VI - Claire, Paul. Saïgon, le 3 septembre 1939

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VI - Claire, Paul. Saïgon, le 3 septembre 1939 Claire et Paul avaient convenu de se retrouver vers 21 heures aux abords du Jardin botanique, à deux pas du boulevard Albert Ier où habitait la famille Darecourt. Là, ils étaient certains de ne rencontrer personne de leur connaissance, car, curieusement, il y avait très peu de monde qui fréquentait cette oasis et sa fraîcheur, loin de la moiteur et du bruit de la ville. Ils marchaient côte à côte. Paul commentait les dernières nouvelles du monde qu’il avait entendues sur radio Saïgon quand Claire s’arrêta. – Écoute… Cette cloche ! C’est bizarre à cette heure-ci, non ? Le bruit semblait venir de la cathédrale. Un instant plus tard, une autre cloche puis d’autres lui répondirent. Rapidement tout Saïgon sembla s’ébranler sous des sons monotones, rapides et lugubres, formant un effroyable tintamarre. – J’ai peur, Paul. – Je crois bien que c’est le tocsin ! Oui, ils sonnent le tocsin. Claire, il est arrivé quelque chose de grave ! Rentrons. Ils coururent, mais une violente averse de mousson les força à se mettre à l’abri dans un kiosque caché derrière un bananier. Ils étaient trempés. – Tu crois… Oh, ce vacarme assourdissant me rend folle. Les gouttes de pluie percutant les feuilles de bananier produisaient un son aussi puissant qu’un roulement de tambours. – Tu crois que c’est pour prévenir la population que nous sommes en guerre ? lui demanda Claire essoufflée par leur course rapide. – Oui. Oui, je pense que c’est le tocsin. Ce qui signifie que la France a déclaré la guerre à l’Allemagne ! – La guerre, Paul ! C’est donc la guerre ? Il la discernait dans l’obscurité. Sa voix exprimait la peur. La peur, mais aussi l’étonnement, comme une enfant qui dit ne plus croire au père Noël, mais qui y croit toujours et qui soudain s’aperçoit qu’il n’existe pas. « C’est ce que j’aime chez elle, cette fragilité en plus de sa beauté. J’ai tellement envie de la prendre dans mes bras et de lui dire que non, ça n’est pas la guerre, c’est… » – Oui, Claire, c’est la guerre, mais nous sommes à douze mille kilomètres de l’Europe. Alors… plus chanceux que nos amis de France, nous serons sans doute à l’abri des méfaits de la guerre. D’autant plus que le Japon va s’enliser dans le bourbier chinois. Ne t’inquiète pas, ils ne sont pas menaçants. Et puis, nous sommes jeunes, nous sommes pleins de vie, tu es belle… Avant de rentrer, laisse-moi encore t’embrasser, te sentir, te respirer. Ils restèrent longtemps dans ce petit havre, loin du tumulte qui agitait toute la ville, protégés des regards du monde extérieur, protégés par un rideau de pluie tropicale. Leurs sens s’éveillaient. Le danger, la peur du chaos avaient fait tomber un peu plus les barrières de leur éducation. La délicate poitrine de Claire apparaissait à travers son chemisier qui lui collait à la peau. Paul la désirait, mais il la respectait, il l’aimait. Leur flirt connut ses limites. Les cloches ne sonnaient plus, la pluie avait cessé. Le silence les ramena à la réalité, il était vingt-trois heures trente. Le père de Claire devait s’inquiéter.
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