V - Paul, Claire, Louis. Saïgon, Cap Saint-Jacques, 1939-1940

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V - Paul, Claire, Louis. Saïgon, Cap Saint-Jacques, 1939-1940 Afin d’assister aux obsèques de son grand-père, Paul avait bénéficié d’une autorisation exceptionnelle du recteur de Marseille lui permettant de terminer sa classe de première au lycée de Saïgon. C’est ainsi qu’en juillet 1939 les trois amis passèrent ensemble leurs épreuves écrites au lycée Chasseloup. Louis et Jean furent admis en philo et Paul en math élém. Le début des vacances de Paul se passa entre Saïgon et un voyage de quinze jours à Hanoï avec sa mère. Le 14 août, Thi Hiên repartit seule en bateau vers la France. Ce fut une décision difficile et douloureuse, car l’idée de se retrouver dorénavant seule à Marseille lui était pénible. Sentant le danger qui menaçait l’Europe, elle privilégia la sécurité de son fils et se rangea aux recommandations de ses oncles qui lui promirent de veiller sur lui. Il ferait sa dernière année de lycée à Saïgon et en fonction des événements politiques, on déciderait plus tard pour la suite de ses études. Jean invita Paul à venir passer les trois dernières semaines avant la rentrée scolaire dans leur villa du cap Saint-Jacques. Paul fit le trajet jusqu’à l’embouchure du fleuve sur le paquebot qui emmenait sa mère vers l’Europe. Craignant de ne pouvoir contenir son trouble quand arriverait le moment de la séparation, Thi Hiên avait pris soin de commander leur déjeuner dans sa cabine. Durant le repas, elle parvint à rester gaie et légère et le noyait sous les recommandations : – Oh, je ne devrais pas te dire tout cela. Tu es presque un homme maintenant et cet éloignement forcé va te faire mûrir encore plus vite. Mon Dieu… Oh mon fils ! L’émotion était trop forte. Thi Hiên ne parvint pas à retenir ses larmes. – Maman, cette année va passer rapidement. Ne vous en faites pas pour moi. C’est pour vous par contre que je me fais du souci. Tout ce travail qui vous attend, et cette incertitude… Paul prenait au sérieux son nouveau rôle de chef de famille, et, entre deux sanglots, Thi Hiên souriait de voir les efforts qu’il faisait pour la rassurer. Le paquebot vibra légèrement, il ralentissait. On frappa à la porte. – Monsieur ? La vedette du pilote est là. Le commandant me charge de vous accompagner jusqu’à l’échelle de coupée. Le pilote vous y retrouvera. Paul demanda au marin de patienter dans la coursive. Thi Hiên se tenait debout au milieu de la cabine fixant son fils avec amour et tendresse. Des larmes coulaient sur ses joues. Paul s’approcha lentement de sa mère. Il la regarda avec compassion, lui sourit et, sans prononcer un mot, la prit dans ses bras. Elle posa sa tête sur son épaule, l’enserra à son tour. Ils restèrent ainsi quelques secondes sans bouger. À cet instant, Thi Hiên pensa au père de son fils, Robert, dont elle sentait la présence autour d’eux et dit suffisamment fort pour être entendu de Paul : – Ton père aurait été fier de toi. Puis, dans un murmure inaudible, elle se parla à elle-même : « Prends soin de toi, mon chéri. Je n’ai que toi. Je n’ai plus que toi ! » – Je vous écrirai, vous m’écrirez. On va vite se revoir, ma chère maman. Très vite. J’en suis convaincu. À bientôt, maman. Grand-père et moi veillons sur vous. Je vous aime. Il l’embrassa tendrement, serra fort ses mâchoires pour ne pas pleurer lui aussi et quitta la pièce avec un dernier regard plein d’amour pour cette femme qu’il admirait tant. La vedette de pilotage s’écarta du paquebot et prit la direction du Cap. Paul aperçut sa mère penchée au bastingage. Elle lui disait adieu en agitant le foulard de soie orange qu’il lui avait offert à Marseille pour son anniversaire. Il répondit longuement à ses signes, mais bientôt le paquebot ne fut plus qu’un point au loin, vers l’ouest. Paul trouvait curieux que Thi Hiên