Chapitre 1 - L'etrange rendez-vous
La pluie tombait en silence, comme si meme le ciel retenait son souffle. Mandy resserra son chale noir sur ses
epaules alors qu'elle refermait la porte de la boutique.
Une lanterne accrochee a l'entree projetait une lumiere vacillante sur la plaque en cuivre ou l'on lisait, en
lettres gravees a la main : "Comme un charme".
C'etait son refuge. Une piece tapissee de tentures aux couleurs fanees, d'herbiers anciens, d'objets oublies. Elle
y lisait les cartes, soignait les maux qu'aucun medecin
ne comprenait, et ecoutait les silences plus que les mots.
Mais ce soir-la, elle sentit autre chose. Un frisson qui ne venait ni du vent, ni du froid.
Elle se retourna.
Il etait la. Silencieux, immobile, vetu d'un long manteau sombre. Ses yeux brillaient, etrangement clairs dans
la penombre. Il ne bougeait pas, mais Mandy sentit une
force ancienne vibrer autour de lui. Une force qu'elle reconnaissait.
Une force qu'elle avait fui.
"Vous etes Mandy ?" demanda-t-il d'une voix grave, presque rauque.
Elle hocha la tete, incapable de parler. Les cartes fremirent dans leur etui, comme si elles reconnaissaient son ame avant elle.
Elle se forca a respirer lentement. Il ne fallait pas qu'elle cede. Pas encore. Pas avant de savoir.
"Entrez."
Il entra. Le carillon de la porte tinta doucement, mais le silence qui suivit fut plus profond encore. Comme si
le monde exterieur venait de se refermer.
Mandy n'etait pas une femme qu'on impressionnait facilement. Elle avait vu des choses que peu accepteraient
meme d'imaginer. Mais cet homme... il n'etait pas un client
comme les autres. Il n'etait meme peut-etre pas un homme. Pas seulement.
Il s'assit sans un mot face a elle, et sortit de sa poche une vieille cle rouillee.
"J'ai besoin de vous. Et vous seule pouvez ouvrir ce qui doit l'etre."
Son coeur se serra. Cette cle... elle l'avait vue. Dans un reve, dans une vision. Dans une carte retournee a
l'envers il y a des annees.
L'histoire commencait.
Et elle savait qu'elle n'aurait pas le droit de reculer.
Mandy observait la clé posée entre eux. Elle était couverte de symboles qu’elle n’avait jamais vus, mais qu’elle comprenait pourtant instinctivement. Des glyphes anciens, liés à des rites oubliés, dont le sens vibrait sous sa peau comme une mémoire enfouie.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle enfin.
Il leva les yeux vers elle. Son regard était d’une intensité troublante. Il portait des siècles, peut-être des vies.
« Appelez-moi Elian. Mon vrai nom… vous ne pourriez pas le prononcer. »
Elle aurait pu rire. Mais quelque chose dans son ton ne laissait pas place à l’ironie.
« Et que dois-je ouvrir avec ça ? »
Il la fixa longuement, comme s’il pesait chaque mot.
« Une porte. Ou plutôt… une prison. »
Le silence s’épaissit dans la pièce. Une vibration sourde se mit à résonner entre les murs, presque inaudible, mais présente. Les cartes sur l’autel tremblaient. La flamme de la bougie centrale vacilla violemment.
Mandy se leva lentement. Elle fit un pas vers la fenêtre, tira le rideau. Dehors, la ruelle était vide. Mais l’air semblait plus dense, comme si quelque chose, ou quelqu’un, attendait au-delà du visible.
« Si vous ouvrez cette prison, qu’est-ce qui en sortira ? » demanda-t-elle sans se retourner.
« Pas ce qui en sortira. Qui. »
Un frisson glacé lui parcourut l’échine. Elle posa sa main sur la table, cherchant l’ancrage familier du bois sous ses doigts.
Elle savait ce que cela signifiait. Ce n’était pas un simple appel à l’aide. C’était un pacte.
« Et si je refuse ? »
Elian se leva. Il était grand, plus qu’elle ne l’avait cru. Il s’approcha lentement d’elle, mais ne la toucha pas. Sa voix se fit plus douce, presque douloureuse.
« Alors il me faudra trouver quelqu’un d’autre. Mais ils mourront. Tous. »
Elle ferma les yeux une seconde. Un bruissement, à peine perceptible, s’éleva du fond de la boutique. Les rideaux frémissaient sans vent. Les herbiers tremblaient doucement sur leurs crochets de cuivre. Le monde subtil réagissait.
Ils mourront.
Elle rouvrit les yeux, le fixa.
« Vous menacez des innocents pour que je vous obéisse ? »
Elian baissa le regard. Il semblait… las. Plus vieux encore qu’il n’en avait l’air. Une détresse sincère filtrait à travers son masque d’ombre.
« Non, je vous préviens. Ce qui est enfermé cherche déjà à sortir. Avec ou sans vous. Je ne fais que retarder l’inévitable. »
Mandy sentit sa gorge se serrer. Elle savait ce que c’était que d’être choisie. Ce poids, elle le portait depuis l’enfance. Elle le lisait dans les regards des animaux, dans les éclats de lumière aux mauvais endroits, dans les murmures des morts qu’elle n’avait jamais appelés.
Mais ce soir, c’était différent.
Ce soir, la magie l’avait retrouvée.
« Je veux voir ce lieu. » déclara-t-elle, les bras croisés.
