VIII - Paul, Louis, Jean. Saïgon, avril 1940
À la radio, Raymond Ventura chantait : « On ira pendre notre linge sur la ligne Siegfried ». Jean baissa le volume de la TSF :
– Depuis ce matin c’est au moins la troisième fois que la radio passe cette chanson. Ils pourraient faire un effort pour diversifier leurs choix !
– Tu exagères, mon vieux, cette chanson est excellente pour le moral de la population et puis je ne suis pas d’accord, ils passent des quantités de titres différents. Tiens, rien qu’en prenant mon petit-déjeuner… de mémoire… j’ai dû entendre Pasdoc, Mireille, Fernandel, Chevalier et plein d’autres. Tu n’es pas du tout objectif, Jean.
– Ah ! pour ça, Momo certes ils l’aiment ! Mais c’est toujours les mêmes morceaux qu’ils nous passent. Pourquoi ne nous font-ils pas plus souvent écouter Ça fait d’excellents Français, tout le monde adore cette chanson. Elle est tellement vivante ! Et en plus elle reflète avec humour un état d’esprit de la population. Vous vous souvenez quand on est allé le voir l’année dernière ? C’était avec ton grand-père, Paul.
Il commença à chanter en imitant, ce qu’il faisait à la perfection, la voix de Maurice Chevalier.
Et tout ça fait
D’excellents Français
D’excellents soldats
Il marchait en copiant la gestuelle de l’artiste. Maurice Chevalier n’aurait pas fait autrement. Louis et Paul riaient devant la remarquable improvisation de leur ami.
Qui marchent au pas
En pensant que la république
C’est encore le meilleur régime ici-bas
Et tous ces gaillards
Qui pour la plupart
N’étaient pas tous du même avis politique
Les v’là tous d’accord
Quel que soit leur sort
Ils désirent désormais
Qu’on leur fiche une bonne fois la paix.
Ils applaudirent. Jean les salua.
– Sérieusement, mon vieux, tu penses vraiment que diffuser en ce moment une chanson aux relents pacifistes serait une bonne idée ?
– Allez, allez, Louis… un peu de dérision n’a rien de pacifique et on diffuse bien la chanson de Judy Garland.
– Oui, mon vieux, mais les paroles sont en anglais et tout le monde ne le parle pas et puis Over the rainbow est plus une chanson d’espoir qu’un dithyrambe pour la paix.
– Un dithyrambe ?
– Il veut dire une louange, glissa Paul.
– Ah bon. Mais je te trouve bien pessimiste, Louis. Et si la guerre finissait avant même d’avoir vraiment démarré ?
– Elle n’a pas commencé, car nous ne sommes pas prêts, mais ne rêve pas… Ne fais pas comme beaucoup de nos compatriotes…
– Sais-tu qu’Over the rainbow est la chanson préférée de ta sœur ? coupa Paul, perdu dans ses pensées.
– Ah, ta Claire ! Si le monde pouvait être un monde de bonheur de joie et d’amour !
Jean chantait ses paroles sur l’air d’Over the rainbow tout en tournant et en minaudant autour de Paul, répétant sans cesse « d’amour, d’amour, d’amour, d’amour… » donnant ainsi l’impression que le disque était rayé.
Louis était au courant de la relation entre Paul et Claire, mais n’avait aucun état d’âme à ce sujet. Louis était un passionné d’histoire et de littérature, très attentif aux événements du monde et pas encore ouvert aux sentiments amoureux. Chaque soir, il cherchait pendant des heures à capter différentes radios pour s’informer sur l’évolution de la crise. Il se branchait particulièrement sur la radio diffusion nationale française et la BBC, qui émettait notamment en français et en anglais. Parfois il allait jusqu’à écouter la propagande allemande sur Radio Stuttgart qui, à certaines heures, émettait en français.
– Paul, monte le son s’il te plaît. Jean, toi qui voulais écouter Momo je crois qu’ils ne t’ont pas très bien compris. Ça n’est pas Momo, c’est la Mômome. La voix profonde, chargée d’émotions, de la Môme Piaf s’éleva :
Ell’ fréquentait la rue Pigalle.
Ell’ sentait l’vice à bon marché.
Elle était tout’noire de péchés
Avec un pauvr’visage tout pâle.