ait fait allusion à son père. Elle ne parlait jamais, ou si peu, de lui et toujours pour lui réaffirmer combien il était un fruit de l’amour. D’un grand amour qui l’avait comblée. Paul avait su très jeune que son père était mort accidentellement juste avant sa naissance. Il s’était noyé au large de Porquerolles en juin 1923. Il pratiquait la voile en solitaire. Son corps n’ayant jamais été retrouvé, il n’avait pas de sépulture. Quand, un jour, Paul s’était soucié de savoir pourquoi sa mère et son père ne s’étaient jamais mariés, Thi Hiên avait endormi la confiance de son fils en lui racontant que le mariage devait avoir lieu huit jours après la date de l’accident. Il était beaucoup plus âgé qu’elle et n’avait pas de famille connue. Il était médecin, s’était vaillamment battu dans les tranchées à Verdun et avait été gravement blessé. Quelques rares photos dans l’appartement de Hyères le montraient en uniforme de médecin-major et en civil. Paul le trouvait beau, élégant, avec un visage sympathique, mais il ne ressentait aucun sentiment pour ce « Monsieur » qu’il n’avait jamais connu et dont il ne portait même pas le nom. Thi Hiên lui avait aussi avoué que ses parents, contrairement aux coutumes vietnamiennes, n’approuvaient pas qu’elle veuille faire sa vie avec un homme plus âgé qu’elle, mais ils s’étaient laissés séduire après quelques années par les qualités de ce médecin qui allait devenir son père. Monsieur et madame Nguyen s’en tenaient rigoureusement à cette version. Au fil des années, Paul ne posait plus de question et n’évoquait jamais son père. La vedette déposa Paul au ponton du grand Hôtel à proximité de la plage. Là, Jean et sa sœur Claire l’attendaient. Claire, une casquette de chauffeur de maître vissée sur la tête, était au volant d’une vieille Peugeot cabriolet dont la capote était relevée. Sérieuse, habitée par les rôles qu’elle et son frère avaient décidé de tenir, elle regardait droit devant elle sans prêter aucun regard vers Paul. Jean balança la valise de son ami sur la banquette arrière puis ouvrit la porte du passager et d’un geste ample de son bras l’invita à s’installer aux côtés de la conductrice. Paul n’avait pas vu Claire depuis un an et aurait bien aimé lui dire bonjour, l’embrasser, mais il se devait de rentrer dans leur jeu. – Si votre Honneur veut bien se donner la peine de monter. Mon maître, nous avons choisi pour vous conduire la plus belle des vierges d’Indochine. Elle se fera un plaisir de vous servir durant votre séjour. Elle sera aussi à votre service pour répondre à tous vos désirs. Elle s’est engagée à être à vos ordres, quoi que vous lui demandiez… – Cela m’étonnerait… répliqua Paul en riant. – Effectivement. Là, mon cher frère, tu en fais un peu trop. Elle démarra la voiture. Jean eut à peine le temps de grimper à côté de Paul. – Mais quel caractère ! Qu’ai-je dit de trop que nous n’avions pas convenu ? Elle freina brutalement, Paul et Jean furent projetés vers le pare-brise. – Jean, encore un mot de ce genre et vous continuez à pied tous les deux ! Claire avait onze mois de plus que son frère, mais ils étaient liés comme des jumeaux. Jean adorait sa sœur. Il la trouvait belle, pétillante, moderne. Quand, durant l’été 1938, Paul était venu passer une semaine au cap Saint-Jacques, Jean avait réalisé que l’amitié d’enfance entre son ami et sa sœur Claire se transformait en un sentiment amoureux. Il n’en ressentait aucune jalousie et au contraire s’en réjouissait. – Paul, comme le disent les anciens, si tu veux un homme, choisis sa notoriété, si tu veux une femme, choisis sa famille… alors tu vois bien que ma sœur est faite pour toi. – Imbécile, je n’ai aucune notoriété… – Mais bien sûr que si. J’ai confiance en ton destin, n’étais-je pas Morta6 quand nous étions enfants ? Tu vas être un homme célèbre. Moi aussi d’ailleurs ! Le monde nous appartient Paul ! Le monde