait chaque mètre, chaque banc de sable sur toute la longueur depuis l’embarcadère de Saïgon jusqu’à l’embouchure. Voilà dix-huit ans qu’il était en poste ici. Rapidement, la villa blanche, résidence de vacances du gouverneur, une grande bâtisse perchée au-dessus de la plage des cocotiers, disparut sur tribord derrière la poupe du navire.
Paul et ses deux amis avaient obtenu la permission de se tenir dans le poste de pilotage. Une paire de jumelles en main, ils observaient la rive qui défilait sous leurs yeux à la recherche improbable d’un fait marquant. Le décor des berges désespérément plates était d’une implacable monotonie. La végétation inhospitalière conjuguée à la chaleur chargée d’humidité eut vite raison de leur intérêt pour la navigation. Ils décidèrent d’aller se baigner à la piscine et se rendirent dans la cabine de Paul pour se changer.
Vers midi après avoir pris leur déjeuner les passagers sortirent sur les différents ponts du navire afin d’assister au spectacle de l’entrée dans le port de Saïgon. Thi Hiên, Paul et ses amis étaient parmi eux. Jean qui avait fait des dizaines de fois le trajet avec son père connaissait suffisamment bien la configuration du paysage pour repérer avant tout le monde ce que chacun essayait de découvrir : les flèches de la cathédrale. Au détour d’un coude de la rivière, il s’écria : « Là ! Regardez, Notre-Dame de Saïgon. »
Les regards se portèrent dans la direction qu’il indiquait. Les tours ocre rouge de la cathédrale apparurent brièvement à travers la verdure. Les passagers remontant pour la première fois le fleuve paresseux se crurent arrivés, mais les méandres de la rivière leur réservaient bien des surprises. Les deux clochers de Notre-Dame se jouaient de leur patience, car selon les sinuosités prononcées du cours d’eau elles pointaient parfois sur la rive droite, parfois sur la rive gauche. Saïgon aimait se faire désirer !
Des jonques ventrues, leurs panses bourrées, chargées jusqu’à l’extrême limite, remontaient lentement le courant alors que d’autres, plus lestes, les dépassaient crânement. Par endroits, accrochées à des piquets plantés sur un haut-fond, des petites barques se tenaient regroupées au milieu du fleuve. Accroupis dans un équilibre précaire sur ces frêles embarcations, des pêcheurs coiffés de chapeaux coniques, les yeux rivés sur leurs filets, attendaient immobiles, qu’un poisson vienne se prendre aux pièges.
La circulation sur le fleuve devenant plus dense, le Félix Roussel ralentit son allure. Sur les rives, une armada de sampans, agglutinés les uns aux autres, formaient une ligne sombre, ininterrompue, de toits arrondis en feuille de lataniers. De ces bateaux à fonds plats, sur lesquels vivaient des familles d’une grande pauvreté, une multitude d’enfants à moitié nus agitaient les bras par jeu ou en signe de bienvenue à l’intention des passagers. Semblant leur répondre, le paquebot annonça son arrivée par un long coup de sirène qui surprit tout le monde.
À la végétation sauvage succédèrent des villages formés de maisons au toit de paille puis apparurent des petits entrepôts, quelques hautes cheminées d’usine, des habitations à un étage, et enfin juste en aval de la ville coloniale, à la confluence de l’arroyo chinois et de la rivière Saïgon, la Maison des dragons, construite en briques rouges. Le bâtiment à l’allure d’une pagode était le siège des Messageries Maritimes devant lequel le paquebot allait accoster. Comme à chaque arrivée d’un bateau venant de France, les quais étaient noirs de monde.
Paul reconnut le pont tournant reliant le quai de la Belgique et le quai de la Marne et le fameux restaurant de la pointe des blagueurs tenu par sa propriétaire madame Durand, une amie de la famille. Il se rappela que, lorsqu’il était enfant, il aimait accompagner ses grands-parents qui venaient souvent y prendre un verre en fin de journée. Là, à proximité des jonques de haute mer amarrées devant la station Mobil, il observait les mouvements du port.
Arrivée à la hauteur de l’hôtel Majestic, la sirène du bateau se déclencha à nouveau, annonçant à la ville que le Félix Roussel amorçait son demi-tour lui permettant de présenter son flanc tribord au wharf auquel il allait s’amarrer. Les habitués avaient déjà anticipé la manœuvre et occupaient les meilleures places offrant une vue imprenable sur le quai. Les autres passagers réalisant trop tard la situation se ruèrent sur les espaces encore disponibles. Le tout se passait dans les rires et les cris, le bonheur de l’arrivée était à son comble. Chacun scrutait le débarcadère à la recherche d’une tête connue, d’un être aimé qu’il n’avait pas vu depuis des mois, voire des années. Au fur et à mesure que le paquebot se rapprochait du quai, on se reconnaissait, on s’interpellait, on tentait d’engager des conversations, en répétant dix fois les mêmes phrases que le bruit, l’agitation des coolies, les cris des portefaix et les invectives des conducteurs de pousse-pousse rendaient inaudibles.
L’accostage se fit en douceur. Louis, Jean, et le pilote descendirent à terre, laissant Thi Hiên et Paul seuls avec la dépouille de maître Nguyen. Il avait été décidé d’attendre que le remue-ménage créé par l’arrivée du paquebot soit retombé pour porter le cercueil plombé sur le quai où une charrette mortuaire attendait avec quelques membres de la famille Nguyen.
À dix-neuf heures, alors que la nuit était tombée, la bière fut disposée au milieu du salon de la maison familiale rue Colombier. Elle reposait sur deux tréteaux à côté de l’autel des ancêtres. Sur le cercueil, un bol de riz et un œuf bouilli étaient disposés selon les rites. Le lendemain, dès sept heures du matin, et jusqu’à la tombée de la nuit, il y eut un défilé ininterrompu de voisins, d’amis, de relations artistiques, de parents, qui se présentèrent pour faire leurs adieux à maître Nguyen. Il était vénéré comme un artiste exceptionnel, et sa réussite sociale en métropole, sa réputation mondiale en avaient fait un exemple d’une intégration réussie, que les Français d’Indochine aimaient citer et que les Indochinois instruits jalousaient secrètement.
Le lundi 12 juin, le cercueil de maître Nguyen accompagné de sa famille partit à Bên Tre dans le détroit du Mékong où il allait rejoindre provisoirement la dépouille de son épouse décédée trois ans auparavant. Les cérémonies s’y déroulèrent dans la pure tradition indochinoise, au son des tambours et des trompettes. Afin de protéger le sort de la famille Nguyen, Thi Hiên avait pris soin que les maçons respectent les lois de la géomancie durant la construction de la fosse. Elle s’assura aussi que, durant la descente du cercueil, son orientation fut constamment vérifiée à l’aide d’une boussole géomagnétique. Le lendemain, la famille revint sur les lieux pour exhumer le corps de madame Nguyen et le porter dans sa demeure définitive. Ces ossements furent réunis dans un cercueil en terre cuite recouvert de papier rouge.
Elle reposait maintenant là où elle et son mari avaient souhaité être inhumés. Dans trois ans, le corps de maître Nguyen viendrait la rejoindre pour l’éternité face à ce paysage de rizières d’une profonde sérénité.