Elian eut un léger sourire. Pas moqueur. Presque soulagé.
« Je savais que vous diriez ça. »
Il glissa la clé dans une poche intérieure de son manteau, puis tendit la main vers elle. Mandy hésita. Elle n’aimait pas les contacts physiques, encore moins avec les êtres qu’elle ne comprenait pas entièrement. Mais il ne bougeait pas, patient.
Elle tendit la sienne.
Leurs doigts se frôlèrent à peine.
Et le monde chavira.
Un vertige v*****t l’aspira. Elle sentit son corps se dissoudre, comme happé à travers une brume d’ombres et de cris étouffés. Des voix anciennes lui murmuraient des prières oubliées. Des symboles défilaient devant ses yeux clos.
Puis le silence.
Et la pierre.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle n’était plus dans sa boutique.
Elle était dans un sanctuaire souterrain, éclairé par une lumière bleutée, presque liquide. Des piliers d’obsidienne soutenaient une voûte parcourue de runes brillantes. Au centre, une porte immense, sans poignée, sans serrure apparente, battait doucement, comme un cœur.
Elian était à ses côtés. Immobile. Attentif.
« Voilà ce que vous devez ouvrir. » dit-il simplement.
Mandy s’approcha lentement de la porte. Chaque pas résonnait sur le sol de pierre noire, comme s’il réveillait quelque chose de dormant. La surface de l’immense battant n’était ni bois ni métal, mais une matière indéfinissable, presque vivante. Elle frissonna.
« Cette porte… » murmura-t-elle, « elle respire. »
« Oui, » répondit Elian à voix basse. « Elle est faite d’ombre solidifiée. Liée à une conscience ancienne, endormie depuis des siècles. »
Mandy tendit la main. Juste avant que ses doigts ne touchent la surface, un éclair de douleur traversa son crâne. Des images s’imposèrent à elle : des flammes bleues, des chaînes brisées, des yeux sans pupille.
Elle recula, le souffle court.
« Ce qu’il y a derrière… ce n’est pas humain. »
« Non. Mais c’était une âme. Autrefois. Avant que la magie ne la consume. »
Elian s’était rapproché. Il parlait comme s’il récitait une prière, ou un aveu.
« Cette entité n’est pas seulement dangereuse. Elle est liée à vous. À votre lignée. C’est pour cela que vous avez été choisie. Vous êtes la dernière descendante du sang scellé. »
Mandy se tourna vers lui, les yeux écarquillés.
« Mon sang… ouvre cette chose ? »
Il hocha la tête.
Elle chancela, posant une main contre le pilier le plus proche. Tout s’effondrait à l’intérieur. Sa vie, son identité, cette paix fragile qu’elle s’était construite.
Elle avait fui la magie héréditaire de sa famille pendant des années. Refusé les enseignements. Enterré les livres. Coupé les liens.
Mais elle n’avait jamais vraiment été libre. Juste en sursis.
« Pourquoi maintenant ? »
Elian regarda la porte, et sa voix se fit grave.
« Parce qu’elle se réveille. Et si ce n’est pas vous qui l’ouvrez avec le bon rituel… elle s’ouvrira seule. Par le chaos. »
Un grondement sourd monta du sol. La lumière bleutée devint plus vive, presque violente. La porte vibrait désormais, comme si elle avait entendu son nom.
Mandy serra les dents.
Elle savait ce que cela signifiait.
Elle n’avait plus le choix
Un souffle glacial s’échappa de la porte. Mandy recula d’un pas, mais n’eut pas peur. Pas vraiment. Ce n’était pas une peur ordinaire, c’était une reconnaissance. Un souvenir enfoui dans sa chair. Une magie ancienne, qu’elle portait malgré elle.
Elian sortit la clé de son manteau.
« Si tu acceptes de l’ouvrir, il y aura un prix. »
Elle tourna lentement la tête vers lui.
« Lequel ? »
Il sembla chercher ses mots, comme si les nommer leur donnerait corps.
« Ce que tu libéreras te liera à lui. Tu ne pourras plus vivre comme avant. Tu seras marquée. Vue. Poursuivie. Et il y aura d’autres portes. »
Mandy tendit la main. La clé glissa entre ses doigts. Elle était froide. Lourde. Trop lourde pour sa taille.
Des fragments de visions la traversèrent. Un b****r dans l’ombre. Un serment murmuré sous la pluie. Du sang versé sur une dalle de pierre.
Et un nom. Un nom ancien. Un nom qu’elle ne devait pas prononcer.
« Tu n’es pas obligée, » dit Elian. « Mais si tu ne le fais pas, ce monde changera. Ce ne sera plus qu’une question de temps. »
Elle fixa la porte. Le battement lent continuait. Chaque vibration appelait une part d’elle qu’elle croyait morte.
Elle inspira profondément.
« Je veux savoir. Qui est derrière cette porte ? »
Elian s’approcha, si près qu’elle pouvait sentir le souffle de sa voix.
« L’homme que tu as aimé dans une autre vie. L’âme que tu as condamnée pour sauver ce monde. Il t’attend, Mandy. Depuis des siècles. »
Tout bascula.
Les murs du sanctuaire semblèrent se dissoudre dans une lumière blanche.
Et lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle était de retour dans sa boutique.
Seule.
La clé entre ses doigts.
Le silence.
Mais au fond d’elle, une voix ancienne murmurait déjà…
Mandy.