XIII - Dalat chez les Cabioni. Juillet 1940

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XIII - Dalat chez les Cabioni. Juillet 1940 Les épreuves du baccalauréat eurent lieu du lundi 24 au mercredi 26 juin. À la sortie de l’examen de philosophie, Paul, Louis et Jean découvrirent sans surprise les sujets que chacun d’entre eux avait traités : « L’idée de liberté humaine implique-t-elle le droit de faire le mal ? » avait été développé par Paul. Jean s’était arrêté sur « Le plaisir du repos ». Et Louis avait disserté sur « L’idée de civilisation a-t-elle une valeur morale ? » Ils furent tous admis. Jean de justesse, Paul sans problème ; Louis reçut les félicitations du jury avec un 19/20 en philosophie. Sa copie fut publiée dans La Dépêche d’Indochine. Pour le récompenser, son père lui proposa d’inviter en août Paul et Louis dans leur propriété de Dalat. La guerre empêchant Paul de retourner en Europe préparer les concours aux grandes écoles, il passerait une année de Math Sup puis de Math Spé au fameux lycée Yersin de Dalat. Il allait vivre chez un cousin de sa mère, directeur de l’hôpital de la ville. Paul profita de ce déplacement chez Louis pour déménager ses affaires avec l’aide de Jean. Ils arrivèrent par le chemin de fer à crémaillère qui reliait le Transindochinois10 à Dalat. Louis les attendait à la gare. Il avait attelé un tonneau avec un petit trotteur vietnamien. C’est dans cet équipage qu’ils traversèrent la ville surnommée la perle des Hauts Plateaux. Dalat était très étendu, avec un réseau routier formant un subtil maillage de chemins courant à travers les collines. L’air était léger et sentait la résine de pin. La villa des Cabioni se situait sur l’un des mamelons qui surplombaient le lac autour duquel la ville s’était développée. La maison entourée d’un immense jardin impeccablement entretenu disposait d’une vue incomparable. À perte de vue, des massifs de bougainvillées se mélangeaient à d’immenses flamboyants dont les fleurs embrasaient le ciel. Des rangées de magnolias bordaient le parc. – C’est la passion de mon père. Bien qu’il y ait trois jardiniers à demeure, dès qu’il a un instant de libre, il se joint à eux. D’origine corse, la famille de Louis était établie en Indochine depuis 1895. Claude Cabioni était un homme affable, entouré d’amis. Plein d’énergie, d’une intelligence perpétuellement en éveil, il était très sûr de lui et n’acceptait pas facilement la contradiction. Il pouvait se montrer aussi généreux avec son entourage qu’intraitable avec ceux qui se mettaient sur sa route. Bel homme, athlétique, il était capable de partir avec un seul guide passer plusieurs jours en brousse. Fils unique, intelligent et travailleur, il avait hérité de quelques plantations, qu’il avait considérablement développées en vingt ans. Il possédait entre autres un domaine perdu dans un véritable écrin de verdure, à 30 km de Lôc Ninh près de la frontière cambodgienne au sud-ouest de Dalat. Cette propriété passait pour être une des plantations les plus rentables d’Indochine. Louis y avait passé sa jeunesse. Il y avait été élevé par une gouvernante chinoise et un jeune professeur vietnamien qui lui avait enseigné le goût de la lecture, du latin, du grec, mais aussi de la langue et de la culture indochinoise. À onze ans, il était rentré au petit lycée de Dalat avant d’aller au collège des frères des écoles chrétiennes puis au lycée Chasseloup de Saïgon. Ils étaient tous réunis dans le salon. Paul observait avec curiosité trois peaux de tigre accrochées sur un mur de la vaste pièce. Le taxidermiste avait pris soin de conserver toutes les griffes des animaux et les têtes entières des félins dont les mâchoires entre-ouvertes montraient leurs crocs acérés. – Ce sont les trophées de chasse de mon mari. Ils me font peur et je ne m’y habitue pas. Cabioni se rapprocha de son épouse et lui prit le bras. Paul sembla remarquer un léger geste de recul de Jeanne Cabioni. – Ong Cap ou Monsieur le tigre, comme l’appellent obséquieusement les Annamites. Trois beaux souvenirs de trois belles chasses. J’essaie vainement de persuader ma femme que cet animal s’attaque très rarement à l’homme et qu’il faut être chasseur pour risquer d’en rencontrer, mais elle ne me croit pas. – Peut-être, papa, intervint Louis, néanmoins, il paraîtrait qu’avant-hier à Xuân Tho un cheval a été dévoré par deux tigres… – Et rappelez-vous, il y a quatre ans, Claude, quand en pleine nuit, sur la route de Langbian, madame Bourgerie a eu la frayeur de sa vie, elle prit Paul à témoin, rendez-vous compte qu’un tigre a sauté sur le capot de la voiture de cette pauvre femme ! – Oui, et depuis, lui répondit monsieur Cabioni en adressant un clin d’œil à l’intention de Paul et de Jean, dès que le soleil est couché, elle ne sort plus de Dalat. Ce qui est, je ne vous le cacherai pas, une bonne nouvelle pour nous tous, car sa conduite de nuit était très dangereuse. – Claude ! – Désolé ma chère, c’était un trait d’humour. Paul devinait un léger agacement entre les deux époux Cabioni. – Pour parler plus sérieusement, mes garçons, seuls les vieux tigres trop perclus de rhumatismes pour courser les animaux sauvages osent s’approcher des villages et attaquer des animaux domestiques. Malheureusement, parfois ils