XI - Saïgon, le 20 juin 1940
« Depuis la victoire, l’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu’on a servi. On a voulu épargner l’effort, on rencontre aujourd’hui le malheur. J’ai été avec vous dans les jours glorieux. Chef du gouvernement, je suis et je resterai avec vous dans les jours sombres. Soyez à mes côtés. Le combat reste le même. Il s’agit de la France, de son sol, de ses fils.” Vous venez d’entendre le maréchal Pétain, président du Conseil des ministres de la France qui s’exprimait face aux Français… »
– La décadence des valeurs, voilà sans doute une des raisons de cette bérézina. J’approuve cette analyse, commenta Louis.
– Et l’esprit de jouissance… S’il pense aux congés payés, je ne vois pas en quoi cela a pu entraîner cette fulgurante défaite. Ça n’est pas faire honneur à l’esprit patriotique des Français que de dire cela, répondit un des garçons.
– Vous ne pouvez pas nier que la vague du Front populaire n’a apporté que des grèves et des revendications qui ont ralenti la production industrielle au pire moment, alors qu’en face ils se réarmaient, surenchérit Louis.
– Mais le Front populaire ne se résume pas à cela.
– Hum… et puis expliquer notre défaite en invoquant une insuffisance de combattants par rapport à 14-18 semble bien simpliste.
– Tu as raison, Paul, d’autant plus que les Américains ne sont venus nous aider qu’en 1917 !
– Exactement, mais je m’étonne surtout que le Maréchal ménage l’armée et son état-major. Pas un mot sur les erreurs de stratégie ! Pas un mot sur…
– Mais, Paul, c’est normal, il fait partie de ce corps. Ils se tiennent les coudes. Qu’en penses-tu, Pierre, toi qui es fils de militaire ? questionna Charles, un ami de Paul.
– Tu sais, mon père nous a toujours dit qu’un militaire ne fait qu’obéir à l’autorité en place et pour répondre à ta…
Pierre ne termina pas sa phrase, car Vincent Courtade, un ami de classe de Louis, prit la parole.
– Les gars, j’ai… j’ai là un document qui je pense répondra à vos questions. Il tenait en main des feuilles de papier. Mon père a un cousin qui travaille au centre de transmission de Tourane… Ce cousin lui passe de temps en temps des informations… Pas des informations secrètes, non, non bien sûr, mais, pour autant, elles ne sont pas toujours diffusées par la presse, et justement… Ce matin, j’ai surpris par hasard une conversation entre mes parents concernant un communiqué que son cousin lui avait fait parvenir. Il s’agissait de la retranscription d’un appel à la résistance prononcé par un jeune général français sur les ondes de la BBC…
– Quoi ? Tous les regards étaient tournés vers lui.
– Ah, je savais bien que vous seriez intéressés, alors, je me suis débrouillé pour en recopier le texte. Il agitait la feuille comme un trophée.
– Passe-la-moi ! Paul s’était levé pour récupérer les papiers.
– Excuse-moi, Paul, mais c’est quasiment illisible. Je l’ai copié en cachette et à toute vitesse… Vous pouvez imaginer que s’il apprenait que j’ai lu et recopié son courrier mon père n’apprécie…
– Lis, mais lis-le… on s’en fout du reste.
D’un naturel effacé, presque timide Vincent se trouva soudain au centre de l’intérêt de tous ses camarades. Lui qui n’osait jamais s’exprimer en public commença à lire dans un silence quasi religieux :
Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s’est mis en rapport avec l’ennemi pour cesser le combat.
Certes, nous avons été, nous sommes, submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne, de l’ennemi.
Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd’hui.
Mais le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non !
Plus Vincent avançait dans la lecture plus il s’appliquait à prendre des intonations collant à la nature solennelle du texte. Il découvrait le plaisir de captiver un auditoire.
Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire.
Car la France n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l’Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l’Angleterre, utiliser sans limites l’immense industrie des États-Unis.
Cette guerre n’est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n’est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances n’empêchent pas qu’il y ait, dans l’univers, tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.
Moi, Général de Gaulle, actuellement à Londres, j’invite les officiers et les soldats français qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, j’invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes des industries d’armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, à se mettre en rapport avec moi.
Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas.
Demain, comme aujourd’hui, je parlerai à la Radio de Londres.
Il finit d’une traite sans avoir été interrompu une seule fois.