Pourtant, y’avait dans l’fond d’ses yeux
Comm’quelqu’chos’de miraculeux
Qui semblait mettre un peu d’ciel bleu
Dans celui tout sale de Pigalle.
Les trois amis, les yeux fermés, se transportèrent à Paris, dans ses rues, ses quartiers populaires. Paris, que Paul était le seul à connaître. Pigalle, où ils n’étaient jamais allés. Montparnasse dont Paul leur avait déjà parlé, après avoir visité quelques ateliers de peintres avec son grand-père. Tous les trois vivaient en imagination chaque parole de la chanson. Ils se prenaient pour des hommes, des durs.
Entre leurs amis du Cap, leurs camarades du lycée Chasseloup et quelques jeunes filles du collège des Oiseaux ils avaient formé une b***e qui avait pris l’habitude de se retrouver les jeudis après-midi et les week-ends. Ils se donnaient rendez-vous au cercle sportif qui disposait de cours de tennis et d’une magnifique piscine. Le plongeoir de cinq mètres était leur lieu de prédilection pour se lancer des défis. Chacun se surpassait pour réaliser des sauts spectaculaires et, pour les plus téméraires, des plongeons acrobatiques leur permettant de briller auprès de la gent féminine. En fin de journée, à la terrasse du café Bodéga, ils s’exerçaient à développer leurs opinions personnelles en échangeant leurs informations, glanées auprès des adultes et en se lançant dans des discussions passionnées sur le cours des événements. Louis mettait à profit son talent d’orateur pour expliquer en termes simples les finesses de la diplomatie et les risques d’enlisement de cette guerre où les affrontements restaient très localisés. Petit à petit, il prit l’habitude d’inviter ses amis chez lui pour leur faire des comptes rendus détaillés des dernières nouvelles. Au fil des semaines, le cercle de son auditoire s’élargit.
Sur une carte du monde qui tapissait un mur de sa chambre, il avait installé des épingles surmontées de petits drapeaux de couleurs différentes selon les pays et leurs alliances afin de faciliter à ses camarades la compréhension de la situation. Il analysait avec pertinence les forces et les faiblesses des camps en présence. Il notait scrupuleusement les bâtiments coulés de part et d’autre.
Si Paul estimait que ces statistiques étaient sujettes à caution, il était sous le charme de l’intelligence de son ami. De plus en plus souvent, lors de ces interventions, Paul le critiquait sur ses positions assez marquées vers l’Alliance française, qu’il qualifiait de réactionnaire.
Quand leurs débats s’enflammaient, Jean intervenait avec humour en imitant Maurice Chevalier :
Le colonel était d’l’action française
Le commandant était un modéré
Le capitaine était pour les diocèses
Et le lieutenant boulottait du curé
Le juteux était un fervent extrémiste
Le sergent un socialiste convaincu
Le caporal inscrit sur toutes les listes
Et l’deuxième classe au PMU
Du coup l’atmosphère se détendait et le refrain était repris en chœur.
Et tous ces gaillards
Qui pour la plupart
N’étaient pas tous du même avis politique
Les v’là tous d’accord
Quel que soit leur sort
Ils désirent désormais
Qu’on leur fiche une bonne fois la paix.
Un soir de mars, la conversation dériva sur le recrutement imposé de 10 000 tirailleurs indochinois destinés à aller servir en métropole. Les premiers trois mille hommes ayant été embarqués la veille pour Marseille, le sujet venait de faire la une des journaux et l’objet d’une chronique spéciale à la radio de Saïgon.
– Vous avez vu ? Louis montrait du doigt les deux quotidiens La Dépêche d’Indochine et L’Opinion posés sur une table basse devant lui. Ces journaux parlent d’un élan patriotique, d’une vague spontanée de candidats volontaires à l’engagement ! Selon eux, il y aurait eu au Tonkin beaucoup plus de candidats que de places proposées ! N’est-ce pas remarquable que le peuple indochinois témoigne un tel attachement à la mère patrie ?
– Tu es sérieux ? Louis, ne me fais pas croire que tu es sérieux ! Il ne s’agit pas d’une vague de patriotisme ! C’est de la pure propagande ! Ne me dis pas que tu gobes ce qui est écrit !
– Allez, mon vieux, arrête de toujours mettre en doute les informations que l’on te donne.
