VII - Lettre de Thi Hiên à son fils Paul. Marseille, le 2 mars 1940
Mon chéri,
Cette lettre te parviendra dans trois semaines. Quand je vais la cacheter tout à l’heure, j’y glisserai toute la tendresse d’une mère, tous les baisers d’une maman qui donnerait tout ce qu’elle a pour remonter le temps, afin de profiter encore et encore des moments où je te tenais dans mes bras.
Merci pour les nouvelles de Saïgon reçues ce matin. Je suis heureuse pour toi que la famille Darecourt t’entoure de tant de sollicitude et te traite comme l’un des leurs. Ton amitié fidèle avec Louis et Jean est une richesse rare et précieuse. Vous êtes maintenant tous les trois au seuil de l’âge adulte et les événements actuels vont vous faire mûrir encore plus vite. Une amitié d’enfance qui perdure à l’adolescence puis plus tard peut être un ciment indestructible qui vous aidera durant votre vie, surtout dans les moments difficiles. Vous saurez – quoiqu’il advienne – répondre présent à l’appel de l’un d’entre vous quand il aura besoin de votre aide. Cette amitié t’engage donc aussi à leur égard. Sache, mon chéri, que, comme l’amour dans un couple, une amitié se cultive, s’entretient, car elle peut disparaître si on n’y prend garde.
D’autre part, je remarque que tu me parles beaucoup de la sœur de Jean, Claire, que j’ai aperçue l’été dernier et qui est une bien jolie fille ! Je vois que tu as bon goût mon chéri, mais ne te laisse pas entraîner dans des sentiments qui pourraient nuire à ta concentration sur tes études. Claire n’est-elle pas un peu plus âgée que toi ? Oh ! mon chéri, je ne veux pas m’immiscer dans tes affaires de cœur, mais le devoir d’une mère est de protéger son enfant.
Ici en métropole nous vivons une période bien curieuse, où, si tout nous rappelle que nous sommes en guerre depuis six mois, à part quelques escarmouches par-ci par-là, il n’y a aucun réel affrontement. Les Allemands se rendent-ils compte qu’avec nos alliés nous sommes plus forts qu’eux pour qu’ils n’osent nous attaquer ? La presse est confiante quant à nos capacités militaires et nos soldats attendent l’ennemi de pied ferme sur la ligne Maginot. Cette ligne que l’on dit imprenable et dont ton grand-père critiquait l’utilité… Qui croire ?
Ici, à Marseille, nous entendons parler alsacien, car des civils de cette région ont été évacués en raison du conflit. Je te laisse imaginer les scènes comiques au marché de la Canebière quand une commerçante au parler haut et chantant s’affronte avec une cliente à l’accent traînant alsacien !
Tu t’inquiétais dans ton dernier courrier de la situation financière de l’atelier d’Ollioules. Je vois que tu es devenu un homme averti pour te poser de telles questions. Oui, dans cette économie de guerre, le volume des affaires est au plus bas. Beaucoup de nos employés ayant été appelés sous les drapeaux, nos charges salariales ont diminué et j’avais depuis longtemps, sur les conseils de ton grand-père, prévu des réserves en cas de crise. Si je n’ai rien à craindre, je pense avec compassion aux centaines de milliers de femmes de nos campagnes qui sont seules pour s’occuper de leurs enfants et de leurs exploitations agricoles. Je pense aussi aux centaines de milliers de femmes d’ouvriers de nos villes qui font aussi courageusement face depuis six mois à leur charge de famille. Nous vivons dans une période curieuse, irréelle, où nous sommes partagés entre l’optimisme et l’impression d’un instant qui précède un v*****t orage. Ce moment de silence avant que la nature se déchaîne.
Je me félicite, mon Paul chéri, de te savoir en sécurité loin de tout cela. Notre séparation m’est moins douloureuse à l’idée que l’Indochine, terre de nos ancêtres, t’accueille en ce moment.
Je t’embrasse, mon petit, mon grand.
Mes pensées te suivent et te protègent.
Ta maman qui t’aime.
Je me relis et avant de fermer cette enveloppe j’y rajoute encore des baisers et des caresses pour toi. Prends soin de toi, je n’ai que toi, mon chéri.