nous appartient ! Jean n’avait peur de rien et n’avait aucun tabou. Il détestait les habitudes et, n’ayant aucun a priori contre les choses inconnues, il adorait les nouvelles expériences, même les plus excentriques. Il était incapable de rester sans rien faire et était toujours partant pour organiser ou participer à des événements, des compétitions, des randonnées. Sa compagnie était recherchée, car il était gai, en permanence de bonne humeur. De plus, grâce à ses manières pleines de désinvolture, il était toujours à l’aise en société. Avec les filles, il se laissait séduire plus qu’il ne séduisait, tant son physique avenant de jeune premier ne les laissait jamais indifférentes. Ses amis disaient de lui : « Avec Jean, tout est simple, tout est facile, rien n’est impossible, car tout lui sourit. » L’idée d’une relation amoureuse entre sa sœur et son ami lui convenait parfaitement. À travers son humour, Jean leur signifiait simplement qu’il souhaitait être leur complice. Tennis, ping-pong, bains, randonnées occupaient leurs journées au cap Saint-Jacques. Ils retrouvaient là leurs amis de Saïgon et d’autres qui descendaient de Dalat et des plantations plus au nord. Chaque soir, après le dîner, ils se retrouvaient pour d’interminables parties de Monopoly et de mah-jong, ou se donnaient rendez-vous pour jouer de la guitare et chanter autour d’un feu à l’anse des cocotiers. Ces soirées s’achevaient souvent par des bains de minuit. Dans l’eau, l’obscurité et les jeux permettaient des attouchements et des flirts que les conventions n’auraient pas tolérés à la lumière du jour. Les rires gênés des jeunes filles suivies de longs silences, les plaisanteries échangées, les hurlements de fausses frayeurs résonnaient dans la crique. Ils étaient une source de distraction pour les pêcheurs de grosses crevettes qui pêchaient au lamparo un peu plus loin sur la plage. Ces hommes à moitié nus, de l’eau jusqu’aux épaules, agitaient des lanternes pour attirer les proies pendant que d’autres tiraient les filets pour les remonter sur le sable. Les nuits de lune, quand la chance souriait aux pêcheurs, des milliers de petits yeux fluorescents sautaient dans tous les sens déclenchant les cris de joie des Vietnamiens, ce qui alertait Jean et ses amis qui ne se lassaient jamais de ce spectacle comique et étonnant. Durant la dernière semaine d’août, comme chaque été, Jean et sa sœur organisèrent une compétition : les « Olympiades du Cap ». Au fil des années, cet événement était devenu un spectacle attendu par l’ensemble des familles ayant des villas au cap Saint-Jacques. En ce mois d’août 1939, où chaque jour était la source de nouvelles alarmantes venant d’Europe, la compétition organisée par la famille Darecourt donna un peu de légèreté à un climat lourd d’inquiétude. Pendant une semaine, des équipes représentant chaque famille s’affrontèrent dans différentes disciplines : voile, tennis, badminton, natation… et même cuisine. Le dernier jour, un immense pique-n***e et une fête bon enfant eurent lieu sur la plage de Thi-Wan. L’ultime jeu consistait à tenter de battre le record de la plus grande pyramide humaine réalisée au Cap, quinze personnes ! Cette année-là, le record ne fut pas battu, mais les olympiades furent une réussite. Le dix août, pour l’anniversaire de ses dix-huit ans, Claire, passionnée de voile, reçut en cadeau un petit voilier, un bijou en bois que toute la plage lui enviait. Elle l’avait appelé Bu-Mac comme le redoutable moustique du même nom. C’est avec ce bateau qu’elle gagna toutes les compétitions nautiques de l’été. Paul fut souvent son équipier, mais elle ne le laissa jamais barrer. Tôt le matin du dimanche 3 septembre, Paul et Claire se rendirent au marché couvert à côté de l’église de Vung-tan. Là, accroupies par terre, les fesses sur leurs talons ou les jambes croisées en lotus, des petites fermières, vendaient