XII - Paul, Jean. Saïgon, le 30 juin 1940
– Hier soir, Papa était invité à bord du Kanimbla.
– Ouaouh, invité sur le bateau de l’amiral Noble9 !
– Arrête, Paul, c’est normal, vu son travail. Mais si je te raconte cela, c’est pour te donner un aperçu de la réaction des Britanniques face à la position officielle prise par le général Catroux. L’ambiance lors de la réception était, paraît-il, détestable. La communauté anglaise a accueilli froidement l’amiral Decoux, qui représentait le gouvernement. Les regards de l’assistance en disaient long sur leurs pensées. Même papa qui est plutôt pro-Anglais était scandalisé par le manque de respect vis-à-vis des autorités françaises.
– Que veux-tu dire ?
– Les convives ne se gênaient pas pour exprimer à voix haute ce qu’ils pensaient du gouvernement français. Pour eux, les Français les avaient lâchement abandonnés. Ils réprouvaient que l’Indochine – bien que cela ne soit pas encore officiel – ait choisi de renoncer à la dissidence. Ce sont les propos que papa a entendus dans la bouche de tous les convives. Les mots qui revenaient étaient « abandon », « lâcheté », et j’en passe…
– Eh bien, tiens ! Tu m’étonnes ! Je les comprends, c’est la pure vérité !
– L’amiral Decoux, qui était aussi présent à bord, n’est resté que quelques instants. Bref, ce fut quasiment un incident diplomatique. Et d’après papa, ce qui est important dans tout cela, c’est que cet événement montre le divorce quasiment consommé entre les Anglais et nous, et d’après lui, nous ne pouvons plus compter sur leur soutien si les Japonais devenaient plus gourmands.