rencontrent sur leur chemin un pauvre nhà quê qui revient des champs et s’en prennent à lui. Mais d’une façon générale, le tigre fuit l’homme. – Monsieur, y a-t-il beaucoup de tigres dans cette région ? – Autant que vous avez de sangliers en Provence, Paul. – Non ! – Madame est servie. Un maître d’hôtel indochinois en livrée se tenait devant une double porte vitrée communiquant avec la salle à manger. – Voilà une excellente nouvelle. Mon mari est tellement passionné par la chasse qu’il pourrait vous en parler pendant des heures. Mes enfants, je vous invite à passer à table. À la fin du dîner, Cabioni interrompit les conversations. – Puis-je vous demander un peu de silence ? Il s’adressa en vietnamien au maître d’hôtel pour lui demander de servir le champagne. Il attendit quelques instants. La mise en scène intrigua son jeune auditoire. – Pour l’anniversaire de Louis et pour vous féliciter tous les trois de vos succès, je vous ai concocté une surprise : une longue randonnée à travers la jungle. Au courant du projet, madame Cabioni observait à la dérobée son fils. Le visage de Louis marquait un grand étonnement. – J’ai engagé un guide de la tribu Moï et deux porteurs. Vous allez vivre pendant une semaine comme des explorateurs. Vous dormirez sous la tente dans des campements de fortune et marcherez des heures. Le but de cette expédition est d’aller vers la chaîne annamitique et d’en franchir les trois plus hauts sommets. Je peux vous assurer, y étant allé plusieurs fois quand j’étais jeune, que cette région, faite de vallées profondes et de montagnes couvertes de végétations primitives, est d’une beauté exceptionnelle favorable à la méditation ou tout du moins à la réflexion. À l’idée de cette expédition inattendue, les trois amis buvaient ces paroles avec enthousiasme. Madame Cabioni fixait tour à tour son mari et les invités. Son regard s’arrêta à nouveau sur son fils. – J’ai toujours rêvé d’y retourner, continua monsieur Cabioni, votre passage du lycée vers l’enseignement supérieur et surtout les événements tragiques de la métropole et la situation tendue à nos frontières m’ont incité à ne pas vous laisser partir seuls, mais… – il laissa un temps mort – de vous accompagner. – Quoi ? Vous, Papa ? Louis était sidéré par cette annonce. Il n’avait jamais partagé la moindre occupation, la moindre passion avec son père. – Oui, Louis, de vous accompagner ou plutôt de me joindre à vous… pour échanger, réfléchir avec vous. Le visage de Louis passa de la surprise au rayonnement. Madame Cabioni, qui attendait impatiemment cet instant sourit, heureuse du bonheur de son fils. L’idée de ce trek entre hommes venait d’elle. – Papa, c’est le plus beau cadeau que vous pouviez me faire ! Quand partons-nous ? – Dans trois jours. Vendredi matin à 6 heures. – Dans ce cas, Louis, on va fêter ton anniversaire dans la jungle autour d’un feu de camp avec ton père, tes deux meilleurs amis, un tigre, des singes, des éléphants, des… – Tu oublies une personne, Jean ? Monsieur Cabioni, un sourire aux lèvres, sûr de la surprise qu’il allait créer, regardait son fils. Sa femme observait la scène avec délectation. – Qui serait, d’après vous, bienvenu dans une telle aventure ? Il attendit quelques secondes dans le plus grand silence. – Alors, qui, d’après vous ? Vous n’avez pas une petite idée ? Paul pensa et espéra secrètement qu’il s’agissait de Claire, mais la randonnée était trop difficile… Louis sans vraiment y croire regarda sa mère qui, par un sourire attendrissant, lui confirma que ce ne pouvait être elle. Jean, à court d’imagination, resta silencieux. – Jean. Ton père sera aussi de la partie ! – Papa ? Papa va venir ! Ça alors ! – Oui, Jean. Lucien, ton père, se joindra à nous. Et pour tout te dire, si ce ne fut pas difficile de le convaincre, ce fut beaucoup plus compliqué pour lui de se libérer. Louis et Jean ne cachaient pas leur joie. Paul par contre faisait des efforts pour dissimuler un sentiment de tristesse qu’il sentait l’envahir. Il avait appris à grandir sans la présence d’un père, mais la scène qu’il venait de vivre lui dévoilait douloureusement ce manque. – Paul, mon garçon, je suis heureux de cette amitié qui te lie à mon fils et, comme ton père, Jean, je me réjouis de vous voir tous les trois être de si bons amis. Monsieur Cabioni avait pressenti que Paul avait du vague à l’âme et lui exprimait avec délicatesse qu’il le considérait un peu comme son fils. Madame Cabioni s’adressa à Paul : – Avez-vous eu récemment des nouvelles de votre mère ? Jeanne Cabioni était une femme élégante, raffinée. Parisienne d’origine, elle avait connu son mari à Hanoï alors qu’elle s’apprêtait à suivre son père qui, après quatre années en Indochine, avait été muté en Algérie. Il était colonel dans la cavalerie. Comme lui, elle était passionnée par l’équitation et particulièrement par le saut d’obstacles. Elle s’entraînait plusieurs heures par jour. Pieuse, fervente catholique, n’ayant qu’un enfant, elle consacrait le reste de son temps à trouver des fonds, en Indochine et en métropole, pour bâtir une léproserie sur les Hauts Plateaux. Lucien Darecourt était son correspondant à Saïgon. Ils s’écrivaient souvent et se voyaient régulièrement.
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