à même le sol leurs produits locaux. Elles se protégeaient du soleil matinal avec des parapluies ou des foulards noués sur leurs longs cheveux. Entre deux clients, elles repoussaient lascivement des nuées de mouches voraces à l’aide de feuilles de bananiers. Claire et Paul aimaient se promener dans cette ambiance bigarrée et négocier en vietnamien le prix des fruits et légumes qu’ils choisissaient en experts. Claire était une excellente cuisinière et, depuis le décès de sa mère, cinq ans auparavant, elle avait pris en main la logistique de la maison. Sa famille se résumait à Jean et à son père qui, entre ses activités de pilote en chef du port de Saïgon et ses nombreuses activités sociales et humanitaires, se reposait entièrement sur sa fille pour diriger Thin, leur ancienne nounou devenue la cuisinière et les deux domestiques indochinois. Les bras chargés, Claire et Paul, se dirigeaient vers la Peugeot quand Paul remarqua un attroupement inhabituel au pied du bâtiment de la poste. – Il se passe quelque chose d’insolite là-bas. Allons voir. Ils déposèrent leurs paquets et traversèrent la chaussée en terre battue. Un groupe de personnes, formé en grande partie d’Européens, était en conversation devant une affiche appelant à la mobilisation générale. – Oh, mon Dieu ! Ça y est, Paul… Ça y est, c’est la guerre ! Claire lui saisit le bras et le serra machinalement tout en lisant à voix haute le texte officiel. De retour dans la voiture, Claire resta quelques instants immobiles, les deux mains posées sur le volant sans dire un mot. Intrigué, Paul se tourna vers elle. Claire, habituellement si forte, n’arrivait pas à retenir les larmes qui coulaient sur ses joues. – Claire ! il prononça son prénom avec douceur. – C’est la fin d’une époque calme et sans souci… C’est la fin d’un monde que j’aimais… Oh, Paul ! j’étais si heureuse. J’ai le pressentiment que tout cela est terminé. J’ai peur pour nous, pour papa, pour Jean… Pour toi. Paul était surpris et ému de voir que Claire se dévoilait, exprimant même de l’inquiétude à son égard. Son regard mouillé par les larmes avait perdu toute assurance. Derrière ses grands yeux bleus apparaissait sa détresse. Qu’elle était belle ainsi ! Encore plus belle. Sans réfléchir, il la prit dans ses bras pour la consoler et tenter de la rassurer : – Rien n’est irréversible Claire. Nous sommes loin de l’Europe et serons épargnés, et puis la mobilisation ne veut pas dire obligatoirement la guerre… Tu sais, le peuple allemand a aussi souffert de la guerre en 14. Il va ramener Hitler à la raison… Mais, petit à petit, à bout d’arguments – arguments auxquels il ne croyait pas réellement lui-même –, il finit par lui dire qu’il la protégerait quoiqu’il advienne, qu’il l’aimait et il fit ce qu’il n’aurait jamais imaginé avoir le courage de faire alors qu’il en mourait d’envie depuis des mois : il osa l’embrasser. Ce fut leur premier b****r. En raison du décalage horaire, la mobilisation générale diffusée sur les ondes en métropole à 17 heures, le 2 septembre, ne fut relayée que le 3 au matin à Hanoï. L’information circula à la vitesse de l’éclair à travers toute l’Indochine. Depuis plusieurs jours, les informations diffusées par la TSF au sujet de la Pologne ne laissaient plus beaucoup d’espoir sur l’issue des discussions entre l’Allemagne, la France et l’Angleterre. Néanmoins, les précédents reculs diplomatiques des gouvernements anglais et français donnaient des arguments à ceux qui se voulaient optimistes. D’autres pensaient que la supériorité écrasante des armées françaises et anglaises ferait reculer Hitler et Mussolini. C’est ainsi que bon nombre de résidents reçurent cette nouvelle comme une douche froide. Avant la fin de l’après-midi, l’ensemble des familles possédant une villa au Cap avait repris la route de Saïgon.
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