X - Saïgon, 11 mai, 19 juin 1940

1992 Mots
X - Saïgon, 11 mai, 19 juin 1940 Au fil des jours, derrière cet optimisme dû à une foi inébranlable en la puissance des armées françaises et alliées, ils appréhendaient l’écoute du premier bulletin d’informations. Les journaux et les stations de radio n’annonçaient que des nouvelles catastrophiques : l’ennemi tombant du ciel, les blindés adverses franchissant des positions que l’on pensait imprenables, des villes entières sauvagement bombardées, rasées, le Luxembourg puis la Hollande foudroyés, la Belgique à genoux et surtout un front, que les stratèges français jugeaient inviolable, percé après seulement quelques jours de combat. En plus de l’éloignement, le décalage horaire entre l’Indochine et la France, accentuait leur inquiétude. Au bout de quelques jours, pour profiter de son puissant appareil TSF, Paul s’était installé chez Louis. Tous les deux se réveillaient en pleine nuit afin de suivre les informations à la radio. Jean les rejoignait le matin avant d’aller au lycée. Les 18 et 19 mai, les nouvelles des nominations de Pétain au poste de vice-président du conseil et du remplacement du général Gamelin par le général Weygang leur redonnèrent l’espoir de voir la situation se renverser. Mais le 20, l’avancée rapide des blindés venant des Ardennes, réputées pourtant infranchissables, anéantit leur regain d’optimisme. À chaque information, Louis, comme un chef d’état-major, déplaçait scrupuleusement ses drapeaux. Le 21 mai, il anticipa ce qui allait se passer quelques jours plus tard quand les armées britanniques, françaises et belges se firent encercler à Dunkerque. – Mais comment ont-ils pu franchir les Ardennes ? Comment peuvent-ils aller si vite ? Anéantis, éberlués, Paul et Jean regardaient la carte dont les épingles montraient une situation de plus en plus désespérée. – Ils sont mieux armés, mieux entraînés, plus nombreux et surtout beaucoup plus motivés que nous. Louis tentait une explication. – Pourquoi dis-tu cela ? – Parce que, et sur ce point je suis d’accord avec mon père, le Front populaire, les grèves à répétition, les congés payés, le pacifisme à outrance ont empêché d’inoculer l’amour de la patrie chez les hommes en âge de se battre ! C’est cet amour, cet attachement viscéral qui avait fait la force de notre armée en quatorze. – Tu sais, je suis certain que si cette fois nos soldats ne sont pas allés se battre la fleur au fusil, tous ces hommes, les jeunes gars… comme leurs pères qui ont passé quatre ans dans les tranchées, sont des combattants courageux. Ils ont fait et continuent de faire leur devoir. Ne penses-tu pas que si après quelques jours de combat ils ont changé Gamelin par Weygand, c’est sans doute parce qu’il y a eu des erreurs de stratégie en haut lieu et que nos soldats ne sont en rien responsables de cette débâcle ? – Je ne sais pas, Paul. Mais c’est une évidence que nous n’avons pas rattrapé notre retard et que nous ne disposons pas d’assez d’armes, d’assez d’avions performants et d’assez de canons, de chars… – Sans doute as-tu raison ; finalement la ligne Maginot, qui était censée nous protéger des invasions par l’est n’aura servi à rien. Mon grand-père, qui avait monté une usine de fabrication d’hélices en 1915, avait raison quand il doutait de l’efficacité de cette muraille de Chine. « Enterrée, disait-il, elle ne nous protégera en rien contre l’intrusion des avions ! » Plusieurs de leurs amis du lycée venaient souvent se mêler aux conversations. Les parents de Louis étant rarement à Saïgon, leur appartement était devenu le lieu de ralliement pour cette jeunesse désemparée. Là, ils pouvaient discuter et s’informer en toute liberté grâce à Louis, qui prenait son rôle d’informateur au sérieux. L’unique bonne nouvelle leur parvint le 29 mai quand ils apprirent par la BBC que les alliés avaient repris Narvik. Mais leur joie ne dura pas, car le corps expéditionnaire fut rapatrié vers les îles britanniques quelques jours plus tard. – Ces pauvres soldats sont donc morts pour rien ! Quel gâchis ! La voix de Claire exprimait de l’émotion, mais aussi de la colère. Le 4 juin, la nouvelle de la fin de l’évacuation avec succès de plus de 300 000 soldats britanniques et français de la poche de Dunkerque était saluée comme une victoire par la BBC. Jean, Paul et Louis s’étonnèrent de tels commentaires, car ils ne voyaient dans cette retraite qu’une fuite laissant sur place une armée française en déroute. La