– Écoute, Louis. Tu sais qu’une partie de ma famille vit à Hanoï ? Eh bien, j’ai un oncle qui travaille justement au sein de la commission qui supervise ces fameux recrutements et il se trouve qu’il était cette semaine de passage à Saïgon. Il nous a parlé de cette campagne. Certes les candidats furent plus nombreux que les places proposées, mais les raisons n’ont rien à voir avec un engouement patriotique.
– Mais non, non… Qu’est-ce que tu… !
Paul ne le laissa pas l’interrompre et continua.
– Sais-tu qui sont ces supposés volontaires ? Pour les trois quarts, ce sont des pauvres bougres miséreux qui sont désignés par les autorités de leurs villages. Ils vendent leur âme pour l’assurance de trois repas quotidiens, un voyage en métropole et l’espoir de sortir de leur misérable condition. L’autre quart ? Ce sont des fils de mandarins ! Des as de l’écriture chinoise, mais incapables d’écrire en français… Et n’ayant aucune formation, ils ne trouvent pas d’emploi. Alors pour eux aussi, la seule chance, c’est de saisir cette opportunité d’être engagés. Donc, désolé, mais… rien à voir dans tout cela avec un courant patriotique. D’ailleurs, je discutais hier à propos de ces recrutements avec Larvor, un copain de ma classe dont le père est journaliste à Radio Saïgon. Et là, Louis, tu vas être surpris. Dorénavant son père doit collaborer avec un administrateur des services civils qui vient d’arriver pour organiser, je le cite : « la propagande »…
– Mais non… Louis essaya à nouveau de l’interrompre.
– Et…
– Mais…
– Laisse-moi terminer s’il te plaît ! Je n’ai pas fini. Et, il a entendu son père expliquer qu’en haut lieu il a été décidé de transformer la réalité concernant ces recrutements, je devrais d’ailleurs dire cette tromperie de recrutements, mais c’est un autre sujet. Donc, en quelque sorte, « d’habiller » la vérité pour faire de ces hommes des volontaires s’engageant pour défendre la patrie. Alors à ton avis : ça n’est pas de la propagande, ça ?
– Pourquoi as-tu employé le mot tromperie ?
– Parce qu’on ne leur dit pas la vérité à ces pauvres gens ! Comme on ne leur avait pas dit en 1914 ! On leur propose un peu d’argent…
– Beaucoup plus que ce qu’ils ne pourront jamais gagner ici !
– Oui, tu as raison, et on leur promet aussi de les nourrir, mais on prend bien soin aussi de leur cacher qu’en raison du climat, de leurs conditions d’existence sur place et des missions qu’on leur réserve, certainement les plus dangereuses qui soient, ils n’auront pas beaucoup de chances de revenir.
– Tu as une autre solution à proposer pour recruter des candidats au lieu de critiquer les méthodes ?
– Ah, je note que tu ne parles plus de volontaires…
– S’il vous plaît ! S’il vous plaît, écoutez-moi ! Jean, muet depuis le début de la conversation, se leva brusquement. Il haussa la voix. Écoutez-moi !
Paul et Louis surpris par cette soudaine intervention s’interrompirent.
– Désolé de m’immiscer ainsi, mais je dois vous dire ce que j’ai sur le cœur. Vous êtes tous les deux les amis que j’aime le plus au monde. Vous êtes comme mes frères. En réalité, vous êtes plus que mes frères, car je vous ai choisis. Nous nous connaissons depuis bientôt dix ans et n’avons aucun secret entre nous. On se dit tout. Du moins, moi je vous dis tout, comme on se l’était juré à Marseille il y a six ans.
Louis et Paul se demandaient où il voulait en venir.
– Si la guerre devait se propager jusqu’ici – ils tentèrent l’un et l’autre de reprendre la parole. D’un geste de la main il les dissuada – ce qui est peu probable j’en conviens. Mais qui peut prétendre que, comme en quatorze, cette guerre ne durera pas des années ?
À nouveau Louis essaya de parler.
– Vu comment elle commence, Louis, on ne sait jamais…
– S’il te plaît, Louis, je rentre rarement dans vos discussions politiques, alors ce soir laisse-moi terminer ce que j’ai commencé à vous dire…
Paul posa la main sur le bras de Louis pour lui demander aussi de ne pas l’interrompre.