– Redis-nous son nom, dit Paul. Vincent Courtade regarda les feuilles qu’il tenait en main et mit un temps avant de répondre.
– De Gaulle, de Gaulle. Le général de Gaulle !
– On en a parlé il y a quelques jours, non ? De Gaulle… de Gaulle. Associé à ce nom particulier, il y avait autre chose…
– Oui, oui, c’était toi, Jean, je me souviens. Tu avais trouvé une photo assez drôle à son sujet…
– Oui, tu as raison. Je l’avais repéré dans un journal… Il était en photo, en uniforme. Un homme, très grand… devant une division de chars, on s’était même demandé comment il pouvait rentrer dans un char et surtout s’y tenir… il paraissait faire au moins deux mètres…
– Oui, voilà c’est bien lui. Il est, enfin il était… après un tel discours il ne doit plus l’être… Il était sous-secrétaire de la Guerre ou quelque chose comme ça.
– Tu peux relire le texte s’il te plaît ?
Trop heureux, Vincent relut l’appel. Certains insistèrent pour le recopier. Pierre, Louis et d’autres s’étonnèrent qu’un général, qui plus est, en active, puisse prendre une position diamétralement opposée aux ordres de sa hiérarchie et du gouvernement et aller jusqu’à demander ouvertement qu’on le rejoigne dans la lutte.
– C’est un acte de rébellion, non ?
– Non ! Il s’agit d’un acte de force majeure. Cet homme représente une France combattante, alors que les autres, qui demandent l’armistice, représentent une France défaitiste. Et puis pourquoi avoir demandé l’armistice ? Ils pouvaient se contenter de capituler et continuer ainsi la guerre.
– Oui, c’est ce que mon père pense aussi. Il dit que nous avons encore d’importantes forces terrestres disponibles et de nombreux bateaux de guerre au Maroc, en Algérie, en Égypte et dans nos colonies, qui sont prêts à combattre.
– J’ai un ami, reprit l’un des jeunes présents, qui habite juste en face de la résidence du consul de Grande-Bretagne. Il m’a dit que depuis deux jours des manifestations d’anciens combattants se succèdent devant la résidence, en criant des slogans mettant en demeure Catroux7 de continuer la lutte…
– Ouais, et vous avez vu les vitrines de la rue Catinat ? Elles arborent les drapeaux british et français enlacés, alors vous voyez que…
André décomplexé par sa dernière intervention reprit la parole :
– J’ai aussi recopié un document. Attendez, je vous lis la dépêche : « Les Japonais ont sommé le général Catroux de fermer notre frontière avec la Chine et demandent le libre passage de leur armée du Kouang Si en Indochine. »
– Et voilà : l’armistice à peine signé, les loups sortent du bois !
– Pourquoi dis-tu ça, Paul ?
– La France est affaiblie, nous sommes devenus l’ombre de ce que nous semblions être, alors maintenant ils veulent nous dicter leurs volontés.
– C’est vrai, les Japonais se veulent les leaders de la cause jaune contre ce qu’ils appellent les colons blancs. Pour eux, nous sommes les envahisseurs !
– Vous savez, les gars, lors de la dernière conversation que j’ai eue avec mon grand-père, quelques jours avant sa mort, il m’avait parlé de sa crainte que les nationalistes et les communistes indochinois s’appuient un jour sur les Japonais8 pour semer la pagaille chez nous. Que va-t-il se passer si on laisse les Japonais entrer en Indochine ?
– On n’a qu’à résister, répondit Jean, se défendre, essayer de les contenir. On ne va pas, là aussi, se plier sans combattre.
– C’est ce que nous allons faire, j’en suis certain, répliqua Pierre, vous savez que mon père est depuis neuf mois en garnison à Lang Son. À Pâques, quand il est venu en permission, il m’a expliqué combien cette ville était importante, car sa situation géographique en faisait un verrou pour l’approvisionnement des forces chinoises à partir du port de Haiphong. Depuis quelques jours, je vois bien que maman et d’autres femmes d’officiers sont inquiètes, les Japonais sont semblent-ils de plus en plus nombreux massés en face, à la frontière. Et, contrairement à ce qu’on lit depuis des mois dans la presse, leurs troupes sont loin d’être à bout de souffle.
– Catroux va négocier. Il n’a pas le choix. On ne se bat pas sans arme. Et il y a des armistices honorables. Louis avait dit la fin de sa phrase, tout bas. Pour lui-même.