reconnaissance par certains commentateurs de l’héroïque défense des troupes françaises ayant permis cette opération n’atténua pas chez Louis un sentiment d’abandon de la part des alliés. Paul et Jean étaient plus mesurés. Le 7 juin, en fin de journée, Jean feuilletait L’Impartial de Saïgon quand son attention fut attirée par une photo représentant Paul Reynaud debout à côté du nouveau sous-secrétaire d’État à la Défense nationale et à la Guerre : le colonel Charles de Gaulle. – Oh, là, là ! Regardez comme il est immense, ce militaire, à côté de Paul Reynaud ! Dites donc, il est écrit qu’il commandait une brigade de blindés. Avec une telle taille, je l’imagine difficilement rentrer dans un char ! Le journal passa de main en main soulevant des plaisanteries. Ce divertissement fut sans doute le dernier qui déclencha des rires, car, quelques minutes plus tard, ils apprirent par la radio l’effondrement de l’ultime ligne de défense française disposée le long de la Somme et de l’Aisne. Pour ces jeunes, les jours qui suivirent furent une descente progressive vers l’enfer. Le gouvernement quittant Paris, Paris déclaré ville ouverte, Paris qui, sous la menace d’un bombardement, signait un cessez-le-feu, Paris occupé, puis plus de nouvelles de Paris ! La défaite impensable il y a quelques semaines devenait soudainement inéluctable. Ils se sentaient tous orphelins, trahis, honteux, inutiles. Au lycée, à quelques jours du bac, l’ambiance était surréaliste. Durant les cours, les professeurs obligeaient les élèves à se concentrer sur des problèmes qu’ils trouvaient dérisoires en comparaison du drame qui se vivait en France. Alors que toutes les radios parlaient d’un incroyable exode de population sur les routes de France encombrées de véhicules divers, alors que des civils, enfants, femmes, bébés, vieillards, animaux, fuyaient les combats en voiture, en charrette ou à pied sous les bombardements, mitraillés, tirés comme des lapins par l’aviation allemande, on leur demandait comme si de rien n’était, de résoudre des équations linéaires, de comparer des mesures de masse, de volume et de température, ou de réfléchir sur des devoirs de philosophie… Ils n’avaient pas le cœur à se concentrer. Toutes leurs pensées allaient vers l’Europe. Le 17 juin dans l’après-midi, de classe en classe, une rumeur circula, annonçant que le maréchal Pétain, qui avait succédé la veille à Paul Reynaud au poste de président du Conseil, s’adresserait à la radio nationale à midi trente, heure française pour communiquer une importante nouvelle. Peu avant l’heure, Louis et ses camarades étaient à l’écoute autour du puissant poste de TSF. Louis, à la recherche de la station, tournait lentement le bouton permettant de trouver la bonne longueur d’onde. – Tu captes ? Louis, il ne reste que 2 minutes ! – C’est bon. C’est bon, je l’ai. – Ici la radio nationale de l’État français. Mesdames, Messieurs : le maréchal Pétain, président du Conseil des ministres, vous parle. Un court silence suivit cette annonce puis la voix chevrotante du Maréchal remplit la pièce. Les visages étaient graves. Français. À l’appel de Monsieur le président de la République, j’assume à partir d’aujourd’hui la direction du gouvernement de la France. Sûr de l’affection de notre admirable armée qui lutte avec un héroïsme digne de ses longues traditions militaires contre un ennemi supérieur en nombre et en armes, sûr que par sa magnifique résistance elle a rempli nos devoirs vis-à-vis de nos alliés, sûr de l’appui des Anciens Combattants que j’ai eu la fierté de commander, sûr de la confiance du peuple tout entier, je fais le don de ma personne pour atténuer son malheur. En ces heures douloureuses, je pense aux malheureux réfugiés qui, dans un dénuement extrême, sillonnent nos routes. Je leur exprime ma compassion et ma sollicitude. C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat… – Non ! Ça n’est pas possible, ça n’est pas poss… Certains, dont Paul, exprimaient à haute voix leur consternation devant cette déclaration à laquelle ils ne s’attendaient pas. – Chuttttt, taisez-vous ! – Je me suis adressé cette nuit à l’adversaire pour lui demander s’il était prêt à rechercher avec nous, entre soldats, après la lutte et dans l’honneur, les moyens de mettre un terme aux hostilités. – Mais c’est impensable !