– Des événements extérieurs risquent de venir troubler notre vision du passé et du présent et pourraient bien modifier nos consciences politiques. Là, je parle surtout pour moi, qui dois vous donner l’impression de ne pas être captivé par vos débats. Bref, des faits nouveaux peuvent venir chambouler nos intérêts personnels ou familiaux. Louis, tu es le fils d’un grand propriétaire terrien, tu es issu d’une famille riche. Paul, tu es français de souche, moitié métropolitain, moitié indochinois, et nous connaissons le parcours politique de la sœur de ta maman, de cette tante que tu n’as jamais connue. Moi, je suis fils d’un fonctionnaire impliqué dans la défense stratégique de la Cochinchine. Alors, qui d’entre nous peut dire avec certitude ce que nous penserons, ce que nous déciderons de faire, et comment nous allons agir si la guerre arrive jusqu’à nous, ici, à Saïgon et même… même si elle ne venait pas jusqu’ici, qui peut prévoir ce qui se passera en France ou ici en Indochine dans les prochaines années ? Personne ! Évidemment personne ! Nous avons reçu à peu près la même éducation et apparemment nous partageons les mêmes valeurs, nos parents aussi, semble-t-il, mais nos intérêts, les intérêts de nos familles sont peut-être différents. Il se tut quelques secondes. Au-delà des choix que nous ferons et des actions que nous entreprendrons, le plus important à mes yeux, c’est de toujours privilégier cette amitié que nous avons créée. Elle doit être… Il sourit. Souvenez-vous de nos jeux d’enfants quand on se prenait pour les Parques et que nous décidions du destin de nos professeurs, et des élèves…
– Et de Batboul, le surveillant général.
– Et du marchand de bonbons du boulevard Cugno…
– Tu étais Morta et toi Paul tu étais Decima…
– Et toi Nona.
– Nous avions le droit de vie et de mort sur le monde entier.
– Et nous étions inséparables et terminions nos jeux en faisant… la tortue…
Il courba le torse et étendit les bras. Paul et Louis réalisèrent ce que leur ami attendait d’eux. Sans se concerter, ils sourirent. Leurs sourires n’exprimaient pas la nostalgie d’une enfance écoulée, ils étaient l’expression d’une sympathie pour ce qu’ils avaient su, dix ans plus tôt, imaginer, sans se douter alors qu’au moment de rentrer dans le monde des adultes, ce pacte d’enfants deviendrait plus que jamais d’actualité.
– Ensemble nous sommes inséparables et invulnérables disions-nous. Invulnérables peut être pas, car cela ne dépend pas que de nous. Mais inséparables oui. Cela dépendra uniquement de nous ! De notre loyauté entre nous. Moi vis-à-vis de toi, Paul, de toi, Louis. Et toi, Paul, vis-à-vis de nous deux. De toi, Louis, vis-à-vis de Paul et de moi. Inséparables ! C’est le plus important. Inséparables et loyaux ! C’est vital pour la mémoire que je veux avoir de nous trois, de notre enfance heureuse ensemble. Alors pour finir j’aimerais que l’on se jure que quoi que l’un de nous décide, quoi que l’un d’entre nous fasse, que jamais on ne le trahira. Moi, dit-il en se levant et en levant la main d’un air solennel, une attitude rare pour son caractère plus porté à la plaisanterie, je vous le jure.
– Je vous le jure ! Levant leur main droite, ils avaient répondu d’une seule voix.
Sans se concerter, ils ouvrirent leurs bras, les passèrent derrière les épaules des deux autres, courbèrent leurs bustes jusqu’à ce que leurs trois fronts se touchent, puis ils tournèrent vers la droite en répétant à voix haute plusieurs fois : « Ensemble nous sommes inséparables et invulnérables. Ensemble nous sommes inséparables et… » Ils refaisaient la tortue de leur enfance en riant.
Dans leur chahut ils heurtèrent un meuble, une lampe tomba sur le sol et se cassa.
– Ça n’a aucune importance, maman ne l’aimait pas. Mais, ouaaouh, vieux ! Quelle tirade !
– Oh, mince, il est presque dix-sept heures et j’ai rendez-vous avec Claire au cinéma dans un quart d’heure. À demain les gars !
– Tu vas voir quoi ?
– Pépé le Moko.
– Avec Gabin ?
Paul était déjà dans l’escalier.