… Paul ne pouvait se retenir de manifester tout haut sa colère. – Chuttttt, mais chuttt… Que tous les Français se groupent autour du Gouvernement que je préside pendant ces dures épreuves et fassent taire leur angoisse pour n’écouter que leur foi dans le destin de la patrie. Puis ce fut le silence. Un silence lugubre, suivi de La Marseillaise. Personne n’eut le cœur de chanter. Jean coupa le son avant que l’hymne ne soit terminé. Alors, parmi les douze jeunes présents, douze voix s’élevèrent d’un coup. Leurs visages étaient défaits, anéantis. Certains d’entre eux avaient les larmes aux yeux. Pour d’autres, c’était la rage qui apparaissait dans leur regard déterminé. La rage d’un orgueil bafoué sentant instinctivement qu’on les mettait dans un camp qu’ils n’avaient pas choisi. Le camp des perdants. – Mais demander aux troupes de cesser le combat alors qu’il n’y a pas d’armistice signé, c’est de la folie, c’est, c’est… aberrant… Il n’y aura plus rien à négocier, s’indigna Paul. – Il faut croire que si un homme comme lui refuse de continuer, c’est que la situation doit être désespérée, lui répondit-on. – Il a fait appel à l’honneur. Il a dit quelque chose comme… entre soldats. Il fait appel à l’honneur militaire. – L’honneur militaire, Pierre ? Ils ont attaqué trois pays neutres : le Luxembourg, la Belgique, la Hollande !… L’honneur militaire ? Ils les ont envahis sans même leur avoir déclaré la guerre. Et tu parles d’honneur militaire ! Paul s’enflammait. Pierre était le fils d’un capitaine de la coloniale. Il était dans la même classe que Paul. – Sa voix, sa voix ! Le pauvre homme avait l’air ému, enchaîna Claude, le dernier fils d’une famille de six enfants. Son père était le propriétaire de la grande mercerie Azarty. C’était un ami d’enfance de Louis. – Qui ne le serait pas ? Il nous demande de nous coucher, de renoncer ! reprit Paul. – Facile à dire, ici nous sommes loin de la guerre, lui répondit Azarty. – C’est vrai ce que dit Claude. D’ici on ne peut pas juger. – Mais qui vous demande de juger ? Je suis seulement abattu devant ce que j’estime en mon âme et conscience n’être pas compatible avec l’esprit militaire et l’honneur de notre pays. – Ton pays, la France ? Celui qui venait de parler était dans la classe de Louis. C’était la première fois qu’il venait dans l’appartement. Paul ne le connaissait pas. – Oui, bien sûr. Mon pays ! Paul était surpris par le ton et la réflexion. – T’as pas l’air totalement blanc. Tu es plutôt banane, jaune dehors et blanc dedans… Ça n’est donc pas totalement ton pays, la France ! Il prononça cette dernière phrase en ricanant et en cherchant un regard approbateur autour de lui. – André ! Paul est mon meilleur ami ! Je ne te permets pas de l’insulter ! Louis se dirigea vers Paul en traversant la pièce à grandes enjambées. Il sentait que la situation allait se dégrader. Ce type qu’il connaissait à peine cherchait la bagarre. Son physique lourd et musclé laissait présager une force supérieure à celle de Paul. – Qu’est-ce que j’en ai à faire que ce soit ton ami, tu n’as qu’à mieux les choisir, mon vieux ! Il insistait sur le mot « vieux » pour aussi se moquer de l’habitude qu’avait Louis d’appeler ses interlocuteurs de cette façon. Comment peut-il oser nous donner des leçons sur l’honneur ? C’est un « niakoué » enfin un « demi-niakoué » donc… c’est une demi-leçon… En fait je ne devrais pas commencer à me mettre en colère pour si peu. Il ricanait trop fort, en forçant le trait. Jean bondit de sa chaise. En un éclair, il se trouva face à André pour lui assener un crochet à la mâchoire qui le renversa. – Tu sors d’ici maintenant, à la seconde, ou c’est moi qui te fais sortir avec un coup de pied au cul ! Pourtant moins costaud, Jean, par ce coup magistral, avait montré son ascendance sur l’homme groggy qui gisait à terre. – Tu n’es qu’un petit blanc. Tu es de la même veine que tous ces blancs racistes, ces ratés de la métropole, imbus comme toi de leur tout petit pouvoir – quand ils en ont. Vous regardez de haut les indigènes et ne leur parlez qu’avec mépris. Ce sont des gens comme vous qui, un jour, amèneront ce pays à la révolte. Allez, fous le camp ! Ordure ! On n’est pas du même monde, on n’a pas les mêmes valeurs ! Sa colère et sa détermination étaient telles que le jeune homme se releva sans demander son reste. Un autre garçon le suivit. « Un de ses camarades », précisera plus tard Louis. Ils dégringolèrent quatre à quatre les escaliers et une fois dans la rue crièrent à l’intention de Jean « On se retrouvera ! T’inquiète, on ne va pas t’oublier. »
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